Dans l’imaginaire occidental, la culture autochtone d’Amérique saura toujours évoquer un espace particulier où magie et mysticisme peuvent prendre leurs droits. En effet, les peuples qui occupaient jadis le territoire du Nouveau Monde dans toute son étendue avaient pour eux, hors d’une «civilisation» qui les auraient sclérosés, un contact privilégié avec l’immensité et la diversité de la Nature, contact propice à l’élaboration d’une mythologie et d’une imagerie spirituelle où le respect est dû aux esprits-maîtres des animaux pour maintenir l’équilibre des choses, et où, en outre, les éléments perçus en rêve revêtent des significations profondes.

Depuis l’avènement du fameux mythe du «bon sauvage» au XVIe siècle, cette conception amérindienne du monde est source de fantasme pour les Européens, qui y trouvent un exotisme spirituel propre à les emmener au-delà du caractère rationnel et matérialiste de la leur. Dans la littérature, bien sûr, mais aussi du côté de la bande dessinée, où depuis longtemps plusieurs auteurs ont dans leurs histoires flirté avec la veine amérindienne, de surcroît lorsque celle-ci leur permettait au passage d’érafler l’attitude méprisante qu’ont eue envers ces hommes et leur culture les Blancs qui les ont quasi-exterminés. Citons à titre d’exemple quelques séries de grands auteurs classiques telles Jerry Spring de Jijé, Blueberry de Giraud et Charlier, ou Fort Wheeling d’Hugo Pratt.

Mais les séries qui se sont proprement attachées à mettre en scène le mode de vie des Indiens d’Amérique ne sont pas légion. Parmi elles, on peut à coup sûr évoquer celles de Derib, et notamment sa série jeunesse Yakari, le jeune Sioux qui possède la faculté de parler avec les animaux. Tout en mettant à profit son efficace science du découpage pour proposer des pages particulièrement dynamiques et ludiques à l’attention des jeunes lecteurs, l’auteur y fait la part belle à un imaginaire animiste fantaisiste. L’auteur suisse aura aussi traité des sociétés amérindiennes via sa série Buddy Longway, et de manière plus directe dans son cycle Red Road, chronique contemporaine où un jeune amérindien vivant au cœur d’une réserve sclérosée par l’alcoolisme, le chômage et la perte des valeurs ancestrales entreprend une quête à la recherche de ses racines historiques. Toutefois, malgré ses louables intentions, on pourra reprocher à Derib son ton légèrement didactique et moralisateur. Verdict similaire du côté du dernier opus de Benoît Sokal, le créateur de l’inspecteur Canardo, qui avec sa nouvelle série Kraa nous livre une autre de ces fables, qui, quoi qu’ambitieuse, ramène les mêmes prospecteurs Blancs sans scrupules ni nuance, qui extermineront de manière gratuite un clan d’autochtones au nom de l’or… Avant que ne s’en venge froidement le seul rescapé, grâce à son alliance avec l’esprit d’un aigle.

Autrement, loin de ces auteurs classiques, on sent poindre un regain d’intérêt pour la civilisation amérindienne dans le paysage du 9e art, alors que ces dernières années ont vu fleurir quelques séries sur le sujet, et notamment à destination du public adolescent, sans doute en raison de la puissance évocatrice des fameux rites initiatiques, dont celui, capital, du passage à l’âge adulte, au cours duquel le jeune autochtone découvre son totem… On songe entre autres à la série d’action Luuna de Keramidas et Crisse, dans laquelle la fille du grand sachem de la tribu des Paumanoks reçoit un totem double, dont l’influence positive/négative constituera une arme à double tranchant. Ou encore à la série Washita, dans laquelle un jeune Cherokee entreprend une quête vers l’Ouest pour enrayer la malédiction qui contamine le faune et la flore chez lui, lors de laquelle il espère croiser l’élue de son cœur, qu’il n’a jusqu’à maintenant vue qu’en rêve… La scénariste Séverine Gauthier y reprend un thème qui lui est cher, la mort, avec des sentiments quelque peu appuyés, mais le semi-réalisme géométrique du dessinateur Thomas Labourot impressionne à coup sûr, déployant notamment sa force lors des riches séquences muettes qui dynamisent le récit.

Et au Québec ?

Mais voilà que la Belle Province ne demeure pas en reste, alors que quelques créateurs locaux abordent enfin ce riche champ, qu’on serait en droit d’espérer être plus profondément investi que de la part de leurs confrères d’Outre-Atlantique. En effet, le talentueux Rimouskois Jean-Sébastien Bérubé créait l’an dernier une belle surprise en lançant le premier tome de Radisson, une adaptation des récits de voyage historiques de Pierre-Esprit Radisson (1636-1710), explorateur et commerçant de fourrures français en Nouvelle-France, capturé lors d’un raid iroquois et adopté par ses ravisseurs pour ses qualités de guerrier. Le personnage de Radisson passe quelque deux ans au sein de tribus iroquoises, nous en faisant découvrir les mœurs de l’intérieur, tandis que son âme est partagée sur le désir d’intégrer réellement cette nouvelle famille, tandis qu’il attend patiemment le moment où il pourra s’échapper et retrouver les siens. Radisson nous offre la chronique vivante d’un individu abandonnant pour un temps ses acquis pour survivre, sous le trait généreux de Bérubé, dont on retiendra notamment le traitement original accordé aux visages des personnages.

Le bal ne s’arrête pas là, alors qu’on a eu droit en janvier au retour de François Lapierre en tant qu’auteur complet avec Chroniques sauvages. Pour la petite histoire, on se rappellera des tristes démêlés de l’auteur avec l’éditeur toulonnais Soleil, qui avait en 2004 interrompu au second tome Sagah-Nah, sa série amérindiano-fantastique un brin déjantée, en raison de ses ventes insuffisante en France, et Dieu sait pourtant qu’elle avait cartonné en sol québécois. Entretemps, l’auteur a plutôt cartonné comme coloriste, alors que sa technique picturale toute particulière trouve grâce auprès de Régis Loisel, qui s’adjoint les services du brillant Lavallois sur ses séries Le grand mort, et surtout Magasin général, jusqu’à ce que le même Lapierre ait ses entrées en France, tandis qu’on peut lire son nom au générique de Julius, l’antépisode du Troisième Testament d’Alex Alice et Xavier Dorison.

Préfacé d’une paternaliste tape dans le dos de Loisel, Chroniques sauvages met en vedette Teshkan, un jeune Algonquin du Clan du cerf, qui doit mettre fin à la disgrâce qu’ont subie les siens, alors qu’au début des temps Cerf embrochait Ours de ses bois, provoquant le premier meurtre et faisant de ses futurs fidèles des parias. Pour ce faire, son père, le chef du clan, lui intime d’aller à la rencontre des Français pour que sa tribu se soumette à leur dieu (!) ; ainsi, par cette nouvelle allégeance divine, en tournant dos aux dieux des Algonquins, la malédiction cesserait d’elle même. Mais Teshkan le rêveur, qui a conservé un lien privilégié avec son grand-père décédé, qui quant à lui avait toujours interdit la rencontre des Français, se prépare au voyage avec une certaine appréhension. Après quelques rencontres peu amènes avec les Blancs, la dernière le laissant pour mort dans l’eau d’un lac gelé, Teshkan est secouru par un colosse roux vivant en ermite avec qui il se liera d’amitié, et affrontera ses démons, pour le meilleur et pour le pire…

Iceberg

Le trait stylisé et les couleurs richement texturées de Lapierre font ici merveille dans ce conte cruel aux accents fantastiques. En fait, Lapierre s’est tant forgé une patte distinctive qu’on a parfois presque l’impression de retrouver l’atmosphère de Magasin général… Reste à voir si Chroniques sauvages deviendra une série – on le souhaite –, tout autant qu’un éditeur dévoué reprenne Sagah-Nah, et que d’autres auteurs d’ici creusent l’imaginaire des Premières Nations – pourquoi pas un Samian de la BDQ ! Et signalons en terminant la parution d’une petite pépite, non-diffusée en librairie, mais qui vaut à coup sûr le détour : Iceberg de Michel Hellman, superbe variation poétique sur une catastrophe nucléaire, restée secrète, survenue dans le Grand Nord canadien, intégralement mise en images au moyen de « feuilles mobiles » déchirées ou découpées !

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Curieux de la culture amérindienne, ne manquez pas de découvrir l’exposition Le rapprochement, qui se tient en ce moment dans notre salle L’aire libre, et ce, jusqu’au 27 mars. L’exposition présente des portraits ainsi que des scènes de vie quotidienne de concitoyens des Premières Nations réalisés par quatre photographes québécois, en plus de quelques pièces d’art et d’artisanat autochtones. Pour l’occasion, vous trouverez également en Librairie différentes sélections de titres sur le sujet.

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Yakari (35 t. parus), Derib et Job, Le Lombard, 48 p. ch.
Red Road (Intégrale), Derib, Le Lombard, 408 p.
Kraa, t.1 : La vallée perdue, Benoît Sokal, Casterman, 94 p.
Luuna (6 t. parus), Keramidas et Crisse, Soleil, 48 p. ch.
Washita (4 t. parus), Labourot, Gauthier et Lerolle, Dargaud, 56 p. ch.
Radisson : d’après l’autobiographie de Pierre-Esprit Radisson (2 t. parus), Jean-Sébastien Bérubé, Glénat Québec, 48 p. ch.
Chroniques sauvages : Teshkan, François Lapierre, Glénat Québec, 56 p.
Iceberg, Michel Hellman, Colosse, 40 p.