Comme nous l’avions vu la semaine dernière, après que la modernisation du Japon au XIXe siècle ait relégué les yōkai au rang de superstitions archaïques, ils ont été remis au goût du jour à la fin des années 1950 grâce à Shigeru Mizuki, qui les fait apparaître dans ses mangas. Dans la foulée, d’autres mangakas, séduits par l’univers riche que Mizuki a dévoilé, ont aussi décidé de s’inspirer du folklore japonais…

Dans les mangas plus récents, les yōkai jouent des rôles très variés. En fait, depuis les années 1990, plusieurs semblent jouer des rôles de jeunes premiers, particulièrement dans le cas des yōkai métamorphes, capables de se transformer en beaux jeunes hommes.

Ce mouvement de yōkai séducteurs rappelle l’engouement Nord-Américain pour ce qu’on appelle la bit-lit. La bit-lit, ou paranormal romance, est un sous-genre du « fantasy urbain ». Ces œuvres littéraires ont pour scène un monde contemporain où les créatures magiques sont réelles, bien que cachées. Les loups-garous, les vampires, les fées et les sorcières se côtoient et ont habituellement jeté leur dévolu sur un ou une mortelle.

Cependant, même en tant que jeunes amoureux, les yōkai ont des règles morales qui divergent des nôtres et possèdent des désirs et des besoins particuliers ; l’univers des yōkai reste étrange et agressif… Ainsi, on ne peut que plaindre la pauvre jeune fille éprise d’un yōkai, qui risque sa vie à chaque chapitre. De plus, comme dans la bit-lit, ces amourettes étranges sont habituellement accompagnées de questionnements de nature philosophique dus à la longévité du yōkai, à ses pouvoirs et son monde. Ces débats sur les troubles entraînés par l’immortalité sont présents dans des séries manga comme Divine Nanami de Julietta Suzuki, Inu yasha et Rinne de Rumiko Takahashi, ou encore Shirahime-Syo du collectif Clamp.

L’affiche du film Kwaïdan

Le yōkai au cinéma

La renaissance de la culture yōkai n’est pas due qu’à la bande dessinée ; l’apparition de ces créatures au sein du cinéma y a également contribué. Dans les années 60, de nombreux films ayant pour sujet les yōkai ont été popularisés, notamment par la Daiei Motion Picture Company. C’était alors les débuts du cinéma d’horreur japonais, un genre aujourd’hui populaire à l’échelle internationale, influençant entre autres le cinéma d’horreur américain. Les films de yōkai évitent cependant le gore et le sensationnel, préférant créer une ambiance étrange où la tension se développe au fur et à mesure que le monstre se rapproche de sa proie.

Parmi les films les plus connus, on retrouve Kwaïdan de Masaki Kobayashi, sorti en 1965. Le film, composé de quatre épisodes, est tiré du recueil du même nom de Lafcadio Hearn, des histoires de fantômes issues du folklore traditionnel japonais. L’une des quatre nouvelles adaptées pour le film est axé sur un personnage de yuki-onna, la femme des neiges… Ce film a remporté le Prix spécial du jury au Festival de Cannes de 1965.

Les yōkai restent présents dans le cinéma des années 2000. En 2005, Takashi Miike, créateur du controversé Ichi the Killer, s’est amusé à recréer les films de la Daiei Motion Picture Company. Autrement, certains films d’horreur comportant des fantômes vengeurs ont été si populaires que des studios américains ont cherché à créer leurs propres adaptations de ces récits. Je parle ici bien sûr de ces films terrifiants distribués en Amérique du Nord sous les noms de The Ring et The Grudge.

Extrait de Le voyage de Chihiro, Oscar du meilleur film d’animation en 2002

Dans un tout autre registre, Hayao Miyazaki et le Studio Ghibli invitent également les familles à découvrir les yōkai grâce à ses films d’animation poétiques et étranges. La plupart des films du Studio Ghibli ont été distribués en Amérique du Nord grâce à la compagnie d’animation Disney, qui s’est occupée du doublage en anglais et en français. Mon voisin Totoro, le Voyage de Chihiro ainsi que Princesse Mononoke sont des films uniques et charmants visant les enfants et leurs parents.

Pourquoi les yōkai sont-ils si fascinants ?

Dans l’alphabet japonais, les deux caractères formant le mot yōkai signifient « suspect » et « enchanteur ». Les yōkai sont intrigants justement parce qu’ils sont à la fois étranges et magnifiques. Ils peuvent apporter la chance ou le malheur. Certains sont méchants, d’autres bons, mais la plupart sont au moins malicieux ! Ainsi, c’est leur nature bizarre, leur diversité folklorique et les possibilités d’aventures qu’offrent leurs légendes qui séduisent les lecteurs. Un peu comme c’est le cas avec Alice au pays des merveilles, c’est l’étrangeté des personnages et de leur relation avec un humain « normal » qui donne une dynamique originale au récit, ajoutant notamment du piment aux conflits. Même si nous ne comprenons pas toujours le monde des yōkai, l’aventure n’en n’est pas moins excitante, tel que le démontrent des mangas comme Nanja Monja de Shizuka Itou et Nura : Le seigneur des yōkai de Hiroshi Shiibashi.

De plus en plus, les yōkai bénéficient comme jamais d’une impressionnante popularité, au Japon comme ailleurs (on trouve même des recettes et des bières qui portent leurs noms !) En Occident, de nombreux auteurs s’inspirent de ces créatures dans leurs œuvres. Certaines d’entre elles racontent des histoires qui se passent au Japon, comme c’est le cas pour les séries Okko, Malice et Catastrophe et les Contes du boudoir hanté, ou pour l’album Les Monstres de Mayuko. D’autres cherchent plutôt à créer des liens entre les yōkai et le folklore d’autres pays. Par exemple, Christophe Kourita, un auteur à cheval entre le Japon et la France, a entrepris de recenser des yōkai « typiquement français » dans les deux tomes de son Encyclopedia Diabolica.

En bref, une seule chose est sûre : les yōkai vont continuer à titiller l’imaginaire populaire pour les années à venir. Et qui sait, un jour, le diable du folklore québécois sera peut-être surpris à jouer aux cartes avec un tanuki

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Les yōkai en manga :
Divine Nanami (4 t. parus), Julietta Suzuki, 2011, Delcourt, coll. « Akata », 9782756022383*
Inu yasha (46 t. parus), Rumiko Takahashi, 2002, Kana, coll. « Shonen », 9782871294016*  (mauvaise couverture)
Rinne (8 t. parus), Rumiko Takahashi, 2010, Kaze manga, coll. « Shonen Up ! », 9782849658536*
Shirahime-Sho, Clamp, 2004, Glénat, coll. « Shojo manga », 9782723444156*
Nanja monja (6 t. parus), Shizuka Itou, 2011, Glénat, coll. « Shonen manga », 9782723481465*
Nura : Le seigneur des yōkai (7 t. parus), Hiroshi Shiibashi, 2011, Kana, coll. « Shonen », 9782505011330*
 

 

En bande dessinée européenne :
Okko (7 t. parus), Le cycle de l’eau, Hub, 2005, Delcourt, coll. « Contes et Légendes », 9782847891645*
Malice et Catastrophe, t.1, Yokaï di yokaï da, Morja, 2012, Dargaud, 9782505011422*
Contes du boudoir hanté (3 tomes), Li Yi Shan, 2008, Delcourt, coll. « Ex Libris », 9782756007960*
Les monstres de Mayuko, Marie Caillou, 2012, Dargaud, 9782205062625*
Encyclopedia Diabolica (2 tomes), Christophe Kourita, 2010, Ankama, coll. « Araignée », 9782359101140*

 

En littérature :
Kwaidan, ou histoires et études de choses étranges, Lafcadio Hearn, 1998, Mercure de France, 9782715221239*

 

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