Décédé le 5 octobre 2011, Steve Jobs est devenu l’objet de nombreuses publications : biographies et livres de gestion basés sur sa « philosophie » se sont succédé. Non seulement il a acquis un statut de vedette, mais également celui d’artiste, voire de visionnaire, à tel point d’ailleurs que de nombreux auteurs utilisent maintenant son nom pour vendre leur recette du succès. Rarement a-t-on vu des consommateurs s’identifier aussi fièrement à une marque comme c’est le cas pour Apple. Mais d’où provient cet engouement ?

Lorsqu’on lit les différents ouvrages écrits à son sujet, il est étonnant de voir à quel point les auteurs glorifient son intransigeance, comme s’il s’agissait d’une qualité inhérente à son succès. La biographie de Walter Isaacson, la plus complète à ce jour, en fait mention presque à toutes les pages. Lorsqu’on sait qu’il consultait Jobs sur une base régulière pendant la rédaction de son ouvrage, on peut se demander pourquoi le père du iPhone tenait tant à entretenir cette réputation d’homme acariâtre. Cela dit, pour ceux qui s’intéresse à Steve Jobs, l’ouvrage d’Isaacson est une référence incontournable, pertinente et sans complaisance. Le biographe a su dépeindre à la fois le chef d’entreprise, mais également l’homme mué par une irrépressible urgence de vivre. On souligne aussi au passage le livre iSteeve de George Beahm, un recueil des meilleures citations du cofondateur d’Apple, un bon complément à sa biographie. On y retrouve des perles de la pensée entrepreneuriale de Jobs ainsi que quelques-uns de ses coups de gueule bien sentis.

Étrangement, c’est à travers les livres de gestion s’inspirant de la philosophie de Jobs que l’on comprend mieux la Jobsmanie. Bien qu’étant d’abord et avant tout un homme d’affaires désireux d’engranger des profits, Steve Jobs se revendiquait de la contre-culture. Le slogan d’Apple, « Think different », donnait aux utilisateurs l’impression d’être rebelles en achetant une machine plus dispendieuse que celle de la concurrence. Force est d’admettre que, d’un strict point de vue marketing, c’est brillant.

Dans Les secrets d’innovations de Steve Jobs, l’auteur Carmine Gallo fait l’éloge de sa recherche constante de simplicité, qualifiée de « summum de la sophistication ». Ce n’est pas tant la puissance de la machine qui préoccupait Steve Jobs que l’interface, c’est-à-dire sa facilité d’utilisation et le plaisir qu’éprouve le consommateur à s’en servir. On est loin des préceptes de la contre-culture ! Malgré tout, le livre de Carmine Gallo a le mérite de traiter de tous les aspects du marketing, tout en soulignant la contribution de Jobs dans ce domaine.

Ceux qui recherchent un ouvrage plus critique pourront lire iPhilosophie : Comment la marque à la pomme a investi nos existences. Bien qu’il s’agisse avant tout d’un traité philosophique sur l’intrusion des nouveaux médias dans nos vies, l’auteur Vincent Billard ne manque pas de critiquer l’infantilisme d’Apple, relatant l’obsession de son PDG  pour rendre l’utilisation des produits « aussi facile qu’un jeu d’enfant ».

Quoi qu’il en soit, le véritable talent de Steve Jobs résidait dans sa capacité à créer un message fort autour de ses produits.  Soyez original, pensez différemment, achetez du Apple. Quant à sa réputation d’homme intransigeant, elle contribuait à promouvoir cette quête de la perfection, inhérente au marketing de la Pomme. Des livres comme Que ferait Steve Jobs à ma place ? de Peter Sander ou encore L’art de l’enchantement de Guy Kawasaki pourraient se résumer à deux mots : « Think different », auxquels il faut ajouter « mais pas trop, quand même », pour avoir la véritable essence du génie de Steve Jobs.

La réputation, voilà la pierre sur laquelle Steve Jobs a bâti son empire. Des produits de qualité, certes, mais destinés surtout à une clientèle bien particulière, aux esprits libres et exigeants. Jobs s’est battu toute sa vie pour positionner son entreprise au « carrefour de l’art et de la technologie ». C’était son leitmotiv et il le scandait à chacune de ses apparitions dans les médias. Derrière ses belles paroles, il y avait bien sûr le désir de s’approprier l’image de l’artiste, cette aura magique qui fait rêver le commun des mortels. Pendant des siècles, on a admiré les artistes pour leur capacité à nous émouvoir. Il est désormais permis d’admirer un homme d’affaires pour sa capacité à nous raconter des histoires. Bravo pour le coup de chapeau, mais il serait peut-être temps de penser différemment…

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Steve Jobs, Walter Isaacson, 2011, JC Lattès, 667 p., 9782709638326*
iSteve : Steve Jobs par lui-même, George Beahm, 2011, Éditions de l’Homme, 152 p., 9782761932981*
Les secrets d’innovation de Steve Jobs : 7 principes pour penser autrement, Carmine Gallo, 2011, Pearson, 291 p., 9782744064869*
iPhilosophie : comment la marque à la pomme investit nos existences, Vincent Billard, 2011, PUL, coll. « Quand la philosophie fait pop! », 219 p., 9782763796147*
Que ferait Steve Jobs à ma place ? : Comment penser autrement pour obtenir des résultats exceptionnels, Peter Sander, 2012, Transcontinental, 165 p., 9782894726211*
L’art de l’enchantement : comment influencer les coeurs, les esprits et les actes, Guy Kawasaki, 2011, Un monde différent, 215 p., 9782892257533*

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