Depuis que les gros éditeurs ont tant bien que mal récupéré la philosophie des éditeurs indépendants, soit depuis environ dix ans, on a pu observer quelques modifications importantes au sein du paysage éditorial du 9e art. Bien sûr, ces gros éditeurs se sont d’abord disputés les auteurs de la génération de la « Nouvelle bande dessinée », qu’on peut voir depuis quelques années sauter d’un éditeur à l’autre au gré de leurs projets. Citons à cet effet l’exemple extraordinaire de Lewis Trondheim, qui depuis cinq ans seulement a publié chez pas moins de cinq éditeurs : Dargaud, Delcourt, Dupuis, Gallimard et L’association. De manière générale, cette tendance semble avoir été influente, car il est devenu de plus en plus rare aujourd’hui de rencontrer des cas de fidélité absolue entre un auteur et son éditeur. Au Québec (comme dans le monde de la bande dessinée francophone, d’ailleurs), la relation qui unit Michel Rabagliati aux Éditions de la Pastèque est par exemple un cas exceptionnel.

Un autre effet de cette récupération est le délaissement de plus en plus fréquent par ces éditeurs  traditionnels du « format album » (cartonné couleurs, 9×12’’, 48 ou 56 pages) au profit du « format livre » (noir et blanc, couverture souple, 6×9’’, pagination libre) mis en avant par les indépendants, délaissement d’abord effectué dans des collections formatées (à ce titre, la collection « Écritures » de Casterman demeure la plus emblématique). Mais depuis deux ou trois ans, les gros éditeurs, qui anciennement tenaient mordicus à une logique de catalogue structuré en collections (habillages graphiques et formats pré-établis), l’abandonnent pour lancer quantités de nouvelles bandes dessinées dans des formats singuliers… sans doute aussi en raison des exigences esthétiques des auteurs de la nouvelle génération. Par exemple, tous les albums de la jeune collection « 1.000 feuilles » de Glénat sont publiés dans des formats différents, et des éditeurs conservateurs tels que Dupuis, Le Lombard ou Vents d’Ouest publient aujourd’hui du 6×9’’ cartonné à dos rond, un type d’« objet-livre » qui n’existait même pas en bande dessinée voilà trois ans.

L’impression d’ensemble qui se dégage de ces deux constats est que le paysage de la bande dessinée est beaucoup plus instable, volatile qu’auparavant. Et un exemple frappant de projet secoué par le tumulte de ce nouveau climat est sans aucun doute celui de Fabrice Tarrin qu’on pourrait désigner sous le titre générique de Le lémurien.

Un animal écartelé

Oui, il est de ces projets qui connaissent une vie éditoriale pour le moins houleuse. Nous vous avions déjà parlé en ces pages du cas exceptionnel de la série Commissaire Raffini, qui aura vécu, au gré des reprises, faillites et autres rééditions, chez pas moins de sept éditeurs. Sauf que celle-ci a démarré en 1980 ; Le lémurien, alter ego animalier de Tarrin, connait, depuis ses débuts en 2008, quatre éditeurs pour autant de formats en six tomes !

Démarré dans la collection « Shampoing » de Delcourt d’une manière non-sérialisée (Le journal d’un lémurien, puis Charlotte Gainsbourg, mon amour), ce projet croustillant avec lequel l’auteur raconte ses souvenirs de jeunesse remet brusquement les compteurs à zéro en déménageant chez Dupuis, où paraissent les deux premiers tomes de la réjouissante série Maki, toujours avec le même personnage-avatar de lémurien, mais cette fois en version autofictionnelle, et dans un contexte contemporain. Puis, la semaine dernière, paraissait chez Vents d’Ouest Le parcours d’un puceau, une prolongation de l’univers de Maki, tandis que nous recevions cette semaine Sexe, amour et déconfiture, un retour plus explicite aux anecdotes autobiographiques d’un lémurien adulte, ce coup-ci chez… Marabout.

Comment expliquer ces infidélités éditoriales intempestives ? Caprices de l’auteur ? Ventes insuffisantes ? Public mal ciblé ? Car, en effet, celui-ci aura du mal à s’y retrouver… D’abord parce que le dessinateur de Violine et du Tombeau de Champignac a choisi pour ce projet un style animalier qui, dans sa facture, évoque plus volontiers, malgré un propos définitivement ado-adulte à la base, l’univers jeunesse du Donaldville de Carl Barks – sans parler de la patte graphique qui lorgne explicitement (et fort dignement) vers André Franquin –, que celui, plus neutre, du Lapinot de Trondheim. Ensuite en raison d’une première rupture de ton qui le voit passer à l’autofiction « jeune ado » chez Dupuis, puis d’une seconde, à un propos franchement adulte chez Marabout. Voilà une mystification aux antipodes d’un quelconque objectif d’optimisation commerciale, c’est le moins qu’on puisse dire. À moins qu’il ne faille interpréter l’entreprise de manière totalement inverse (et quelque peu cynique), soit le reprofilage de l’œuvre en fonction de l’éditeur avec lequel l’auteur signe…

Cependant, en dépit des errances éditoriales du lémurien, le lecteur aurait tort de passer à côté de ses aventures, car même si les frasques autobiographiques ou autofictionnelles de Fabrice Tarrin flirtent le plus souvent avec le pathétique (histoires d’amour ratées ou bancales, combines lamentables, brimades ordinaires, obsessions malsaines, le tout parsemé d’individus plus ou moins louches…), l’auteur leur confère un humour mordant, un ton libertin et irrévérencieux qui les rend franchement irrésistibles ! Ajoutons à cela que son style animalier anthropomorphe, Tarrin le maîtrise à merveille, notamment en ce qui concerne les gueules de ses personnages, formidablement expressives, pourvues d’un registre d’émotions complexe et étendu. Encore une fois, cette digne émule du créateur de Gaston a su tirer parti de la grammaire graphique de son maître, dans les traits de ses personnages, mais aussi dans le traitement de ses arrière-plans urbains, dépeints avec style et minutie.

Le lémurien est-il le parfait exemple du personnage post-moderne, ni tout à fait réel ni tout à fait fictif, mi-animal mi-humain, vivant à la fois dans les années 80 et 2000, issu du recyclage du style d’un autre, et métamorphosable à merci selon son public ou son éditeur ? Quoi qu’il en soit, l’entreprise est réussie, et excite nos yeux comme nos zygomatiques.

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Journal intime d’un lémurien, Delcourt, coll. « Shampooing », 2008, 128 p., 9782756013664*
Charlotte Gainsbourg, mon amour, Delcourt, coll. « Shampooing », 2010, 128 p., 9782756021805*
Maki, t.1 : Un lémurien en colo, Dupuis, 2010, 46 p., 9782800144696*
Maki, t.2 : Bravo la famille, Dupuis, 2011, 46 p., 9782800149431*
Le parcours d’un puceau, Vents d’Ouest, coll « Humour », 2012, 96 p., 9782749306711*
Sexe, amour et déconfiture, Marabout, coll. « Marabulles », 2012, 128 p., 9782501077972*

 

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