Lorsque le temps est maussade et que la pluie se met de la partie, on voit poindre, ici et là, des parapluies, taches de couleurs dans le paysage gris. Qu’ils soient noirs, bleus, rouges, transparents, à pois, ou encore qu’ils affichent la tête joyeuse d’une grenouille, leur tâche principale est de nous protéger. Ils se déploient au-dessus de nos têtes, parfois ballotés par des rafales de vent, nous assurant le confort et nous enfermant dans une bulle délicieuse. Mais le parapluie n’est pas uniquement un rempart contre la pluie, il est aussi une béquille sur laquelle s’appuyer lorsque le monde devient trop dur ; lorsque la vie semble avoir perdu toute attraction, il est là pour nous aider à nous envoler… Le parapluie se fait donc aussi métaphore.

Je vous propose un petit survol d’albums traitant de ces compagnons de pluie et de cœur.

Supercalifragilisticexpialidocious!

Saviez-vous que le cri du parapluie se rapproche de celui de Mary Poppins?

Dans les ouvrages pour les tout-petits, le parapluie est pétillant de couleur. Il protège de la pluie, certes, mais il est avant tout un objet de découverte. Remarquez qu’il est aussi l’ami idéal pour sauter dans les flaques d’eau !

Dans l’album Alice et Aldo sous la pluie, c’est l’occasion de découvrir les vêtements de pluie en suivant un frère et une sœur. C’est grâce à l’imperméable, aux bottes de pluie et au parapluie qu’ils peuvent profiter pleinement du mauvais temps. Le vocabulaire du quotidien est utilisé, mais le ludique n’est pas pour autant occulté, car c’est avec un texte chantant au rythme des plic, plac, ploc des gouttes de pluie qu’ils partent à l’aventure dans une sphère qui nous paraît bien petite, mais qui, aux yeux des jeunes enfants, est encore un monde à appréhender.

Floup est aussi le compagnon idéal ! Dans Le nouveau parapluie de Floup, on retrouve un trait connu des jeunes enfants : l’envie de montrer ce que l’on a de nouveau ! De page en page, Floup part à la recherche de ses amis pour leur montrer son nouveau parapluie ; c’est alors l’occasion pour le petit lecteur de le voir le manipuler et de s’en servir pour frapper à la porte, s’agripper à une branche, ou encore jouer à l’équilibriste. Ainsi, le parapluie fait ici figure d’objet-prétexte, et son rôle ne prendra véritablement sens que lorsqu’il se mettra à pleuvoir. Il devient alors plus qu’un lieu de protection, il est un lieu de partage et d’amitié.

L’utilisation du parapluie comme objet-prétexte se retrouve également dans les albums Petit hérisson dans la tempête et Perdu ? Retrouvé ? En effet, le parapluie ne protège pas seulement de la pluie : saviez-vous qu’il peut aussi servir…d’embarcation ? Dans le cas de petit hérisson, le parapluie sert à sauver Ernestine la petite taupe de la noyade, et dans Perdu ? Retrouvé ?, il permet au pingouin de traverser l’océan et de rejoindre son ami, ce qui donne lieu à une image à la fois tendre et cocasse. Le parapluie devient ainsi plus qu’une béquille : il se transforme pour sauver et pour honorer une amitié.

Sous les gouttes de pluie

N’oublions pas l’utilisation première du parapluie ! Le parapluie jaune, un album sans texte accompagné d’un disque, se fait le chantre des amoureux de la pluie… et des parapluies ! Une vue aérienne de la ville et des parapluies qui la parsèment semble nous montrer chaque tête de parapluie comme autant de cailloux que le Petit Poucet aurait semés, et que le lecteur se fait un plaisir de suivre du regard un par un. L’écoute du disque apporte quant à elle une dimension sonore à l’album, qui nous plonge dans un univers rappelant que la pluie, comme le temps en général, est bien plus qu’une sensation tactile.

 

 

Autrement, lorsque Benoît Charlat se met en tête de nous présenter les diverses utilités du parapluie, celui-ci devient un prétexte à rire et à s’exclamer ! Car, voyez-vous, le parapluie est un objet qui peut être assez surprenant. Qu’il devienne iconoclaste ou demeure, au contraire, plus terre à terre, l’objet propose ici autant de moments d’humour et, pourquoi pas, d’idées à exploiter à la maison ou en classe.

Des parapluies à dimension humaine

Dans Le parapluie vert, il symbolise l’humanité et la compassion d’une petite fille pour un mendiant rejeté de tous. La seule tache lumineuse dans cet album est le vert du parapluie (d’ailleurs, les autres parapluies présents dans l’histoire sont  noirs). Et lorsque la petite Yeon l’offre au sans-abri, c’est dans les taches de couleur qu’il renvoie que passe toute l’émotion. Ici, l’humanité d’une petite fille émerge peu à peu sous nous yeux ; elle éclot telle une fleur, comme nous le montrent les pages de début et de fin. En effet, à la première page, la petite Yeon est en train d’ouvrir le parapluie ; celui-ci reste entrouvert, et la dernière page nous le montre pleinement déployé, rayonnant de couleur et de vie, symbole de l’humanité de Yeon : une tache de couleur dans un monde que nous avons le pouvoir de rendre moins sombre.

Si le parapluie, revêtant un aspect humain, peut devenir lien entre les êtres, il peut aussi parfois se faire l’écho de la tristesse. Dans Mademoiselle Parapluie, il est le compagnon d’une jeune femme triste et pâle. Mais il suffira d’une rafale de vent pour que le parapluie déploie ses ailes, et emmène sa propriétaire en voyage. Peu à peu, le cœur de Mademoiselle se fait moins lourd ; elle peut alors s’ouvrir au monde et, surtout, à l’amour. Le parapluie de Mademoiselle, ou comment un simple objet, avec un peu d’imagination, peut nous faire voir la vie autrement !

Je termine avec deux albums qui se font écho : Le parapluie de madame Hô et Le parapluie jaune. Alors que madame Hô ne sort jamais sans son parapluie et que celui-ci est devenu son confident depuis la mort de son mari (mais ça, Madame Hô n’aimait pas beaucoup qu’on en parle), Monsieur Grésil, dans Le parapluie jaune, se sert moins du sien depuis la mort de sa femme. Tandis que chez l’un il sert de soutien, chez l’autre il représente un souvenir trop douloureux. Mais c’est pourtant par le biais de son parapluie jaune que monsieur Grésil retrouvera le sourire et reprendra goût à la vie.

Madame Hô rencontre une personne qui lui rappelle quelque chose et qui possède le même parapluie qu’elle. S’échappant alors des mains de la veuve, son parapluie la guide et lui propose de s’ouvrir aux autres, et c’est en virevoltant dans les airs que la douleur de la perte et la fin du deuil prennent fin. Madame Hô, qui rappelle toute la sensibilité et la retenue japonaise dans l’expression des sentiments, est aussi un bijou de non-dit, qui se rapproche des moments de silence complices qu’on vit parfois.

Avec ses contrastes (une dominante de vert et de noir avec des effets de transparence sur certaines pages pour Madame Hô, et de jaune et noir pour Monsieur Grésil), ces deux albums nous montrent que c’est dans la noirceur comme dans la lumière que la vie prend son sens.

Le parapluie jaune pourrait se résumer dans la dédicace de Lili Chartrand : « aux parapluies de couleur, qui illuminent le paysage quand le ciel pleure ». C’est un album touchant, à fleur de peau, qui nous rappelle la douleur du deuil, de la perte, mais qui surtout nous fait entrevoir que cette peine n’est pas définitive et qu’on peut aussi se souvenir sans souffrir.

Les magnifiques illustrations de Pascale Bonenfant nous plongent dans un profond désespoir. Au fur et à mesure que le propos prend une tonalité résiliente, les images suivent, le cœur se fait plus léger. Et Monsieur Grésil revit. Magnifique moment de lecture, cet album s’admire avec un petit goût de chagrin dans la bouche, mais il n’est que le prélude à un grand bonheur : celui de se plonger dans un bel album qui nous emmène sur un sentier d’émotions.

 

 

 

 

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Alice et Aldo sous la pluie, Marijke ten Cate, Mijade, coll. « Petit Train », 2005, 20 p.

Le nouveau parapluie de Floup, Carole Tremblay, ill. de Steve Beshwaty, Imagine, 2008, 24 p.

Petit hérisson dans la tempête, Christina Butler, Ill. de Tina MacNaughton, Milan jeunesse, 2008, 26 p.

Perdu ? Retrouvé !, Oliver Jeffers, Kaléïdoscope, 2005, 29 p.

Le parapluie jaune, Ryu Jae-Soo, Mijade, 2003, 27 p.

Parapluie, Benoît Charlat, L’école des loisirs, coll. « Loulou et cie », 2009, 44 p.

Le parapluie vert, Yun Dong-jae, ill. de Kim Jae-hong, Didier jeunesse, 2008, 33 p.

Mademoiselle parapluie, Edmée Cannard, Didier jeunesse, 2004, 26 p.

Le parapluie de madame Hô, Agnès de Lestrade, ill. de Martine Perrin, Milan jeunesse, 2007, 38 p.

Le parapluie jaune, Lili Chartrand, ill. de Pascale Bonenfant, La courte échelle, 2011, 28 p.