Un manga publié en format bunko (10×15 cm)

Lire Phénix d’Osamu Tezuka, il faut vouloir ! Combien de clients, à la suggestion de s’essayer au chef-d’œuvre du « dieu du manga », ont gentiment décliné l’invitation face à la perspective de devoir s’arracher les yeux sur une série de onze mini-briques de 300 pages chacune, au riquiqui format poche ?

Et pourtant, alors que bien des lecteurs occidentaux sont rebutés par le format d’impression standard de la planche de manga, au Japon – autres lieux, autres mœurs –, il y a plus microscopique encore : le format bunko. Ce format mini-poche, tiré au minimum à 50 000 exemplaires et réservé aux succès éditoriaux confirmés, représente une certaine forme de consécration. Car pour y accéder, un manga aura dû franchir quelques étapes… En premier lieu, seules les œuvres ayant suscité l’enthousiasme des lecteurs lors de leur publication en magazine ont droit à une publication livre, dans ce fameux format poche de 200 pages tel qu’on le connaît ici, nommé là-bas tankōbon. Puis, éventuellement, les tankōbon accédant au rang de « grand classique » pourront connaître une nouvelle vie éditoriale, un nouveau palier de « démocratisation », le bunko : de 300 à 400 pages format 10 par 15 centimètres vendues à un prix défiant toute compétition. Plusieurs œuvres de Tezuka ont été adaptées en français sous cette forme, mais aussi Urusei yatsura de la grande Rumiko Takahashi – la bédéiste la plus fortunée de la planète ! –, L’école emportée de Kazuo Umezu, maître de l’horreur, Survivant de Takao Saito, déjà évoqué en ces pages, ou cette passionnante saga autour du vin qu’est Sommelier. Mais si cette norme est bien implantée dans les mœurs éditoriaux japonais, on ne peut pas dire que ces quelques tentatives de l’installer sur le marché francophone aient suscité l’assentiment des lecteurs…

Dans Histoire du manga, Karyne Poupée effectue un parallèle intéressant entre le format des mangas et la taille des appartements japonais… En gros, considérons ceci :

– Première variable : connaissant le nombre incroyable de tomes sur lequel peuvent s’étirer les séries japonaises, on peut s’amuser à imaginer l’espace gargantuesque que finit par occuper la collection d’un lecteur assidu ;

– Seconde variable : connaissant la densité de population d’une mégalopole comme Tokyo, on peut aussi s’amuser à imaginer d’une part le coût exorbitant des appartements, et, d’autre part, la petitesse de ces derniers ; bref, l’espace est réservé aux nantis.

Eh bien, les éditeurs japonais ont une solution toute trouvée au problème : du bunko pour les mini-studios des étudiants fauchés, du tankobôn pour la classe moyenne, et – vous me voyez venir – de grands formats plus luxueux, baptisés wideban, pour les salons pouvant accueillir de larges bibliothèques !

En Occident, c’est un autre rapport à l’espace, comme l’illustre le standard de la bande dessinée européenne, l’album, qui fait plutôt dans le 24 par 32 centimètres (environ 9’ x 12’’), quoique depuis quelques années cette norme tende à s’effriter face à la popularité du format roman graphique. Bien sûr, le manga d’auteur, qui échappe aux standards mainstream, est depuis ses touts débuts adapté en français au format roman. Mais voilà justement que depuis peu, les wideban font leur entrée sur le marché francophone, et risquent de permettre aux lecteurs occidentaux d’apprécier quelques succès populaires du manga avec un confort de lecture accru, plus en phase avec leurs habitudes.

Ainsi, à côté de quelques méga-succès du shōnen, tels les increvables Dragonball et Dr. Slump d’Akira Toriyama, la saga du samouraï Kenshin de Nobuhiro Watsuki, et même le thriller Death Note de Takeshi Obata et Tsugumi Ohba, sont également parues en grand format quelques séries du grand Tezuka – les classiques Astroboy et Blackjack, et l’excellent L’histoire des 3 Adolf, captivante fiction géopolitique sur fond de 2e Guerre mondiale – et quelques joyaux du seinen : l’incontournable Monster de Naoki Urasawa, et tout récemment, une autre série qui n’avait peut-être pas reçu lors de sa première édition, épuisée depuis des lustres, toute l’attention qu’elle aurait dû mériter, Planètes de Makoto Yukimura. Sa réédition en format wideban est l’occasion inespérée de lui rendre justice.

Planètes, c’est la vie au jour le jour d’un Russe, d’un Japonais et d’une Américaine qui exercent, à 210 kilomètres d’altitude, l’ingrat métier d’éboueur de l’espace… Car si vous croyez qu’il n’y a là-bas que le vide intersidéral, détrompez-vous : des déchets de toutes sortes ­– vieux satellites artificiels, réservoirs de fusées, débris de navettes explosées, etc. – volent en orbite autour de la Terre à 8 kilomètres/seconde et menacent de faire énormément de dégâts s’ils heurtent un quelconque appareil spatial ; il faut donc veiller à ramasser tout ça, et ce n’est pas une mince affaire ! À cette tâche délicate, ajoutons tous les questionnements, situations de crise et faits insolites auxquels sont soumis les membres – intrépides, mais avec leurs parts d’ombre – du trio, comme les confrontations inhérentes à un séjour prolongé dans l’espace clos d’une navette. Si l’espace n’est pas un lieu familier, on reconnaît toutefois les hommes qui s’y trouvent…

Makoto Yukimura, l’auteur de l’excellente fresque viking Vinland Saga, offre un traitement semi-réaliste dynamique qui sert discrètement et efficacement – tout en sachant se lâcher à l’occasion ! – cette série d’anticipation à la fois contemplative, réflexive et profondément humaine. Construite à la manière d’une série de nouvelles enchaînées les unes aux autres, chacune d’elle étant une nouvelle aventure faisant avancer l’action, la série Planètes nous raconte sous une variété de facettes fascinantes et inattendues ce que sera peut-être la réalité de ceux qui vivront en apesanteur… Car n’oublions pas ce plaisir majeur de la science-fiction : la projection.

* * *

Du bunko :
Urusei yatsura (18 t.), Rumiko Takahashi, Glénat, coll. « Bunko ».
L’école emportée (6 t.), Kazuo Umezu Glénat, coll. « Bunko ».
Survivant (10 t.), Takao Saito, Kankô.
Sommelier (6 t.), Kaitani, Joh et Hori, Glénat, coll. « Bunko ».

 

Du wideban :
Dragonball – Perfect edition (14 t. parus) et Dr. Slump – Ultimate edtition (10 t. parus), Akira Toriyama, Glénat, coll. « Shônen manga ».
Kenshin le vagabond – Perfect edition (10 t. parus), Nobuhiro Watsuki, Glénat, coll. « Shônen manga ».
Death Note – Black edition (6 t.), Takeshi Obata et Tsugumi Ohba, Kana, coll. « Dark Kana ».
Blackjack – Édition deluxe (7 t. parus), Osamu Tezuka, Asuka, coll. « Le meilleur d’Osamu Tezuka ».
L’histoire des 3 Adolf – Édition de luxe (4 t.), Osamu Tezuka, Tonkam, coll. « Découverte ».
Monster – Intégrale (4 t. parus), Naoki Urasawa, Kana, coll. « Big Kana ».
Planètes – Édition de luxe (1 t. paru), Makoto Yukimura, Panini, 360 p.