L’année 2013 marquant le 75e anniversaire de Spirou, nous avons demandé à neuf auteurs de bande dessinée québécois de nous écrire un petit texte portant sur un album de la mythique série les ayant particulièrement marqués… d’une manière ou d’une autre.

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Jimmy Beaulieu

Le nid des marsupilamis

Franquin, 1960

Ça n’étonnera personne qui a lu la moindre de mes pages, mais mon Spirou & Fantasio préféré, c’est Le Nid des marsupilamis. C’est en le lisant que j’ai compris que tout m’intéressait nettement plus quand « il ne se passait pas grand-chose ». Quand le sens de l’aventure était investi dans la manière de raconter plutôt que dans ce qui est raconté. Quand la suite de péripéties était remise à sa place de simple moteur-confiserie-qui-donne-des-caries. Quand l’auteur se concentrait sur ce qui est vraiment important : les personnages, les liens entre eux, l’atmosphère et les lieux. En plus, on nous disait que naître différent (ici : noir et teigneux), ça arrive, c’est pas grave, et c’est même plutôt cool.

Chose que la culture ne m’avait pas vraiment dit avant, ou alors pas aussi bien. Franquin reviendra plus tard avec cette proposition (qu’Hergé avait également visitée dans Les Bijoux de la Castafiore) (ce qui me fait rêver à un Gil Jourdan dans ce ton), en mieux, encore, dans le doublé Panade à Champignac / Bravo les Brothers, mais en beaucoup plus amer et désabusé. On peut supposer qu’il avait bien compris que le monde ne voulait pas de ce qu’il proposait vraiment, de cette fibre qu’on nomma « poétique », qu’on réclamait de la péripétie, de l’aventure, de l’humour rigolo et, pire que tout, du compréhensible. Dans ce livre, Franquin fait mine de leur donner ce qu’ils veulent, juste avant de partir, mais en faisant une grosse grimace. marsugood

Samuel Cantin

L’Horloger de la comète

Tome et Janry, 1984

J’ai l’impression qu’il faut que je fasse un shout out à Tome et Janry. Je sais que les Franquin sont les meilleurs-de-tous-les-temps-bla-ble-bli-blou-blou et j’aurais bien voulu parler du Nid des marsupilamis… mais je me dois ici de rendre justice à mon enfance. Pendant un petit moment au milieu des années 90, c’était les Tome et Janry dont on attendait patiemment la publication. (Flipper les pages de Luna Fatale dans la librairie et se faire assaillir par deux mille paires de totons… what up, puberté ?)

Je ne vais quand même pas parler d’éveil sexuel, même si ce serait l’fun… mais plutôt d’éveil scénaristique.

J’ai choisi L’Horloger de la comète à cause du début.

Pour une des premières fois – je devais avoir sept ans – j’ai pensé à la structure du scénario d’une bande dessinée. Je me suis dit: « Wow, c’est bien écrit ça, c’est un set up de fou. Bravo Tome. Ou Janry. Qui qui écrit déjà ? » (Je paraphrase.)

J’aime encore tellement l’atmosphère de ces dix ou douze premières pages. Souvent, j’vais juste relire ça. Fantasio qui ronchonne en tondant la pelouse, la comète que Champignac mentionne avant de se sauver en panique, le side-story avec Spip et la dame écureuil « au charme rude de provinciale », le télescope, le chloroforme renversé par erreur… Ce sont les détails qui font tout: y’a de l’étrange dans l’air et puis… Un vaisseau s’écrase dans le jardin et Champignac en ressort avec un Snouffelaire à la main. Ok, chus vendu.What’s next ?

Pascal Colpron

Le Groom vert-de-gris

Yann et Schwartz, 2009

Mon album préféré de Spirou ? Tous ceux que j’ai lus durant ma jeunesse, principalement au début du primaire, se fondent dans un tout informe dont je ne saurais extirper un titre en particulier. Outre la qualité du dessin de Franquin, et certaines de ses créations, dont le Marsupilami et la Zorglumobile, peu de choses m’ont vraiment marqué.

Par contre, des années plus tard, au hasard d’une visite dominicale en librairie, je suis tombé sur un album à la couverture fort accrocheuse. On y voyait Spirou, avec un costume khaki plutôt que rouge, suspendu à un drapeau nazi, fuyant les projecteurs : c’était Le Groom vert-de-gris, de Schwartz et Yann. Le trait fluide et gras rappelait Yves Chaland. Un feuilletage rapide m’a convaincu de l’acheter. Une fois à la maison, dans le confort de ma chambre à coucher, j’ai rapidement plongé au cœur d’une histoire aux accents de série noire qui se déroulait à Bruxelles durant l’Occupation. Les méchants étaient des nazis ! Il y avait des explosions ! Du sang ! Spirou tombait amoureux d’une juive ? Le docteur Müller (de la série Tintin) faisait partie de l’histoire ?! De surprise en surprise, j’ai dévoré l’album en quelques heures.

J’ai beaucoup aimé Le Groom vert-de-gris. Manifestement, le pari scénaristique de Yann fonctionne à merveille. La violence et l’humour bon enfant se côtoient sans heurt. L’inclusion d’expressions wallonnes pimente les dialogues, enracine l’aventure dans un lieu et une époque précise. L’auteur affiche aussi un parti-pris très savoureux, presque chauvin, qui détonne dans le lot des récits historiques modernes. Du côté graphique, le dessin d’Olivier Schwartz, au trait épuré et élégant, regorge de détails. Ses compositions soignées, aux perspectives rigoureuses, pourraient être froides, mais non ! Les vignettes foisonnent de personnages truculents qui dynamisent l’ensemble et lui donne saveur et vie. Sans conteste, Le Groom vert-de-gris est une des plus belles bandes dessinées que j’aie lues. Et bien que le flou de mes souvenirs du reste de la série fausse naturellement la comparaison, c’est mon Spirou préféré.

Dessin par Pierre Bouchard

Francis Desharnais

Spirou et la maison préfabriquée

Franquin et Jijé, 1946

Quand je pense à Spirou, je pense à deux cases en particulier, soit les cases 4 et 5 de la page 8 de La maison préfabriquée. La première case est de Jijé, la seconde de Franquin, qui a continué l’histoire, et la série, par la suite. Comme ça, paf ! Le dessinateur change, sans que cela gène l’histoire. Cette transition d’auteur n’était pas la première, Jijé ayant repris la série du créateur de Spirou, un certain Rob-Vel (Robert Velter, si je ne m’abuse). Ce ne sera pas la dernière non plus. L’histoire de Spirou en est une de changements, de transformations. C’est entres autres Chaland qui transpose le groom dans son univers rétro-futuriste au design épuré, Tome et Janry qui dévient de leur style habituel et tentent un Spirou sombre et proche du manga dans Machine qui rêve en plus de lui inventer une version « petite », Émile Bravo qui revient aux sources du personnage, sans parler des autres.

 

Ce qui se passe entre les cases 4 et 5 de la page 8 de La maison préfabriquée relève presque de l’expérience scientifique, car elle s’est répétée à plusieurs occasions, seulement sans jamais donner les mêmes résultats. Heureusement.

Pascal Girard

Spirou au YMCA

Pascal Girard, 2015

Je dois avouer que je n’ai jamais vraiment lu un Spirou.

Je peux dessiner le bonhomme, mais pas ben-ben plus.

Michel Hellman

Il y a un sorcier à Champignac

Franquin, 1950

J’aime beaucoup les Spirou de la « période Franquin » mais je n’ai jamais trop embarqué dans ce qui est venu après. Je n’ai pas vu ce qui est sorti récemment, mais à mon avis il est difficile de rivaliser avec l’humour, la sensibilité et surtout l’imagination que l’on retrouve dans les albums qui ont été publiés entre 1946-1968. Parmi ceux-ci, plusieurs figurent dans le top de mon palmarès. S’il fallait que j’en isole un en particulier je choisirais Il y a un sorcier à Champignac. Cette bande dessinée est l’une des premières que j’ai lues (avec les autres classiques tout déchirés qui traînaient chez mes grands-parents), et elle évoque à mes yeux tout ce que j’affectionne dans l’univers de Franquin. Je ne me rappelle plus très bien de l’histoire, mais je me souviens avoir été marqué par le gros point d’interrogation sur la couverture, par le maire et son feu rouge, par Fantasio et sa tuque, par le cochon bleu avec les points noirs… Mais surtout je me souviens du Comte de Champignac, que l’on voit pour la première fois dans cet album.

Il faut dire qu’à la base le personnage de Spirou est assez banal : un autre jeune aventurier et son acolyte (s’il y a un genre surreprésenté dans la BD c’est bien celui là…) Ce qui rend la série intéressante, et ce qui a contribué à son immense succès, ce sont les personnages secondaires hauts en couleur qui ont été inventés par Franquin et ses collègues de l’époque, et qui sont encore utilisés aujourd’hui. Avec le recul je me rends compte que je voyais peut-être dans le Comte de Champignac l’idéal que je me faisais de l’auteur de BD. À mes yeux d’enfants, cet aristocrate / savant fou qui faisait des expériences dans son vieux château tout croche, entouré d’un terrain sauvage et secret rempli de champignons c’était une métaphore pour Franquin lui même dans son atelier…

François Samson-Dunlop

QRN sur Bretzelburg

Franquin et Greg, 1966

Tout comme Tintin, Spirou m’a toujours paru comme une faible et fébrile victime d’aventures portée accidentellement par des enjeux aussi dithyrambiques que superfétatoires. De Franquin, l’adulte en moi ne partage que des affinités avec ses Gaston ou ses moins nombreuses, mais toujours aussi délectueuses (pour ne pas dire délectables), Idées noires. (J’ajouterais le curieux Trombone illustré, mais aussi douce que peut être ma souvenance, les détails de ce projet m’échappent.) Cet amour pour le plus important représentant Belge né de l’avant seconde-guerre, m’amène pourtant à suivre les démêlées de Spirou et Fantasio – duo qui, sans être à la hauteur du tandem Astérix et Obélix, me fait rapidement oublier la tiédeur des innombrables tomes d’un Tintin et de son surestimé Capitaine Haddock.

À la lumière de ces réticences personnelles, le choix de QRN sur Bretzelburg peut paraître un peu inattendu, d’autant plus qu’il est truffé d’éreintantes inepties. Tout d’abord, l’accessoire animalier que fut autrefois Spip atteint désormais le paroxysme de la futilité par des remarques embêtantes qui surchargent la rythmique de lecture toutes les deux demi-cases. Ensuite, l’utilisation gimmickesque d’un marsupilami, relégué au rang du « Dino de service » (voir Les Pierrafeu,Hanna Barbera ( 1960-1966 )), ne fait que confirmer la démence à venir d’un Franquin qui prendra plus de trois ans à compléter le récit sous le prétexte qu’il est « incapable de réaliser un décor ». Mais la folie ne peut pas tout justifier! Le rôle pseudo-clé accordé au marsupilami par Franquin rappelle celui que Goscinny a jadis offert à Rantanplan (ex.: La guérison des Dalton (Dargaud, 1975 )) et ceci, au plus grand désespoir du lecteur qui se satisferait d’une toujours plus grande présence de Fantasio. Pourquoi alors choisir ce QRN sur Bretzelburg ? Pour les fléchettes lancées « subtilement » à Spirou Magazine ? Pour le pastiche d’une Allemagne nazi n’enviant rien aux Goths de Goscinny et Uderzo ? Pour les grenade-cassoulets ? Pour le happy-end à l’humour mou ? Pour le titre ? Pour le titre.

David Turgeon

Les voleurs du marsupilami

Franquin, 1952

Franquin est un auteur si canonisé, si classique, qu’il peut être rafraîchissant, en le lisant aujourd’hui, de l’imaginer à nouveau jeune et inexpérimenté, qui fait ses gammes en livrant semaine après semaine de nouvelles pages d’un feuilleton semi-improvisé. C’est un peu ce que je ressens, désormais, quand je lis Les voleurs du marsupilami, qui date du début de sa carrière (1952), mais où pour la première fois se consolidait un ton, une construction auxquels il allait constamment revenir jusqu’à ce qu’il décide d’abandonner la série, en 1967.

Les récits précédant Les voleurs, rappelons-le, sont plutôt courts, jusqu’à Il y a un sorcier à Champignac (1950), suivi immédiatement de Spirou et les héritiers (1951), qui conservent malgré tout une structure « en épisodes », comme une suite d’histoires courtes mises bout à bout. Les voleurs du marsupilami est d’une autre trempe. Ici, Franquin organise son intrigue autour d’une enquête unique: le marsupilami a été enlevé sous le nez des héros; des indices les amènent à Magnana, ville méridionale imaginaire. Ils y passeront quelques temps avant de retrouver, par hasard, le ravisseur du fantastique animal, Valentin Mollet, devenu entre-temps joueur étoile dans une équipe de foot; celui-ci se repentira et mènera les héros au cirque Zabaglione, dont le directeur est le véritable commanditaire du rapt. Spirou et Fantasio s’y infiltrent et finissent par délivrer le Marsupilami, non sans l’aide de Mollet, arrivé opportunément et qui rachète ainsi ses errements passés.

Entre-temps on aura eu droit à de jolies scènes d’anthologie: une bagarre générale à la douane; un formidable match de foot commenté par l’auteur; un spectacle de cirque mettant en vedette le marsupilami en personne; et une nouvelle bagarre pour terminer, à laquelle tous les protagonistes prendront part, y compris Spip. On aura aussi vu l’éclosion d’un auteur qui, à 28 ans, se trouvait enfin en pleine maîtrise de son art; l’éclosion d’une forme, aussi, un certain rythme qui ne devait ni à Hergé, ni à Jijé ou à Gottfredson (influences manifestes): un récit qui, même dans ses longueurs, est paradoxalement mené à fond de train. Un auteur était né; la bande dessinée franco-belge ne sera plus la même.

Zviane

Le journal d’un ingénu

Émile Bravo, 2008

On était dans un chalet près de Magog… Je me souviens plus j’avais quel âge mais en tout cas il me semble que j’étais étudiante à l’université. Je m’étais réveillée avant tout le monde, il était quelque chose comme sept heures du matin et je me suis dit que ce serait bien d’aller lire une BD sur le bord du lac au soleil levant. J’ai pris celle qui traînait sur la table du salon : le Spirou d’Émile Bravo. On m’avait dit que c’était un chef-d’œuvre.

En bout de ligne, je ne sais trop la raison exacte pour laquelle cette BD m’a déçue. Probablement parce qu’on m’en avait dit trop de bien, peut-être aussi parce que je ne la lisais qu’avec une demi-attention; tu sais, des fois, tu lis un truc et tu te rends compte rendu à la fin de la page que tu ne l’as pas vraiment lue, que ton esprit était ailleurs… Mes yeux parcouraient les pages du livre, mais ma tête était absorbée par ce qui s’était passé la veille au soir.