Certaines pratiques de lectures peuvent sembler douteuses, certaines sont critiquées, d’autres sont à proscrire. Par contre, Pennac dans l’art du roman, nous incite à une certaine dissidence et nous offre 10 droits imprescriptibles pour la lecture dont le droit de sauter des pages, le droit de relire, le droit de ne pas finir un livre et le droit de grapiller (commencer un livre par le milieu !!). J’ose ajouter à cette liste incontestable quelques droits supplémentaires, comme une nouvelle table de lois/droits venant s’ajouter à la liberté des lecteurs et pouvant participer à leur émancipation et à leur déculpabilisation.

Illustration de Quentin Blake
Illustration de Quentin Blake.

Il faut se le dire, nos pratiques lecturales sont largement variées et si, nous osons dire quelques petites dérives, il nous est difficile d’avouer certaines actions que l’on craindrait être punies et châtiées publiquement, nous reléguant au rang des mauvais lecteurs, à ce titre peu enviable du lecteuraillon, l’équivalent de l’écrivaillon, ce mauvais écrivain non avoué. Mais y a-t-il une méthode de lecture ? Existe-t-il un modus operandi lectural qui assure une compréhension maximale et un plaisir total ? Est-il vraiment écrit quelque part que nous devons lire d’une certaine manière ?

Illustration de Quentin Blake.
Illustration de Quentin Blake.

J’avoue, je lis la dernière ligne d’un roman que j’entreprends. Pas toujours. Mais… Assez souvent. Je ne lis pas toute la dernière page. Non. Uniquement la dernière ligne. Pour certains, je trahis l’auteur. D’autres diraient que je me « vends le punch ». J’aime boucler la boucle avant qu’elle soit commencée. Cela dirige ma lecture, cela m’impose un itinéraire. Ne fait-on pas la même chose en voyage ? On choisit un lieu, on décide d’une destination, ensuite, on s’y rend. Je fais pareil, je regarde mon point d’arrivée, pour mieux profiter du chemin et des aléas de la route.

Cependant, j’agis autrement au cinéma. Je ne vais pas regarder la dernière scène avant d’affronter le film. J’attends que la fin arrive par elle-même. J’attends la surprise, je ne trahis pas le fil du récit. Mais en lecteur, je brise les conventions. Je regarde la fin.

Illustration de Quentin Blake.
Illustration de Quentin Blake.

Il existe de grands incipit de romans. L’incipit c’est la première phrase, c’est le talent de Proust ou de Tolstoï pour démarrer un récit, pour donner le ton, pour imager tout le reste du texte. Mais l’incipit est une évidence, c’est le début du voyage, il est inévitable, c’est la valise dans le coffre, le billet d’avion. Mais l’explicit, c’est autre chose. La fin du texte, dernière phrase, dernière ligne, c’est un interdit sous-entendu. Il ne faut pas y aller. Par contre, lecteur impénitent, audacieux, effronté même, moi, j’y vais. Et j’y trouve un malin plaisir. Pas malsain, non, juste malin. Et le plus merveilleux dans tout cela : personne n’est affecté. Si je garde pour moi la dernière phrase, si je conserve cela pour moi comme un trésor qui ne peut être partagé, comme un secret inavouable. L’explicite est ma fantaisie de lecteur finalement bien sage.

Illustration de Quentin Blake.
Illustration de Quentin Blake.

De plus, vous savez, il est rare dans tout cela, que ma pratique nuise à ma propre lecture. Il est rare que la dernière phrase dévoile tout et brise la lecture. Je n’ai jamais eu à dire « bon, j’ai lu la dernière ligne, je peux tout abandonner ». J’en prends comme preuve la dernière phrase de ce magnifique roman, Pedro Páramo de Juan Rulfo : « Il a heurté la terre d’un coup sec et s’est écroulé comme un tas de pierres. »   Qui est ce il ? Pourquoi s’écroule-t-il ? Rien n’est révélé. Je ne trahis en rien la lecture. Même que je dirige ma lecture différemment. Je saurai éventuellement qui est ce il, présumant qu’il est le personnage principal. Mais si ce n’est pas lui ?

Illustration de Quentin Blake.
Illustration de Quentin Blake.

L’explicit clôt le roman. Il ouvre ma lecture. Je ne lis pas à rebours ; je regarde le nœud avant de lacer ma promenade littéraire.

Je tiens donc ma position et j’ajoute à la liste de Pennac cette autre liberté : le droit de lire l’explicit. Peu importe qu’on précipite notre lecture et que d’une pirouette toute banale nous en venions à la dernière ligne avant de commencer le roman, nous ne trahissons rien. Trahir, c’est de ne pas vouloir lire ni la première ni la dernière phrase.

Mike C Vienneau, Libraire de la fin avant le tout

N.B. Toutes les images utilisées dans cet article sont de Quentin Blake et sont tirées de Comme un roman, de Daniel Pennac, aux éditions d’Eux.