L’affiche de l’exposition de la BNF, sur laquelle on peut voir Gaston Gallimard en 1911

« Je suis très intéressé par vos projets de maison d’édition et j’espère qu’il en sortira quelque chose. Toute la question est de savoir si une entreprise commerciale peut vivre en n’éditant que des ouvrages excellents de forme et de fond. »

Dans cette lettre à André Gide, Paul Claudel émettait ainsi un certain doute quant à la pérennité du projet d’édition alors en germe dans l’esprit du fondateur de la Nouvelle Revue française. Le temps aura dissipé le scepticisme de l’écrivain puisque cent ans plus tard presque jour pour jour, la grande qualité des textes publiés fait encore la réputation de Gallimard. À l’occasion de cet anniversaire, il m’a semblé opportun de revenir sur l’histoire de l’un des plus grands majors de l’édition française.

Au départ simple comptoir d’édition fondé par Gaston Gallimard, Jean Schlumberger et André Gide le 31 mai 1911, les Éditions de la Nouvelle Revue française constituent le prolongement éditorial de la revue éponyme, créée deux ans plus tôt. En juin de la même année, les tablettes des librairies accueillent L’otage de Claudel, premier titre de la désormais mythique collection « Blanche », dont la sobre couverture ivoire aux minces filets rouges tranche avec les compositions décoratives de nombreuses autres publications du temps. Nommé gérant lors de la fondation, Gaston Gallimard prend le gouvernail du bateau au fil des mois : il suit de près la fabrication, s’occupe des commandes et de la communication avec les auteurs.

Jacques Rivière, Jean Schlumberger, Roger Martin du Gard et André Gide

C’est également lui qui rattrape le refus du manuscrit de Proust, dont Gide reconnaîtra plus tard qu’il a été « la plus grave erreur de la NRf ». En effet, après force négociations, Gaston parvient à convaincre Bernard Grasset, chez qui l’écrivain avait été publié à compte d’auteur, de lui céder ses droits. En 1919 paraît donc le second tome d’À la recherche du temps perdu, qui permet à la maison de remporter son premier prix Goncourt et de prendre son envol. Les années du comptoir touchent à leur fin, et les Éditions de la NRf sont rebaptisées en « Librairie Gallimard » (il faut attendre 1961 pour que l’entreprise arbore finalement le nom que nous lui connaissons aujourd’hui, avec la substitution du mot « Éditions » à celui de « Librairie »). Claude, le fils de Gaston, reprendra les rênes à la mort de son père. Entré dans la ronde après la seconde guerre mondiale, il est à l’origine de la création du groupe Gallimard, et d’un système de distribution autonome, la Sodis. Aujourd’hui, c’est Antoine, fils cadet de Claude, qui dirige l’empire éditorial. Il n’y a pas à dire, Gallimard est bel et bien une histoire de famille.

Dans les années suivant la création de la maison, de nombreuses collections voient le jour, dont certaines vont se confondre avec l’histoire de la littérature. Les romans étrangers acquièrent très vite une place primordiale dans le catalogue, et Gallimard se propulse rapidement au rang des éditeurs français les plus actifs dans la publication d’œuvres traduites. En 1931, la collection « Du Monde entier » est créée pour mettre en valeur ces textes américains, russes, allemands ou italiens que l’éditeur affectionne tant. Deux ans plus tard, la Pléiade est rachetée à son créateur Jean Schiffrin, qui continue de diriger la collection durant quelque temps. D’ailleurs, 1945 peut également être considérée comme une année-clé puisqu’elle marque l’apparition de la collection « Série noire », devenue en peu de temps une référence dans le domaine de la littérature noire et policière. L’après-guerre voit aussi se mettre en place un développement important du secteur des sciences humaines, sous l’impulsion de Claude Gallimard. Puis, en 1972, un grand pas en avant est opéré avec la création d’une collection de formats réduits, la collection « Folio », pensée pour concurrencer Le Livre de poche, commercialisé par Hachette quelques années auparavant. Plus récemment encore, Gallimard a travaillé pour permettre l’émergence d’un département jeunesse assez conséquent. On l’aura compris, l’une des forces de la maison réside dans la diversification de son catalogue.

L’autre point fort de Gallimard, c’est son comité de lecture, mis sur pied dans les années vingt. Clé de voûte de l’organisme, il est composé presque exclusivement d’écrivains confirmés, qui jugent les manuscrits pour leurs qualités littéraires, sans considérations financières. Jean Paulhan, André Malraux, Raymond Queneau, Philippe Sollers et bien d’autres ont ainsi tour à tour fait partie de ce cénacle privilégié.

Ainsi, malgré les nombreux écueils qui se sont présenté sur son chemin – deux guerres et des clivages familiaux qui ont presque mis à mal l’unité de la société –, Gallimard tient toujours debout, plus en forme que jamais.

Un siècle d’édition

Plusieurs publications ont été pensées par la maison pour célébrer l’anniversaire de sa création. Tout d’abord, il faut signaler l’ouvrage Gallimard : un éditeur à l’œuvre d’Alban Cerisier, paru dans la collection « Découvertes Gallimard ». L’histoire de l’entreprise y est envisagée d’un point de vue éditorial, mais aussi familial, avec de nombreux extraits de correspondances et des témoignages à l’appui.

Mentionnons également le beau livre Gallimard, 1911-2011, un siècle d’édition, qui n’est autre que le catalogue de l’exposition se tenant actuellement à la Bibliothèque nationale de France. Magnifique objet en soi, le livre est divisé en plusieurs parties pour présenter, certes, l’histoire détaillée de la maison, mais aussi un « portfolio » offrant un aperçu en images de la production des éditions Gallimard au fil du temps, ainsi que des reproductions de lettres et de fiches de lectures établies par les membres du comité en charge. De nombreuses photographies d’époque se marient agréablement au texte pour aboutir à un superbe résultat visuel. On regrettera cependant le peu de place accordée à l’histoire du groupe en dehors de l’Hexagone. Je pense notamment à la filiale de diffusion québécoise, Gallimard Limitée, qui ne fait malheureusement pas l’objet de beaucoup d’attention.

En outre, il faudra surveiller de près la parution prochaine d’un ouvrage de Roger Grenier et Georges Lemoine intitulé 5, rue Sébastien Bottin (du nom de l’adresse actuelle des éditions à Paris), qui fait parcourir au lecteur les lieux ayant marqué l’histoire de la maison. Les correspondances de Gaston avec Jean Paulhan, André Gide et Jean Giono, dont la publication est également prévue sous peu, nous permettront certainement de mieux comprendre les rouages des éditions Gallimard, qui ont été le lieu de l’épanouissement intellectuel et esthétique littéraire en France des cent dernières années.

Pour tous ceux qui souhaiteraient s’intéresser plus particulièrement à la figure du fondateur, il convient de rappeler l’existence d’une biographie parue en 1984, rédigée de main de maître par Pierre Assouline. Gaston Gallimard, un demi-siècle d’édition française, demeure l’unique document complet à avoir été écrit sur cette personnalité qui a transformé le paysage éditorial français grâce à un flair et à une persévérance hors normes.

À une époque où la chasse aux profits rapides régente de plus en plus souvent les choix d’édition – pensons notamment au phénomène des fast-sellers, ces petits livres vite lus vite oubliés qui envahissent les librairies –, Gallimard apparaît comme un exemple à suivre. Toujours à la recherche de l’excellence, cette maison est un lieu où le métier d’éditeur a conservé toutes ses lettres de noblesse. Il ne nous reste qu’à lui souhaiter de vivre encore de nombreuses belles années.

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Gallimard, un éditeur à l’œuvre, Alban Cerisier, Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard », 176 p.
Gallimard, 1911-2011, un siècle d’édition, catalogue de l’exposition de la BNF (du 22 mars au 3 juillet), sous la dir. d’Alban Cerisier et Pascal Fouché, Gallimard, 392 p.
5, rue Sébastien Bottin, Roger Grenier, ill. de Georges Lemoine, Gallimard, 117 p.
Correspondance, Gaston Gallimard et Jean Paulhan, Gallimard, coll. « Blanche ».
Correspondance, Gaston Gallimard et André Gide, Gallimard, coll. « Blanche ».
Correspondance, Gaston Gallimard et Jean Giono, Gallimard, coll. « Blanche ».
Gaston Gallimard, un demi-siècle d’édition française, Pierre Assouline, Gallimard, coll. « Folio », 667 p.