Plus de cinq ans se sont écoulés depuis ce qui demeure encore aujourd’hui la plus grande mobilisation citoyenne de l’histoire du Québec. De toute évidence, le Printemps érable est un terreau fertile pour l’écriture. Depuis la simple lettre ouverte jusqu’à Fermaille en 2012, et les nombreux essais qu’il a inspiré. Qu’en est-il de la fiction? Cette série d’articles se veut un état des lieux non exhaustif de cette question : que font les romans de l’événement? À l’honneur aujourd’hui : Notre duplex, d’Éléonore Létourneau.

Véronique est une cinéaste qui accumule échecs et lettres de refus. Elle peine à contenir son désarroi devant Marie, triomphante de succès, et Jérôme, son copain pour qui ses sentiments refroidissent aussi dangereusement qu’arrive le mois de novembre. Pour remédier à sa déprime, elle s’envole pour Paris, où elle renoue avec une vieille connaissance : Antoine, passé de banal informaticien à tenancier de bar. Au fil d’une trame qui mêle introspection et velléités relationnelles, Véronique tente de sauver ce qui éveille encore sa passion. La chose n’est pas facile, surtout quand on devine que tous ceux qui alimentaient notre goût de la vie dérivent tranquillement, loin de nous.

Jusqu’à ce duplex, dont Véronique et Marie ont fait l’acquisition bien avant la grève. Ce duplex qui s’enlise avec sa stabilité, ses repères promis. Perméable à la grisaille de novembre. Dans cet élan se donne à lire plus que le colmatage d’une brèche, que la satisfaction d’un désir de reconnaissance. Plutôt la réparation d’un désenchantement, lié non pas uniquement à l’échec individuel et social, mais à l’angoisse que suppose la jeunesse qui s’étiole.

Roman post-2012, Notre duplex est porté par une écriture qui n’a heureusement rien de la fatuité d’un romantisme désillusionné. Bien sûr, « le Québec retourn[e] à la normale » (p. 11), et Véronique trouve à peine à s’émouvoir des feuilles qu’elle préfère « mortes, tombées comme [elle], celles qu’on pousse négligemment du pied et qui font un joli bruit quand on pile dessus. » (idem) Et lorsqu’elle parle de la grève à Antoine, c’est sans nostalgie ni héroïsme : « Mais maintenant, c’est un peu comme si rien ne s’était passé. On a mis en place un gouvernement de compromis […]. Et tout ça, dans une relative indifférence. Les gens se sont rendormis. » (p. 54)

Ce qui dérange Véronique, dans la fébrilité perdue d’un événement auquel « même » elle a cru, se retrouve aussi dans sa relation avec Jérôme. Le roman se construit d’ailleurs en forme de lettre qui lui est adressée, en filigrane. À la lecture d’un extrait du Fragment d’un discours amoureux de Barthes, ces deux phrases, décochées comme une flèche perçant tout le corps social : « J’éprouvais un certain inconfort à être bien. J’avais pris l’habitude de m’attendre à perdre, et avec toi, il n’y avait pas de ça. » (p. 66) Ce type de réflexion n’est pas étranger au sentiment d’inaccomplissement affectif et professionnel de la narratrice, ni à cette impression d’inachèvement qui colore les mots amers qu’elle a pour l’issue de la grève étudiante. C’est que Notre duplex efface la politique et la sociologie de comptoir. Le roman privilégie une sensibilité à l’aune de laquelle se lit la morosité sociale de l’après-grève, canalisée par Véronique. C’est à la dure qu’elle apprend la difficulté de soulever à nouveau l’enthousiasme après un revers.

Cet apprentissage quasi-physique ne peut venir que des sentiments qui s’incarnent, dans le roman, dans des objets bien précis. Jérôme. Marie et son premier long-métrage, Molotov. Antoine. Le duplex. Paris. Montréal. Alors que le climat social de la grève avait su rapprocher les inconnus, donner « l’impression d’une vraie cohésion sociale » (p. 53), c’est la distance qui sépare tous ces objets dont Véronique prend ultimement conscience, et de leur béance nouvelle, que le temps a creusée. C’est le prix à payer pour accepter d’être bien.

Les imperfections du roman – dont certaines longueurs introspectives – ne gênent pas une lecture inspirée de cette période désillusionnée de l’histoire de 2012. C’est avec ses personnages attachants et sa sensibilité que le premier roman d’Éléonore Létourneau s’inscrit dans la petite histoire de l’événement. Une modeste, mais nécessaire contribution.