Ce printemps en dents de scie allume doucement plusieurs de nos désirs, dont un, parmi ceux que le beau temps accorde, des plus agréables et des plus attendus : manger dehors ! L’été permet d’aller chercher un autre rapport à la nourriture : hors de la cellule fermée de la cuisine, l’expérience du repas trouve à l’extérieur des sensations nouvelles. En effet, elle n’y est alors plus limitée au goût, tandis que nous embrassent la caresse du vent et les rayons solaires, que bruissent les feuilles, les herbes, et que s’offrent à notre écoute pépiements d’oiseaux et bourdonnement d’insectes. Tandis qu’aux effluves du repas se marient différents parfums de la nature qui nourrissent aussi nos sens.

Sus au pique-nique : nappe à carreaux et panier de victuailles sous le bras, à la recherche du coin de verdure idéal, faisons du repas un événement. Et par le fait même, non plus concentrés sur le fait de vider nos assiettes, notre esprit, tout à loisir au monde qui l’entoure, ne voit plus en la nourriture une finalité, mais plutôt une ouverture, un moyen de s’interroger, réfléchir, divaguer ou rêver. Est-ce exagéré de le croire ? À la lecture de ces quelques bandes dessinées qui vont suivre, on ne peut qu’être tentés de se rallier à l’idée.

Luttes alimentaires

Le jour de la garden-party à succès que donne chaque année une riche famille est enfin venu. Près des roseraies qui jouxtent l’immense manoir, et sous le regard de la jeune Laura, à qui les rênes de l’organisation ont cette fois-ci été confiés, des manœuvres dressent le chapiteau qui abritera les tablées du banquet. La journée n’aurait pu être plus idéale : en plus de la bombance, des réjouissances, et de la cohorte d’invités de choix qui s’annoncent, le ciel bleu est de la partie.

Mais tout juste hors des murs de ce cocon doré, dans le quartier ouvrier sis de l’autre côté de l’autoroute, un drame survient : un routier acculé à la faillite, pris d’un accès de colère alors qu’il se trouve au volant de son véhicule sur l’autoroute, perd accidentellement le contrôle et se tue. Et le monde idéal de Laura n’est malheureusement pas imperméable à tout… Rapporté à la radio, le brusque décès du voisin provoquera une violente remise en question chez la jeune femme : elle et les siens peuvent-ils avoir l’audace de se permettre avec insouciance ripaille et orchestre, alors qu’à deux pas, une communauté est plongée dans le deuil ? Cependant, sa mère coupe court à toute velléité : la fête aura bel et bien lieu. Et tout au long de celle-ci, alors que les invités s’amusent et dégustent des mets raffinés, Laura s’isole et se perd dans ses pensées…

Avec une mise en scène aux images composites, qui joue sur un contraste d’« inachèvement »  entre les personnages et les décors, Thierry Bouüaert transpose dans un univers contemporain la nouvelle éponyme du recueil de Katherine Mansfield publié en 1922. Mais si la nourriture et ce qui l’entoure peut revêtir une portée symbolique – ici, celle de l’écart de classe –, c’est aussi le rapport à elle qui peut prendre une tonalité dramatique, comme l’illustrent les deux titres suivants.

La nourriture, cette étrangère

Dans un monde dystopique où sous des cieux verts tombent les pluies acides, Philibert est un médecin-légiste à la silhouette de gringalet, et un rare végétarien dans une société où les carnivores obèses ont constitué la norme ; pourtant, dans cet univers gentiment satirique où la gélatine et les hypermarchés sont rois, rien n’est si différent du nôtre… En sa double qualité de spécialiste des pathologies et de crobardeur amateur, Philibert est plutôt fin observateur, et son récit intérieur est pétri d’humour. Et voilà que l’inattendu survient, alors qu’un joli spécimen féminin de son gabarit lui tombe justement dans l’œil : Léa, une rousse « au teint d’endive », malheureusement rongée par les troubles obsessionnels compulsifs – un désir maladif de propreté, notamment, et des habitudes alimentaires plutôt anorexiques…

Pourtant, cette relation, en total décalage avec la sphère dans laquelle ces deux marginaux évoluent, donne lieu à des moments proprement réjouissants ! Il faut voir entre autres l’ingénieuse table gazonnée qu’invente Philibert pour réussir à faire un pique-nique digne de ce nom, dans la société dénaturée croquée par cette savoureuse comédie qu’est Dans le cochon, tout est bon de Mazan…

À l’encontre de la nature : voilà aussi ce qui qualifie la relation à la nourriture des deux protagonistes de La chair de l’araignée. En effet, pour ces deux jeunes adultes, le refus de s’alimenter, qui devient rejet du corps, est revendiqué parce que menant à une existence purement spirituelle…

Mais comment un couple d’anorexiques pourrait-il véritablement en devenir un ? Parce que comme chacun d’eux a réduit sa machine biologique à ses fonctions les plus élémentaires, à sa plus simple expression – une maigreur cadavérique – , leur désir sexuel a disparu lui aussi… Fascinant conte moderne, cette bande dessinée de Marie Caillou propose, avec son univers esthétique lisse et plastique, et ses troublantes scènes surréalistes, le déchirant destin de deux êtres désincarnés.

L’anorexie au jardin d’Éden

Amuse-gueule

Cependant, le but de cet article, loin de chercher à tracer des portraits négatifs de l’alimentation, était d’avantage d’observer ce que cette dernière permettait en tant que point de départ d’une réflexion sur notre rapport à la nature et au monde, et à nous-mêmes. En cela, Duel d’escargots de Sonia Pulido et Pere Joan nous en livre peut-être la démonstration la plus surprenante.

Les plaisirs, les plaisirs… Le seul qui vaille, c’est la ripaille !

Comme dans La garden party, c’est aussi un banquet en plein air qui sert d’argument de départ ; toutefois, loin de l’indécence qu’il atteignait dans ce dernier récit, il conserve ici des proportions plus quotidiennes et accessibles : une simple tablée d’amis. Mais attention : le seul et unique plat de résistance servi, chose extravagante s’il en est une, est une énorme casserole d’escargots ! Dis-moi ce que tu manges, je te dirai à quoi tu penses ? Toujours est-il que, peut-être en raison de la structure de cet « aliment », de la forme particulière de sa coquille, ce repas  sera prétexte à toutes sortes de divagations de la part des convives… Une spirale de réflexions, pourrions-nous dire.

On est des cannibales ! Modérés… Mais cannibales.

Ici, pas d’histoire proprement dite, mais une foule de propositions, toutes plus ludiques les unes que les autres ; un gigantesque décrochage rabelaisien, où s’enchaînent pirouettes spirituelles et graphiques. Et on n’y retrouve pas pour autant un truc sans queue ni tête, mais tout bonnement le plaisir de la célébration, de la discussion et de l’échange, et pourquoi pas un zeste de folie – ce à quoi ressemble finalement toute bonne réunion entre amis autour d’une table.

Amis épicuriens, réjouissons-nous, la nature goûteuse est de retour, et la table est mise pour des lectures qui le sont tout autant. Et comme le titre de cet article l’évoque, on ne fait pas d’Hamlet sans casser des œufs…

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La garden party, Thierry Bouüaert d’après Katherine Mansfield, Quadrants, 2011, 71 p.
Dans le cochon, tout est bon, Mazan, Delcourt, 2000, 56 p. (Prix Tournesol, Angoulême 2001)
La chair de l’araignée, Marie Caillou, Glénat, coll. « 1000 feuilles », 2010, 80 p.
Duel d’escargots, Sonia Pulido et Pere Joan, Cambourakis, 2011, 120 p.