Objet : un questionnaire d’auteur, quelque part entre ceux de Proust et de Pivot. Contenu : une quarantaine de questions, générales ou indiscrètes. Consigne : choisissez-en une dizaine, celles qui vous interpellent. Notre invité littérature jeunesse pour août : Alain M. Bergeron.

Enfant, que lisiez-vous ?

Si j’essayais par ordre chronologique après un loooong exercice de mémoire ? Allons-y. D’abord, des livres illustrés affreux, dont Pinocchio, à en donner des cauchemars. Il y avait quelque chose de troublant et de malsain dans les dessins et l’atmosphère qui émanait de ce livre. Je devais être âgé de cinq ans, pas plus. J’ai revu ce bouquin plusieurs années plus tard et je peux comprendre mon malaise. Malgré tout, je me souviens à la même époque de ma fascination pour le papier et le crayon. Le plaisir qui s’en dégageait. Je jouais à écrire. C’est remarquable quand on y pense. Un message de l’inconscient, j’imagine.

Bon, pour les lectures, toujours dans l’ordre chronologique. Par la suite, la rentrée à l’école. Les livres de Walt Disney (Merlin l’enchanteur, des dessins merveilleux après les horreurs de Pinocchio). Tante Lucille arrive dans ma vie avec ses petits albums (sur lesquels j’ai pu remettre la main d’ailleurs, via des sites de livres usagés). Puis la bande dessinée Martin, le malin (c’était déjà mal fait, tant pour l’histoire que pour les illustrations, mais ça ne me dérangeait guère, même que ça m’amusait). Les choses se sont améliorées avec Bibi Fricotin. C’était pas mal plus solide. Astérix et Tintin ont placé la marche plus haute, puis Les 4 As, Lucky Luke, Spirou, Johan et Pirlouit, Les Schtroumpfs. J’avais une nette attirance pour les bandes dessinées (que je lis encore aujourd’hui). Les romans Bob Morane ont fait mes belles soirées d’ado. L’étincelle est venue d’un cadeau de fête de ma marraine avec La couronne de Golconde et L’ombre jaune, que je possède toujours dans ma bibliothèque. Bob Morane, c’est l’Aventure avec un grand A. Avec la nouvelle série Billy Stuart et les Zintrépides, c’est un peu ce rythme-là que j’ai voulu recréer, mais avec la complicité visuelle de l’illustrateur Sampar. J’ajouterai à la liste la série Les Six compagnons (Bibliothèque verte). Oui, ça ressemble pas mal à ça : c’est ce que je lisais enfant.

La littérature jeunesse au Québec, ça n’existait pratiquement pas (à l’exception de Tante Lucille). Il fallait regarder du côté européen.

Quel est le dernier livre que vous avez lu ?

Une nouvelle série, en fait, que je viens tout juste de découvrir : Le Royaume. Une bande dessinée (êtes-vous surpris ? J’espère que non !) de Benoit Feroumont, qui se passe au Moyen Âge et à laquelle j’ai tout de suite accroché. C’est drôle, pétillant, irrévérencieux par moments, intelligent. Trois albums ont été publiés jusqu’ici et ma fille et moi les avons dévorés. Nous avons très hâte au prochain.

Vous vous demanderez pourquoi je ne suis pas en train de lire Guerre et Paix, de Tolstoï, et vous avez bien raison… C’est un peu pour protéger ma bulle d’auteur jeunesse que je me concentre (et non me contente) à lire des livres jeunesse. Si un livre me sort trop de cette bulle, j’ai énormément de difficultés à y retourner. La lecture du Code de Vinci, il y a quelques étés, m’a écarté un peu trop longtemps du bon chemin de l’écriture jeunesse. Est-ce que j’en suis malheureux ? Pas du tout !!!

Dans les faits, je lis ce qui peut nourrir mon inspiration. Le Royaume arrive à point puisque je suis en train d’écrire la cinquième série du Chat-Ô en folie (aux éditions FouLire). En effet, mes projets d’écriture conditionnent souvent mes lectures. Et c’est correct ainsi.

Quelle a été votre plus belle rencontre littéraire ?

Il y en a tellement eu… C’est quasiment au quotidien. Je suis un auteur vraiment, mais vraiment privilégié de pouvoir très bien gagner ma vie et d’être l’objet d’une aussi vive attention. Une rencontre… À un récent Salon du livre de Montréal, une maman est venue nous voir, Sampar et moi (je n’ai pas l’habitude de parler de moi en nous… tout de même !). Sa fille, qui l’accompagnait, avait lu tout un Savais-tu (j’ai oublié le titre). Elle était dyslexique et il s’agissait du premier livre qu’elle lisait au complet. La maman voulait nous remercier et elle a versé de grosses larmes… C’était très très émouvant. J’ai vraiment pu saisir l’impact que peuvent avoir certains de nos livres auprès de nos jeunes lecteurs et lectrices.

Dans mon Victoriaville, où j’habite, un homme m’a reconnu devant la bibliothèque municipale où nous attendions tous les deux l’ouverture de la porte. Les yeux dans l’eau, il m’a longuement serré la main et m’a dit que j’étais l’idole du garçon qu’il avait adopté, que celui-ci n’avait pas eu la vie facile, mais qu’il adorait la lecture depuis qu’il avait découvert mes livres… Privilégié, vous dites ? Et comment !

Comment vous exprimeriez-vous si vous n’étiez pas auteur ?

Je suis une rock star frustrée de ne pas l’être et de ne pas l’avoir été… Dans une vie antérieure, je jouais de la musique et je chantais dans un groupe rock. J’étais le moins talentueux du groupe, celui qui attirait les autres vers le bas. Pour avoir une idée, il vous suffit de lire le roman Les Tempêtes (Soulières Éditeur). Le narrateur, Steve Duguay, est bel et bien moi, tout simplement, mais campé dans un décor de l’année 1964. Quand j’ai le temps (ce que je n’ai plus), j’aime jouer de la guitare, du piano et chanter… seul. Il y a dans la musique une énergie et une communication avec le public que l’on peut difficilement reproduire dans une autre forme d’art. Alors, pour ma prochaine vie, j’espère avoir le talent nécessaire pour (enfin) monter sur les planches avec ma guitare… Mais pour cette vie-ci, le métier d’auteur sied mieux à ma personnalité… et à mes talents !

Quels objets, livres ou pièces musicales vous accompagnent en période de création ?

Pas grand-chooose ! Je reviens à la fascination qu’exerçaient sur moi le papier et le crayon dans ma petite enfance. C’est toujours ainsi, presque cinquante ans plus tard. Tout l’exercice de création démarre par un stylo à l’encre noire (Jetstream, pour les puristes) et un cahier Hilroy. Un coussin d’écriture, une chaise berçante près de ma grande fenêtre dans la cuisine (qui me procure une vue sur mes Appalaches) et la musique classique de CJPX-FM. La musique classique n’accapare pas toute mon attention, mais crée une ambiance propice à l’inspiration. Avec un poste de musique rock, où les animateurs parlent, cela pourrait générer des distractions. Donc, avec CJPX, toute maconcentration est portée sur le processus de création et d’écriture.

Avez-vous un lieu privilégié pour écrire ?

J’écris dans ma cuisine. La première version est à la main (dans un cahier, voir la réponse précédente). Une fois celle-ci terminée, je passe à l’ordinateur. Auparavant, je travaillais dans mon bureau au sous-sol. Mais avec l’achat d’un nouvel ordinateur portable, j’ai squatté la table de cuisine et le bureau dans la chambre de ma fille. Aux deux endroits, je peux jeter un coup d’œil à l’extérieur. Au sous-sol, la fenêtre me procure une vue imprenable sur mon cabanon… J’avais la sordide impression que j’étais en punition.

Quelles sont vos principales influences ?

Si je devais n’en citer qu’une, je dirais René Goscinny, grand maître de l’humour, père d’Astérix, du Petit Nicolas, d’Iznogoud, de Lucky Luke (créé par Morris), pour ne nommer que ces séries. J’adore son humour sans méchanceté et intelligent, ses jeux de mots parfois totalement délirants, sa capacité d’avoir eu une production aussi importante, mais toujours de top qualité. Sans jamais prétendre marcher dans ses pas, il m’influence grandement.

Tiens, je nomme une deuxième influence : François Gravel, le maître des mots. Tant pour l’ensemble de son œuvre (jeunesse et adulte) que pour sa personnalité. J’aurais voulu écrire Klonk, bon !

Quel regard posez-vous aujourd’hui sur vos premiers livres ?

Il me semble que ça fait une éternité. Mon premier livre, Cendrillé (éditions Pierre Tisseyre) a été publié en 1997. Pourtant, j’écrivais des histoires depuis 1989 (pour la naissance de mon fils, Alex). Il m’a fallu presque une décennie de refus répétés (j’en ai au moins reçu une cinquantaine, au bas mot) avant de voir un de mes manuscrits acceptés (celui-là par Robert Soulières, avant qu’il ne mettent les voiles de chez Tisseyre pour aller fonder sa propre maison d’édition). Quand je repense à mes débuts, je pense davantage à tout ce travail de débroussaillage qui a précédé la publication des premiers livres. Il n’y avait pas des tonnes de maisons d’édition comme aujourd’hui, encore moins plus de 700 livres jeunesse édités chaque année au Québec. Je n’avais aucune référence. Personne pour m’indiquer comment faire pour présenter un manuscrit, à qui l’envoyer. Combien gagne un auteur ? Dans ma tête, je me disais qu’avec une quinzaine de livres, je pouvais vivre de ma plume… La réalité m’a rapidement rattrapé ! Je vis de mon art, à temps plein, depuis l’automne 2005. Cet automne (2011), j’atteins le cap des 150 livres publiés. Certaines des dernières années étaient démentes en termes de publication : des moyennes de 15 livres par année (22 en 2010…). Et une fois que mon livre est terminé et publié, il est mis dans ma bibliothèque et je suis passé à autre chose depuis des lunes. Mes premiers livres, honnêtement, je ne les regarde pas. Je suis ailleurs. Simplement y jeter un coup d’œil, c’est me ramener en arrière, alors que je suis totalement dans le temps présent… et futur.

Laquelle de vos œuvres affectionnez-vous particulièrement ?

Ah ! La fameuse question à 64 000 $ ! Lequel de vos enfants préférez-vous ? C’est presque pareil.

J’adore la série du Capitaine Static (Québec Amérique) parce qu’il s’agit de bandes dessinées, un genre qui me plaît. La série des Savais-tu (Éditions Michel Quintin) est aussi l’une de mes préférées (on en a vendu plus de 300 000 exemplaires de par le vaste monde). J’aime bien les Dominic Abel et ses amis (Soulières Éditeur ; Zzzut ! est le livre qui m’a mis au monde littéraire, en 2001). L’Arbre de Joie (toujours chez Soulières) parce que des gens s’en sont inspiré pour créer leur propre version ; aujourd’hui, on compte une dizaine d’Arbres de Joie au Québec et même en Suisse – plus de 2000 enfants démunis reçoivent au moins un cadeau à Noël grâce à cette cause. Les petits Chat-Ô en folie (FouLire) sont un délice à faire. La série à paraître cet automne, Billy Stuart et les Zintrépides (Éditions Michel Quintin), est du bonbon pour moi. Des romans à saveur historique, comme Mon frère est plus fort que Louis Cyr (Hurtubise HMH), m’ont procuré une très grande satisfaction. Idem, dans cette veine, pour Les Tempêtes (Soulières Éditeur). Les albums Crème glacée, limonade sucrée, ou Victor et la dent perdue (Hurtubise HMH), sans oublier Une casserole sur la tête et Maman, il y a un enfant sous mon lit (Imagine).

Et je pourrais continuer ainsi longtemps. Je les aime pas mal tous.

Avez-vous un projet d’écriture en cours ?

Ce serait étonnant si je n’avais PAS de projet d’écriture en ce moment. Je suis en train d’écrire la cinquième aventure de Pépé, le petit chevalier, dans la série du Chat-Ô en folie (Éditions FouLire). Par la suite, je passerai à Corduroy, le roi, toujours dans la même série (pour les habitués, l’histoire d’Altesse, la princesse est en banque). J’ai un calendrier de production assez serré pour les deux ou trois prochaines années. Prévoyant ce qui s’en vient, côté création littéraire, ça permet à ma petite tête de commencer déjà à réfléchir à ce que je ferai plus tard dans l’année. Donc, en juin, j’ai écrit deux aventures des Petits pirates (Boréal Maboul). Je sais que mes mois de juillet et d’août sont consacrés à la série du Chat-Ô en folie. Par la suite, à l’automne, je travaillerai au 7e tome de la série Billy Stuart. À une nouvelle aventure de Dominic Abel. Les deux prochains Savais-tu seront dans ma mire de novembre. Et je peux continuer ainsi un bon bout de temps. Sauf en de très rares exceptions, l’objectif est de terminer un manuscrit chaque mois (une précision s’impose ici : je n’écris pas des briques de 800 pages).

Qu’est-ce qui vous anime dans le fait d’écrire pour le jeune public ?

Je m’amuse d’abord et surtout. Il y a quelque chose de très plaisant à l’idée de plonger dans ces univers d’enfants ou d’adolescents, de redevenir jeune dans ma tête et de me glisser dans leur peau. Quand j’écris un livre mettant en vedette Dominic Abel, je deviens Dominic Abel, 10 ans. Je suis aussi le Capitaine Static, le garçon qui voulait être un héros aux yeux des autres. L’approche n’est pas toujours la même, selon le travail. Pour les Savais-tu, là, c’est vraiment l’adulte qui mène le bal pour créer les gags, mais qui se marre comme un enfant. J’ai beaucoup d’imagination, donc, c’est relativement aisé pour moi de renouer avec la bonne ambiance afin de raconter mes histoires avec justesse et sans trop de décalage avec les enfants.

Que dites-vous à un enfant qui désire être écrivain ?

Lis beaucoup, mais vraiment beaucoup. Et écris beaucoup, mais vraiment beaucoup. L’enfant deviendra grand et il va finir par trouver une voie littéraire qui l’intéresse, dans laquelle il sera à l’aise. Et étudie beaucoup, mais vraiment beaucoup, afin d’avoir un bagage culturel qui pourra nourrir ton art, et puis ça permettra de trouver un autre travail parallèlement à une éventuelle carrière d’auteur. Le marché étant ce qu’il est, très peu arrivent à gagner leur vie avec un seul premier livre. J’ai été journaliste pendant une vingtaine d’années, tout en écrivant (pour me changer les idées…) Ce n’est pas déshonorant de faire autre chose en même temps. Et une fois que ça marche, il n’y a pas de honte à dire que l’on gagne bien sa vie. Je ne connais pas d’auteur qui ne vit que d’amour et d’eau fraîche…

Qu’est-ce qui vous fait sourire ?

Les enfants. Quand je les rencontre dans les écoles, lors des événements comme les salons du livre ou le dévoilement du palmarès Communication Jeunesse, leurs sourires me font craquer. C’est très gratifiant pour un artiste de pouvoir susciter pareille réaction. Comment ne pas aimer ce que l’on fait après ça ? Comment ne pas se sentir privilégié de vivre une telle expérience ? Et pourquoi est-ce que je pose tout le temps des questions en guise de réponse ?

Outre la littérature, quelle forme d’expression vous intéresse ?

Tous les arts m’intéressent. Quand j’étais journaliste à Victoriaville (je me suis occupé de la section culturelle pendant une dizaine d’années), j’adorais baigner dans le plus de différentes formes d’art possible. Ça m’ouvrait l’esprit (et encore aujourd’hui). J’apprécie les spectacles et concerts de tout horizon, les visites dans les musées, le cinéma, la lecture, etc. L’homme peut être génial, parfois, même souvent, ne l’oublions pas. Bien au-delà de la cinquantaine, alors que l’on pense avoir tout vu, on peut être encore joyeusement surpris. L’art, sous toutes ses formes, nourrit mon âme (bon, j’avoue que je n’aime pas le heavy metal et le death metal). J’ai toujours cru que ça faisait de moi une meilleure personne.

Merci, Alain M. Bergeron !