Dans sa chronique datée du lundi 3 décembre, on ne sera guère étonné de trouver sous la plume d’Alain Dubuc, l’intitulé suivant : « Prix unique du livre: une bien mauvaise idée. » Déjà, en février 2010, sa collègue Ariane Krol avait commis un éditorial qui reprenait grosso-modo les mêmes arguments auxquels nous avions déjà répondu.

Prenant soin de souligner que c’est à la « grande joie du monde du livre » que cette mesure, longtemps attendue, repointe le bout du nez « comme une mauvaise herbe », l’auteur d’Éloge de la richesse assène une « vérité » : « Par définition, le prix unique, en limitant les rabais, mène à une augmentation du prix des livres. » Le prix unique a pourtant fait exactement le contraire dans les pays où il est appliqué. Monsieur Dubuc, grâce à sa boule de cristal économique (?), sait-il quelque chose que toute l’industrie du livre ne sait pas elle-même ? Pourrait-il nous exposer les données ? (En attendant, les faits peuvent être consultés ici.)

C’est un grossier tour de passe-passe que d’associer augmentation du prix des livres (best-sellers en vente dans les grandes surfaces versus tous les autres titres en vente dans les librairies) à une mesure qui vise à maintenir la bibliodiversité (rappelons qu’on achète pas Camus ou Réjean Ducharme dans un Costco, mais dans une librairie) tout en maintenant les prix à hauteur raisonnable de la production même de l’objet-livre. Prix qui, dans les pays ayant adopté le prix unique, a augmenté moins vite que les autres objets de consommation. Comme dans toute discussion avec un économiste néolibéral, Monsieur Dubuc assène aussitôt le coup de grâce : n’ayant cure des faits, il affirme que pour aider les libraires, c’est aux consommateurs qu’on demandera de payer la note. Exit la culture.

Et de la pensée magique, on passe à la philosophie :

« Cela pose une question philosophique. Au profit de qui doit-on établir les politiques culturelles? Dans ce cas-ci, on pénalise les utilisateurs de l’activité culturelle − les lecteurs − sans pour autant vraiment aider les créateurs − les auteurs québécois − pour plutôt soutenir le réseau de distribution. »

Grossière manœuvre opposant les créateurs aux vils commerçants, et glissement de la philosophie vers le politique qui devient rapidement le profit de l’industrie culturelle. À qui profite donc le prix unique ?

D’abord, puisque monsieur Dubuc aime parler philosophie, invitons Diderot dans la discussion :

«  Il n’en est pas d’un ouvrage comme d’une machine dont l’essai constate l’effet, d’une invention qu’on peut vérifier en cent manières, d’un secret dont le succès est éprouvé. Celui même d’un livre excellent dépend, au moment de l’édition, d’une infinité de circonstances raisonnables ou bizarres que toute la sagacité de l’intérêt ne saurait prévoir. » (Lettre sur le commerce de la librairie, Mille et une nuits, p. 21)

Ensuite, répétons, puisqu’il le faut, quelques faits :

— le prix unique ne vise pas à augmenter les profits de qui que soit mais à maintenir une chaîne fragile, et d’abord le maillon des librairies, qui bon an mal an réalise un faramineux 1 à 2 % de profits. Tout le monde sait bien qu’on devient libraire pour « se mettre riche »… ;

— le lecteur y perdrait son compte, affirmation faite en dépit d’études sérieuses sur la situation du marché du livre − rappelons notamment le cas éloquent de la Grande-Bretagne, qui a abandonné le prix unique en 1997. L’effet pervers, vérifié, est exactement le contraire de celui prédit par monsieur Dubuc, tant au niveau du prix et de l’accessibilité que de la bibliodiversité ;

— une bonne façon d’encourager la lecture, dit encore monsieur Dubuc, c’est de faire en sorte que les livres soient accessibles là où sont les gens. Le réseau des librairies (indépendantes et chaînes) faiblit, comme d’ailleurs tous les commerces de proximité, dès que des grandes surfaces s’installent dans le paysage. Une librairie près de laquelle s’installe un Walmart ou un Costco voit ses chances de survie se réduire dramatiquement. Quid du lecteur et de cette importante proximité ? Il pourra effectivement payer Cinquante nuances de Grey 30 ou 40 % moins cher. L’étudiante de la maison n’y trouvera cependant pas l’exemplaire de La petite fille qui aimait trop les allumettes pour son cours de littérature, ni le conseil pour savoir par quel titre commencer si elle a le goût de lire Kundera.

À chacun son métier ?