La parution quasi simultanée d’une nouvelle intégrale française des deux premiers volumes de La ligue des gentlemen extraordinaires et de la traduction de Century 2009, dernier tome du troisième livre de la série, s’avère l’occasion rêvée de revenir sur l’une des créations les plus denses et fascinantes de l’auteur anglais Alan Moore.

Adepte de l’occultisme, anarchiste et ancien dealer de LSD, Alan Moore s’est d’abord fait remarquer en tant qu’auteur au début des années 80, signant entre 1982 et 1985 les premiers numéros de l’iconique saga V for Vendetta avant de revamper pour le compte de DC Comics la série Swamp Thing qui, avant son intervention, n’était qu’une série B d’horreur parmi tant d’autres. Il réinventera par la suite le récit de super-héros avec Watchmen, œuvre culte ayant grandement contribué à l’émergence du terme graphic novel  (ou roman graphique) — qui sera dès lors utilisé pour décrire ces œuvres dont la forme s’éloigne des conventions du feuilleton, auxquelles s’était jusqu’alors plié le comic traditionnel. Moore deviendra par le biais de ce succès critique et commercial exceptionnel le symbole d’un renouveau de la bande dessinée américaine, qui, après des décennies d’adolescence, aurait enfin atteint l’âge adulte. Mais au lieu de monnayer sa popularité, Moore l’utilisera pour acquérir une indépendance peu commune au sein d’une industrie peu ouverte aux iconoclastes de sa trempe.

Entamée en 1999, La ligue des gentlemen extraordinaires s’avère la somme des ambitions démesurées d’un auteur inclassable, doté d’une érudition encyclopédique phénoménale, qui aspire à s’approprier, par le biais d’une fiction unificatrice, le canon littéraire populaire anglais afin de l’adapter à sa vision singulière. Composant son récit à partir d’emprunts, de clins d’œil et de citations, puisant ses références à même diverses sources, dans divers registres, Moore s’attaque ici à la distinction entre la littérature dite « mineure » et le répertoire classique — faisant en quelque sorte écho à ce bouleversement du neuvième art duquel il avait été l’un des principaux architectes dix ans plus tôt . Ici, il pousse l’audace jusqu’à intégrer à la bande dessinée des extraits d’œuvres romanesques, inventées de toute pièce, qui fournissent au lecteur des informations complémentaires sur le récit et étoffent la description des multiples personnages de la saga.

Le premier livre de la série réquisitionne ainsi ses principaux protagonistes à divers romans classiques, tissant entre eux une série de liens qui permettent à Moore d’élaborer un amusant jeu référentiel en même temps qu’un authentique discours critique, notamment sur l’imaginaire colonialiste et l’impérialisme britannique. Mina Harker est empruntée au Dracula de Bram Stoker, le Capitaine Nemo à Jules Vernes, l’aventurier Allan Quatermain aux livres de H. Rider Haggard, le Dr. Jekyll et son double Mr. Hyde à Robert Louis Stevenson,  l’homme invisible à une nouvelle de H.G. Wells, Fu Manchu à l’œuvre de Sax Rohmer et le professeur Moriarty à celle d’Arthur Conan Doyle. Le premier chapitre du second livre se déroule pour sa part sur Mars, où le John Carter d’Edgar Rice Burroughs ainsi que son inspiration directe le lieutenant Gullivar Jones (tiré, celui-là, d’un roman méconnu d’Edwin Lester Linden Arnold) assistent aux événements qui mèneront directement à La guerre des mondes  de H.G. Wells. C’est d’ailleurs dans ce contexte que se déroule l’action du second livre — récit crépusculaire qui marque, en même temps que le passage du 19e au 20e siècle, l’arrivée d’une modernité qui viendra bouleverser l’univers de la série.

Voilà qui nous amène d’ailleurs à ce dernier livre, Century, dont les trois tomes se déroulent respectivement en 1910, 1969 et 2009 — pirouette temporelle qui permet à Moore d’intégrer les Rolling Stones, Emma Peel ou encore Harry Potter, pour n’en nommer que quelques-uns, à une trame narrative qui gagne en densité avec chaque nouveau chapitre. L’inévitable confrontation que ce cycle met en scène entre ces héros de l’ère romantique et ce siècle turbulent, qu’ils traversent tels de perpétuels anachronismes, permet à l’auteur de régler ses comptes avec l’imaginaire contemporain. Réflexion sur l’épuisement des mythes, la saga se conclut dans une atmosphère de fin des temps — comme un voyage au bout de la littérature qui, à force de se recycler, aurait accouché d’un antéchrist médiocre (dont nous nous garderons bien de révéler l’identité ici) qui arrive à peine à assumer son rôle d’antagoniste suprême de toute cette histoire. Moore n’épargne même pas ses héros, exténués, qu’il condamne à la lutte à perpétuité alors que leur volonté même s’effrite et que leurs convictions s’effondrent.

L’auteur termine sa fresque épique dans un climat de cynisme qui semble annoncer la mort des formes narratives qu’il avait dans un premier temps cherché à actualiser. Moore, fort heureusement, se contredit lui-même en tirant de ce nihilisme une force créative positive, articulant un imaginaire de la fin particulièrement fécond en partant du constat potentiellement stérile qu’il n’y a plus d’histoires à raconter. La ligue des gentlemen extraordinaires, pour le meilleur comme pour le pire, s’avère ainsi l’apothéose du projet d’écriture téméraire, à la limite mégalomane, que mène depuis plus de trente ans l’une des figures les plus fascinantes et les plus excentriques de l’univers du comic book.

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Bibliographie sélective

 

V for Vendetta, David Lloyd et Alan Moore, 2012, Urban comics, coll.« Vertigo essentiels », 334 p., 9782365770460*
Watchmen, Dave Gibbons et Alan Moore, 2012, Urban comics, coll. « DC essentiels », 441 p., 9782365770095*
La ligue des gentlemen extraordinaires : L’intégrale, Kevin O’Neill  et Alan Moore, 2013, Panini comics, coll. « Deluxe Fusion comics », 416 p., 9782809427585*
La ligue des gentlemen extraordinaires : Century T.1 : 1910, Kevin O’Neill et Alan Moore, 2010, Delcourt, coll. « Contrebande », 73 p., 9782756011370*
La ligue des gentlemen extraordinaires : Century T.2 : 1969, Kevin O’Neill et Alan Moore, 2011, Delcourt, coll. « Contrebande », 79 p., 9782756019291*
La ligue des gentlemen extraordinaires : Century T.3 : 2009, Kevin O’Neill et Alan Moore, 2012, Delcourt, coll. « Contrebande », 79 p., 9782756019307*
 
 
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