Voici la deuxième entrée de blogue de notre auteure en résidence, Audrée Wilhelmy. Vous pourrez la suivre ici, tout au long de sa résidence.

 

L’image en amont du texte littéraire

C’est littéralement le titre de ma thèse. « L’image en amont du texte littéraire ». J’ai fait ma formation en création littéraire à McGill d’abord (maîtrise) et à l’UQAM, dans un programme qui s’appelle Doctorat en études et pratiques des arts, où les études pluridisciplinaires sont au cœur du programme. Il y avait bien une dimension «création littéraire» (j’ai rédigé Les Sangs dans ce contexte), mais il y avait aussi une dimension recherche, et c’est dans ce contexte que je me suis intéressée au rôle de l’image dans la démarche d’écriture des auteurs autant romantiques et réalistes que contemporains.

Il existe de nombreuses manières d’employer l’image dans la pratique littéraire. La première et plus fréquente, c’est l’illustration. On l’observe par exemple dans les très beaux recueils de poésie Forêt vierge folle, de Roland Giguère ou, plus récemment, dans le recueil Corps flottants, d’Amélie Prévost et Steve Poutré. C’est aussi un phénomène qu’on peut observer dans des collections de romans illustrés (sur lesquels je reviendrai lors d’une prochaine entrée), dans les romans-feuilletons, etc.

Dans le cadre de ma thèse, je me suis plutôt intéressée aux images qui précèdent la publication et qui accompagnent le travail d’écriture. J’ai divisé ces images en quatre catégories.

  1. Le dessin de recherche: abstrait ou figuratif, il marque le temps de l’invention du récit; il précède ou accompagne la rédaction de l’œuvre littéraire et facilite la construction du texte en permettant à l’auteur de traduire une idée – un concept – autrement qu’avec des mots. Essentiellement employé par des écrivains qui ont une certaine facilité à représenter graphiquement leur imaginaire, ce type d’images permet de visualiser des actions et des lieux, de définir des personnages ou de clarifier une impression encore vague. Par exemple, un romancier en quête d’inspiration peut dessiner son protagoniste afin de préciser l’image mentale qu’il s’en fait. L’esquisse inspirera de nouveaux détails fictionnels qui étofferont éventuellement l’œuvre littéraire et, parfois, lui donneront une orientation imprévue. Le geste de dessiner est, dans ce contexte, un acte de construction de l’identité du personnage, nécessaire pour qu’une fois confronté à la rédaction à proprement parler, l’auteur ait, à l’esprit et sous les yeux, une représentation précise de l’être qu’il souhaite mettre en scène.

Cette catégorie est celle où le dessin est le plus près de l’acte d’écrire, car l’image participe directement à la conception de l’œuvre littéraire et fait partie intégrante du processus créatif de l’auteur. Ce passage d’un médium à l’autre peut également éviter à l’écrivain les affres de la page blanche, puisqu’en manque d’inspiration, il choisit de se concentrer sur la production d’images plutôt que d’attendre nerveusement le retour des muses.

On retrouve dans cette catégorie des auteurs comme Flaubert, qui a entre autres utilisé toutes sortes d’esquisses pour écrire La légende de Saint-Julien l’Hospitalier, dans son recueil de nouvelles Trois contes. C’est aussi la principale fonction qu’occupe l’image dans ma pratique d’écriture personnelle.

  1. La note graphique: elle remplit deux fonctions distinctes qui pourraient être caractérisées ainsi : le dessin d’enquête généralement réalisé à la hâte et dans de piètres conditions, représente une notation graphique rapide d’un lieu, d’un événement, des traits d’une personne ou d’un animal en vue de s’en souvenir à postériori et d’en réaliser une meilleure description littéraire, tandis que le dessin de soutien à la rédaction regroupe de son côté l’ensemble des notes visuelles servant à assurer la cohérence du texte. Ce dernier est un lieu de mémoire pour que « d’un chapitre à l’autre, telle rue continue de donner dans telle autre, tel commerce reste contigu de tel autre, telle commode reste en face de telle porte, ou pour que, à l’intérieur d’un même chapitre, au cours par exemple de la description d’un dîner, tel personnage reste voisin de tel autre[1]. » Dans les deux cas, la fonction de ces notations graphiques n’est pas nécessairement d’être réalistes, mais de servir d’aide-mémoire pour plus de précision au moment de l’écriture. Il s’agit donc de réels outils de travail qui permettent à l’auteur de se souvenir des liens qu’entretiennent les personnages et les lieux les uns par rapport aux autres afin de maintenir une cohésion entre les descriptions déjà rédigées et celles à venir.

Par exemple, dans cette catégorie, on retrouve tous les dessins de recherche que Zola a faits lui-même ou fait faire par des gens qu’ils envoyaient «sur le terrain» pendant la rédaction du cycle des Rougon-Macquart. C’est aussi l’utilisation que fait Perrine Leblanc, pendant la rédaction de son roman L’homme blanc.

  1. Le dessin de délassement: il est sans doute le type de notation graphique le plus fréquemment rencontré dans les manuscrits d’écrivains. Sans intention littéraire ou artistique, il regroupe les gribouillis dessinés dans les marges, au coin des pages, ou parfois même sur la quasi-totalité de la surface d’écriture, dans le simple but de maintenir la main occupée tandis que l’esprit de l’auteur est concentré sur autre chose. Ce type de griffonnage est une forme de récréation pour la main, l’auteur s’y abandonne lorsqu’il réfléchit à son texte, lorsqu’il hésite sur le bon mot à employer, sur la structure d’une phrase ou lorsqu’il est encore à l’étape initiale de la construction de son texte. Cette pratique favorise la poursuite de l’exercice mental dans une forme de continuité du geste d’écrire (poursuite du mouvement de la main grâce aux griffonnages) et n’est que peu liée à l’œuvre littéraire en cours de rédaction, aussi elle ne la transforme pas, pas plus qu’elle ne contribue directement à sa construction ou à sa structuration.

Si vous avez la chance de consulter Le cahier des charges de La vie mode d’emploi, de Perec, vous en observerez une quantité admirable.

  1. La pratique artistique: elle peut être reconnue publiquement ou non, l’important est que l’image incluse dans cette catégorie, bien qu’elle fasse toujours partie des manuscrits et fonds d’archives d’un écrivain et qu’elle soit liée à un texte en particulier, découle d’une intention artistique, d’un objectif esthétique distinct de l’œuvre littéraire en cours. Cette manière d’utiliser les notations graphiques est à la fois radicalement opposée à la précédente, puisque contrairement au dessin de délassement, ici, c’est l’intention artistique qui prime sur tout le reste, et similaire, car elle a peu d’impact direct sur le texte littéraire achevé. La pratique artistique externe englobe ainsi toutes les images dont l’intention plastique est la seule composante. Elle compte, d’une part, les illustrations de toutes sortes, réalisées par un écrivain dont l’objectif n’est pas d’éclairer une idée abstraite, mais d’illustrer un texte ou un fragment de texte déjà écrit, et elle inclut, d’autre part, l’ensemble des œuvres artistiques réalisées conjointement à l’œuvre littéraire sans pour autant être des illustrations de celle-ci.

Victor Hugo, en écrivant Les travailleurs de la mer, a par exemple produit une série d’œuvres picturales remarquables, qui est d’ailleurs disponible en ligne sur le site de la BNF dans une magnifique exposition numérique intitulée « Victor Hugo : l’homme océan ».

Bon, ce texte est plutôt long, je m’en rends bien compte, mais je tenais à présenter tout ceci parce que nous aurons le plaisir, jeudi prochain, d’aborder la fonction de l’image dans le processus d’écriture de l’auteure et artiste pluridisciplinaire Karoline Georges, que je me ferai une grande joie de recevoir. Avec elle, nous creuserons principalement le rôle de l’image dans sa démarche d’écriture et nous tenterons de voir de quelle manière cette intégration des arts a contribué à la rédaction de son roman De synthèse.

À jeudi!

Audrée

 

[1] Hamon, P. (2007). L’image dans la fabrique : Avant-Textes. In Imageries. Littérature et image au XIXe siècle. Paris: José Corti. p.229.