Plus de cinq ans se sont écoulés depuis ce qui demeure encore aujourd’hui la plus grande mobilisation citoyenne de l’histoire du Québec. De toute évidence, le Printemps érable est un terreau fertile pour l’écriture. Depuis la simple lettre ouverte jusqu’à Fermaille en 2012, et les nombreux essais qu’il a inspiré. Qu’en est-il de la fiction ? Cette série d’articles se veut un état des lieux non exhaustif de cette question : que font les romans de l’événement ? À l’honneur aujourd’hui : Les cigales, d’Antonin Marquis.

Mai 2012. J-P et Dave partent en roadtrip dans le nord-est des États-Unis pour dix jours, profitant de la suspension des cours pour se payer des vacances. Au fil des échanges qui ponctuent cette escapade improvisée, les deux amis creusent le clivage entre leurs caractères. Leurs philosophies se confrontent. Dave critique facilement, dissimulant mal un cynisme accusateur ; J-P prend la vie avec un grain de sel, tout en partant en guerre intérieure contre les préjugés et les faux-semblants d’un intellectualisme de bon aloi. À mesure qu’ils avancent dans leur périple bon enfant, les deux jeunes hommes se retirent dans une solitude silencieuse, à travers la vacuité de leurs conversations. Pendant ce temps, Caro, la blonde de J-P, travaille à Montréal comme professeure. Ayant récemment terminé ses études, elle se rend compte de l’écart entre sa position et la mobilisation générale, que même le mouvement des casseroles ne parvient pas à réduire. Le temps d’une fin de semaine, elle regagne Sherbrooke, où l’ordre tranquille dans lequel elle se voit sombrer tend à se confirmer au contact de sa famille et de ses amies restées là-bas.

Le roman s’essaie au portrait de trois jeunes entre deux âges, entre deux situations, qui peinent, chacun à leur manière, à trouver leur place dans un monde en mutation. Un portrait qui cherche à revêtir une dimension sociale où l’aplaventrisme opiniâtre des uns se heurte à l’optimisme passif des autres. La mise en scène des deux camps rappelle — et le roman n’échoue pas à le mettre en évidence au lecteur — cette opposition entre la « majorité silencieuse » et la « minorité » de militants qui, autant lors du Printemps érable que dans les plus grandes mobilisations populaires de l’histoire de l’Occident, n’a cessé de polariser l’opinion publique.

On regrette cependant que la rencontre impossible de ces deux camps rhétoriques qu’aurait pu occasionner cette mise en scène ne relève que la vacuité des discours des protagonistes. Leurs échanges ne dépassent jamais la « chicane de couple ». Il en résulte que le potentiel de la confrontation n’est jamais exploité. La fin du roman, qui voit le retour de J-P et Dave à Montréal auprès de Caro, tente d’y arriver en plaçant la grève, demeurée jusqu’ici en toile de fond, au centre de la discussion. Mais le développement des personnages que la catharsis du roadtrip et la réflexion du personnage de Caro promettaient ne s’affirme pas. Par ailleurs, la narration omnisciente laisse peu de place au lecteur, à qui on fait gober états d’âme, rancunes inavouées et éléments sans substance d’une action qui n’a plus pour briller que des échanges inaboutis.

On pourrait y deviner un refus de l’héroïsme dans la lecture des événements de 2012. Le personnage de Dave en serait le plus fin observateur si son discours ne se voulait pas délibérément méprisant. Mais sa représentation, si tel est son but, échoue à en faire la critique. Autant que de l’objet de ce même discours : « Il y a beau avoir des milliers de personnes dans les rues, reste que la majorité s’en câlisse… tout ce qu’ils veulent, c’est aller travailler le matin, regarder le hockey le soir pis aller à Cancún en hiver. […] [T]rop de monde a trop à perdre pour que ça change… » (p. 207)

C’est avec un brin d’amertume que l’on referme Les cigales, vainement en quête de cet élément qui nous fait comprendre la portée critique du miroir qu’on tend à cette société qui a le pied entre deux chaises. Un peu comme la couleur du rire jaune. Ici, seulement, on ne rit pas.