Sur le ring : chronique où deux titres jouant sur les mêmes thèmes s’affrontent,  pour le meilleur et pour le pire. Si, parfois, les deux candidats au pugilat peuvent combattre avec des forces comparables, d’autres matchs révèlent des déséquilibres flagrants. Et ça fait mal…

De la cuisine à la case : marier bouffe et bande dessinée ? Pourquoi pas ! On sait que la bande dessinée japonaise exploite depuis longtemps cette veine avec un fort succès, comme en faisait foi l’article Manga mangeables, publié en nos pages en 2010, alors qu’en Occident, le Québec pourrait presque faire figure de précurseur. En effet, en 2005 était publié aux Éditions de la Pastèque un collectif intitulé L’appareil, dans lequel neuf chefs montréalais voyaient leurs recettes adaptées en bandes dessinées par autant d’auteurs, tandis qu’en 2006, Zviane affirmait sur son blogue son statut de « samouraï du fruit » en relatant ses hilarantes confrontations gustatives avec des végétaux à graines étranges et méconnus, expériences compilées puis enrichies de nouvelles en 2011 au sein d’une publication intitulée Le bestiaire des fruits.

La cuisine s’imposera-t-elle dans l’univers de la bande dessinée ? Il y a fort à parier que oui, alors que le neuvième art démontre de plus en plus sa faculté de nous faire saliver. Ainsi, Le viandier de Polpette de Julien Neel et Olivier Milhaud (Gallimard), un récit fantasy incluant quelques préparations gastronomiques, réussissait avec brio l’an dernier à nous mettre fortement l’eau à la bouche. Plus encore, il semble que Gallimard se soit décidé à nous alimenter en termes de bande dessinée culinaire, alors qu’en l’espace de six mois l’éditeur a fait paraître deux albums exclusivement consacrés à l’art de la table.

Dans le coin rouge : À boire et à manger de Guillaume Long. Après un début de carrière placé sous le signe de l’autobiographie (trois albums parus chez Vertige graphic, dont Les sardines sont cuites, qui remporte le Prix Töpffer en 2003), l’auteur se tourne du côté du jeune public, en commettant notamment quelques titres à La joie de lire et, plus récemment, en scénarisant pour Christophe Nicolas l’irrésistible série Tétine man (Didier jeunesse). Depuis 2009, il anime un blogue gastronomique sur le site du journal Le Monde, duquel cet album constitue le prolongement. Au menu, un peu de tout : bases culinaires, anecdotes, excursions gourmandes et recettes sur le pouce, le tout avec humour.

Dans le coin bleu : En cuisine avec Alain Passard de Christophe Blain. On ne présente plus Christophe Blain, l’un des fers de lance de la « Nouvelle bande dessinée », grand maître de la spontanéité, du mouvement et de la mise en scène. Après des débuts fracassants fin 90-début 2000 (La révolte d’Hop frog, Le réducteur de vitesse, Isaac le pirate), il séduit encore aujourd’hui (Gus, Chroniques diplomatiques), surgissant toujours là où on ne l’attend pas. Dans cet opus commandé par Gallimard, il est jumelé avec un autre artiste de talent, Alain Passard, propriétaire du restaurant L’arpège, un passionné des légumes, de saveurs authentiques et d’improvisation. Blain suit l’impressionnant cuisinier pendant trois ans, et en rapporte un reportage sous forme de goûteuses tranches de vie gastronomiques saisies sur le vif.

Premier round. En guise de mise en bouche, dans une introduction où il tente tant bien que mal de résumer son projet, Guillaume Long ne cache justement pas ses complexes face au talent de « Blain® », qu’il étiquette d’une marque de commerce… À l’image de son style simple et rond, mais expressif, l’auteur suisse opte pour un ton décomplexé, et cela lui sied plutôt bien. Ainsi, plus loin, l’utilisation d’une tapette à mouche comme ingrédient essentiel à la préparation d’un bon café trouve une étonnante justification, et chatouille son adversaire d’un bon coup sec !

De prime abord, Blain affirme également ne pas trop savoir sur quel pied danser face à ce projet, alors qu’il se prépare à entrer pour la première fois de sa vie dans un restaurant trois étoiles. Mais il cachait bien son jeu : en effet, les légumes savamment préparés par Alain ont tôt fait de conquérir l’énergique dessinateur, et à plus forte raison la fameuse crème glacée au foin, qui envoie celui-ci dans un voyage nostalgique au pays de ses souvenirs d’enfance à la campagne… Blain assène donc un gauche convaincant, suivi d’une puissante droite qui envoie valser son adversaire dans les câbles

Deuxième round. On pourrait avec raison appréhender une éventuelle disparité d’ensemble de cette « compilation de notes de blogue » que présente À boire et à manger. En effet, de petites anecdotes livrées au jour le jour risquent de difficilement passer le cap de l’assemblage « artificiel » en bouquin, tel que le signalait le dessinateur Boulet dans l’introduction du premier recueil de ses Notes (Delcourt), celui-ci craignant que le résultat ne prenne l’aspect rabouté et monstrueux de la créature de Frankenstein. Et pourtant, non : on profite au contraire comme autant de petits punchs de la diversité des approches de Guillaume Long… Ici, un ludique guide d’identification des filets de poisson ; là, une plantureuse tournée des restaurants de Budapest ; là encore, la préparation intégrale – de la cueillette à la réaction gustative – d’une salade de pissenlits. En légèreté, mais avec une belle application, Long fait montre de la variété de son arsenal.

De son côté, Blain dépeint en Alain Passard un personnage plus grand que nature, un être charmeur, aussi fantasque qu’appliqué, dévoué corps et âme à une discipline qu’il élève au rang d’Art, capable de s’émouvoir de « la beauté intérieure des betteraves » ou de l’harmonie chromatique du contenu d’une assiette ! Blain sautille et place des coups audacieux. Mais l’enthousiasme et l’exaltation culinaire se dégageant de l’ensemble en deviennent parfois presque surréalistes, tant et bien qu’on en vient à se demander si le ton hésite entre le dithyrambe et la caricature… Guillaume Long, plus direct, en profite pour en placer un !

Rounds suivants. On a affaire à deux bouquins de bonne amplitude, et les combattants sont solides. Sans doute que la mise en page libre et d’une belle lisibilité que ceux-ci adoptent tous deux y est pour quelque chose. C’est donc un match soutenu, et même si on sent parfois quelques faiblesses chez Long, celui-ci tient admirablement bien la longueur (d’ailleurs, il y aura d’autres tomes d’À boire et à manger). Blain nous livre quant à lui une performance à la hauteur de son talent dans cette éblouissante rencontre esthétique qu’est En cuisine avec Alain Passard.

Fin du match : pas de KO, la victoire sera déterminée aux points. Après décompte, celle-ci revient à Blain, mais saluons le match exceptionnel qu’à livré Guillaume Long !

* * *

À boire et à manger, t.1, Guillaume Long, Gallimard, 142 p., 9782070642687*
En cuisine avec Alain Passard, Christophe Blain, Gallimard, 96 p., 9782070696123*
(une vidéo d’Alain passard ici)

 

Aussi :
L’appareil, coll. sous la dir. de Charles-Emmanuel Pariseau, La pastèque, 192 p., 9782922585261*
Le bestiaire des fruits, Zviane, à compte d’auteur, 76 p.
Le viandier de Polpette, t. 1 : L’ail des ours, Julien Neel et Olivier Milhaud, Gallimard, 136 p., 9782070629602*
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