L’auteur, en dédicace à Nancy en 2009

En 2008, Bastien Vivès causait la surprise avec Le goût du chlore, un titre paru sous l’alors tout jeune label KSTR qui allait rafler l’Essentiel Révélation à la 36e édition du Festival d’Angoulême en janvier de l’année suivante, et par lequel il initie une veine narrative à laquelle il va se cantonner pour quelques albums. Car Vivès n’en était pas à son premier titre : il y eut d’abord Elle(s), un chassé-croisé amoureux de pré-adultes, qui, s’il séduisait par son aisance graphique, agaçait par le caractère juvénile de son obsession mammaire, et Hollywood Jan, sur un scénario de Mickaël Sanlaville, intéressante chronique du passage à l’adolescence d’un garçon tiraillé par ses amis imaginaires, passée peut-être un peu trop inaperçue.

Triple steppette

Cette veine narrative à laquelle le jeune auteur né en 1984 convie ses lecteurs, c’est celle de l’instant et de l’intime ; loin de récits très construits où foisonnent les péripéties, Vivès tient surtout à camper chez ses jeunes personnages, souvent coincés entre l’adolescence et l’âge adulte, les moments précis où s’éveillent chez eux différentes sentiments – l’amour et le désir en tête de liste – en détaillant les infimes variations de leurs comportements.

Ainsi, on pourrait résumer l’intrigue du Goût du chlore à peu de choses : une piscine intérieure – univers sobre, turquoise et utérin –, un jeune homme timide à qui l’on a prescrit la natation pour renforcer son dos, une fille sûre d’elle et séduisante, et l’esquisse d’une attirance naissante. En 144 pages souvent muettes, Vivès choisit plutôt de créer une tonalité d’ensemble, où, à travers la régularité des allers-retours des nageurs, le récit naîtra du silence et des non-dits, de l’ondoiement des corps dans la masse liquide, des efforts ténus de sentiments incertains qui cherchent à s’affirmer. Malgré ses qualités, Le goût du chlore ne s’affiche pas comme une œuvre aboutie ; mais il y avait là à coup sûr, du moins dans son esthétique, un essai à signaler, une certaine vague de fraîcheur qui venait mouiller la bande dessinée européenne.

Extrait de « Le goût du chlore »

S’il reste fidèle à ses obsessions, Vivès s’essaie à une nouvelle expérience avec Dans mes yeux où, en racontant l’attirance naissante d’un jeune homme pour une jeune étudiante qu’il observe travailler à la bibliothèque et qu’il finit par se risquer d’approcher, choisit de mettre en scène cette rencontre à travers le regard du garçon ; soit une narration visuelle en point de vue subjectif, où se confondent les regards du protagoniste et du lecteur.

Extrait de « Dans mes yeux »

Bien sûr, l’idée n’est pas neuve : on sait qu’au cinéma par exemple, quelques réalisateurs se sont livrés à l’exercice avec succès, ne songeons qu’au terrifiant La femme défendue de Philippe Harel (1997), histoire d’adultère dans laquelle un homme qui séduit une jeune femme se meut peu à peu en manipulateur sans que le spectateur ne puisse un instant lui échapper (car, rappelez-vous, le personnage principal, « c’est vous » !) Par la bande, on peut aussi évoquer le célébré Elephant de Gus Van Sant (2003), fiction construite autour du tristement célèbre massacre survenu au Columbine High School, dont certaines scènes égratignaient la réalité des jeux vidéo de type first-person shooter.

Mais pour revenir à Dans mes yeux, on y trouvera encore cette forme de collections d’instants chère à l’auteur, de même que dans Amitiétroite, son album suivant, portrait d’une jeunesse où relations amoureuses riment avec consommation sexuelle. En somme, dans ces trois albums, malgré leur audace narrative, les avis furent franchement partagés, tandis qu’on lui a surtout reproché les défauts de ses qualités, soit une insistance sur le style qui s’est peut-être faite au détriment des récits ; Vivès nous avait proposé des univers aux ambiguïtés finement ouvragées, mais peinant à dépasser une certaine superficialité comme à conclure autrement qu’en queue de poisson. « Bastien Vivès, c’est l’enfant illégitime de Marcel Proust et Pénélope Bagieu ! », pouvait-on lire sous la plume railleuse de Thibaut Soulcié dans le numéro de printemps 2011 de Jade

Un pas en avant

C’est là qu’arrive Polina. Dans ce joli pavé de 200 pages, si Vivès ne s’est pas départi de ses inclinaisons esthétisantes, il les a surtout judicieusement déplacées à l’arrière-plan pour mettre une bonne histoire à l’avant. Ainsi, l’idée de récit qui pouvait auparavant paraître chez lui étouffée par le style se voit maintenant renforcée par ce dernier.

Polina, c’est le dur apprentissage d’une danseuse de ballet classique en Russie, de ses premiers pas – virginale fillette de six ans – à l’académie Bojinski, jusqu’à sa vie adulte. Bojinski, c’est le grand maître au masque énigmatique, bouche dissimulée sous la barbe, regard invisible derrière les lunettes. Qui observe en silence. Qui ne parle que lorsqu’il le juge nécessaire – et avec intransigeance. Qui s’emploie de ses mains autoritaires à mesurer la souplesse ou rectifier la position d’un corps. Entre eux deux, c’est une curieuse relation, distante et ambitieuse, une quête de la perfection. Parfois d’apparence stalinienne, mais toujours faite d’estime mutuelle.

Cependant, Polina, c’est aussi le récit d’une jeune fille à la croisée des chemins. Car à son éducation ultra-stricte avec Bojinski, viendra se superposer celle, théâtrale, incompréhensible, de Madame Litovski, qui tente de déconstruire l’autre. Avant que ne chantent les sirènes de la danse moderne et l’appel de l’ailleurs…

Avec Polina, Vivès travaille encore sur l’instant, mais aussi – et c’est nouveau – sur la durée du temps. Et c’est sans doute ce qui lui permet d’atteindre une réelle profondeur. Loin de la simple virtuosité et des effets de manche, le récit auquel se mesure ici le lecteur est dense, émouvant, et plein de rythme, derrière une palette affichant pourtant une exemplaire sobriété. Blanc, gris chaud et noir ; lignes et masses rapides ; découpage discret : voilà l’essentiel du vocabulaire graphique de l’album. Pourtant, il y a une belle audace derrière ces images au caractère mi-achevé mais étonnamment vivaces ; et quelle fluidité graphique dans cette lecture… qui coule de source !

Un rare moment de liberté chez les apprentis-danseurs

Toutefois, on pourrait reprocher au trait de l’auteur de lorgner exagérément du côté de Blutch. D’abord, mentionnons que les bandes dessinées portant le thème de la danse ne sont pas légion, et que nous reviendra donc immanquablement à l’esprit l’onirique et déroutant voyage auquel le grand auteur strasbourgeois nous avait convié dans Vitesse moderne, dont les pages introductives capturaient le mouvement et la poésie de la danse avec un rare talent (bien que la référence dans le domaine demeure la magnifique série Subaru : Danse vers les étoiles de Masahito Soda !) Mais plus encore, la ligne fragile et « automatique » qu’utilise parfois Blutch trouve ici un dangereux écho chez Vivès, qui, s’il restitue moins les mouvements de la danse à travers les enchaînements de cases que l’a fait son maître postulé ou avéré, se sera néanmoins efforcé d’en saisir les formes. Car le propos de cet album n’est pas tant la danse en tant que tel que la relation de l’élève au maître, autour de laquelle l’univers de la danse est décor parfait, écrin idéal.

Là où Vivès capture les formes de la danse…

… Blutch en restitue le mouvement.

Nous pardonnerons donc ces « emprunts » pour aller à la rencontre d’un grand album, qui vient d’ailleurs de remporter le Prix des libraires Canal BD 2011 (les albums en nomination ici). Et gageons que ce ne sera pas l’unique distinction qu’il récoltera cette année.

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Elle(s), KSTR, 2007, 112 p.
Hollywood Jan, sc. de Mickaël Sanlaville, KSTR, 2008, 132 p.
Le goût du chlore, KSTR, 2008, 135 p.
Dans mes yeux, KSTR, 2009, 136 p.
Amitié étroite, KSTR, 2009, 128 p.
Polina, KSTR, 2011, 206 p.
Vitesse moderne, Blutch, Dupuis, coll. « Aire libre », 2002, 80 p.

 

Depuis 2010, l’auteur réalise également Pour l’empire, en collaboration avec Merwan Chabane, un peplum aux accents fantastiques (2 t. parus dans la collection « Poisson pilote » de Dargaud).