La parution d’un nouveau tome de la série Jules, c’est un événement en soi. Car, il faut le dire, Jules, c’est le secret le mieux gardé de la bande dessinée jeunesse ; et c’est aussi la série que nous libraires défendons, depuis une douzaine d’années, comme le grand classique contemporain de la bande dessinée tous publics. En effet, c’est en 1999 que paraissait L’imparfait du futur, qui, derrière un titre savoureux, conjuguait à la théorie de la relativité d’Einstein une drôle d’histoire de voyage dans l’espace et le temps…

Et c’est sans doute ce qui nous a tant plu dans cette série : hors de son style classique irréprochable, espèce de synthèse parfaite des écoles de Bruxelles (Tintin) et de Marcinelle (Spirou), et de ses excellents dialogues, où le ludisme référentiel et l’esprit de répartie n’ont rien à envier à l’humour goscinnien (Astérix), la série d’Émile Bravo propose de plus, dans chacun de ses épisodes, une incursion diablement convaincante dans l’univers scientifique, qu’elle traite de clônage et de génétique, de spéléologie et de sciences naturelles, d’astronomie et d’écologie, et j’en passe…

Après Le journal d’un ingénu, sa géniale et inventive réappropriation de l’univers de Spirou et Fantasio (et autre de ses œuvres couronnées de succès), et cinq ans après le cinquième tome de la série, La question du père, Émile Bravo nous gratifie d’une costaude nouvelle épatante aventure, qui, en plus de confronter le jeune lecteur à l’idée d’extinction de masse, l’initiera également aux effets néfastes du capitalisme économique sur l’équilibre planétaire…

À paraître en janvier. Couverture non définitive.

Bande dessinée jeunesse et science : un mariage heureux ? Oh, que oui : préjugés parentaux à l’égard du neuvième art obligent, la bande dessinée à teneur scientifique joue souvent un double rôle de Cheval de Troie ; en effet, pendant qu’elle fait d’une part réaliser aux parents que l’univers de la bande dessinée possède quantité de contenus – divertissants, oui, mais aussi instructifs – à offrir à leur progéniture, cette dernière se voit d’autre part inoculer le virus de la curiosité scientifique à travers des bandes somme toute amusantes.

Pour les débrouillards en herbe

Au Québec, cette veine est exploitée depuis maintenant une trentaine d’année avec les efforts conjugués de Félix Maltais, alias Professeur Scientifix, et l’inimitable Jacques Goldstyn, son bédéiste attitré, qui ont bâti l’incontournable univers des Débrouillards. Cependant, malgré l’âge vénérable de la série, ce n’est que depuis 2004 qu’un éditeur, en l’occurrence Bayard Canada, publie de manière suivie les aventures de la grenouille Beppo et de la joyeuse bande de laborantins en herbe, alors que quatre albums de gags créés par Goldstyn ont depuis été publiés, dont deux mettant en vedette son personnage-fétiche, Van l’inventeur. Et voilà que les mordus de la série pourront se réjouir, alors qu’un cinquième album, Il m’en faut un !, paraîtra en janvier.

Si l’angle d’attaque – plutôt humoristique – de la série Les Débrouillards pour traiter de la science est celui de l’ingéniosité à la rescousse des tracas de la vie quotidienne (en cela, on peut reconnaître en Van l’inventeur un lointain cousin de Gaston Lagaffe), il est une autre série dont nous vantons les mérites depuis plusieurs années qui s’y apparente : La rubrique scientifique de Boulet, elle-même lointaine cousine des exposés loufoques du professeur Burp de la fameuse Rubrique-à-brac de Gotlib…

Le principe est simple : deux jeunes gens en sarraus blancs livrent au lecteur des exposés didactiques guidés à la fois par la méthode scientifique et l’humour référencé… Ce qui fait donc le sel de la série, c’est que, non-contente de s’attaquer à des questions proprement scientifiques telles les lois de la physique ou l’évolutionnisme, elle applique aussi la méthode expérimentale à des éléments de la culture populaire, de Georges Brassens à Quasimodo, en passant par la planche à neige et la frankensteinologie (!)

Quand le réel dépasse la science-fiction

Oui, la science s’accorde très bien avec la loufoquerie, et Marion Montaigne est là pour nous le démontrer elle aussi. Cette habituée de la parodie (La vie des très bêtes ), nous livrait dans Panique organique une aventure au cœur du corps humain, délicieux clin d’œil au fameux Le voyage fantastique de Richard Fleischer. L’intrigue : deux bactéries habitant le tube digestif de Stiveune, un pré-adolescent, se révoltent, lasses d’avoir à constamment digérer puis injecter dans le sang les mêmes céréales de maïs soufflé au chocolat. Mais ce matin-là – coup du hasard ! -,  Stiveune avale aussi par mégarde le petit sous-marin de plastique offert en prime dans la boîte… Pour nos deux bactéries, l’occasion d’échapper à leur triste condition et d’aller voir si l’herbe est plus verte dans les autres organes est trop belle. Sauf que ce qu’elles ne pouvaient prévoir, c’est que c’est aussi la journée où le cerveau de Stiveune a décidé de déclencher la puberté de ce dernier, et que le corps au complet sera secoué de grands bouleversements hormonaux… pour une grande aventure biologique, amusée et fort expressive !

Sinon, d’autres séries à l’intention du jeune public nous convient à la science dans un registre plus documentaire. La phénoménale série Histoire des sciences en bandes dessinées invite le lecteur, tout au long de ses cinq tomes d’une richesse inouïe, à un voyage à travers l’évolution de la pensée scientifique, depuis sa naissance – avec le premier outil, à l’aube de l’humanité – jusqu’aux Lumières, et évoque de quelle manière les différentes civilisations humaines ont abordé le questionnement scientifique, tout en répondant à de grandes questions telles Comment les hommes de la préhistoire ont-ils maîtrisé le feu et développé l’agriculture ? Pourquoi l’écriture fut-elle inventée ? Comment a-t-on mesuré le temps ? etc. Le tout dans un style vivant, passionnant et… souvent franchement drôle !

Enfin, ces documentaires se tournent aussi vers l’avenir ; c’est le cas de la captivante série Le labo de Jean-Yves Duhoo, qui y va plutôt du côté du reportage scientifique : l’auteur, simplement muni d’un calepin et d’un crayon, rencontre différents chercheurs qui l’initient aux secrets de ce qui se trame aujourd’hui de manière expérimentale dans les laboratoires de pointe. Dans des comptes-rendus graphiquement ludiques et exaltants, Duhoo vulgarise de manière synthétique et efficace les phénomènes complexes sur lesquels se penchent les scientifiques contemporains.

Oui, il y a de tout dans cette bibliographie pour susciter chez la jeune génération de futures vocations. Si, fait avéré, des scientifiques de toutes sortes ont choisi de faire carrière dans leurs domaines respectifs suite à leurs lectures d’enfance de Blake et Mortimer ou de Tintin, tentons d’imaginer, dans un élan positiviste, ce que pourrait être un avenir motivé par ces présentes lectures…

Extrait de Le labo, tome 1

Pour commander Jules, t.6 : Un plan sur la comète, Dargaud, 80 p., 9782205068252.
Pour commander Les débrouillards (4 t. parus), Jacques Goldstyn, 48 p. ch., 9782895790433.
Pour commander Débrouillardises : 30 ans d’humour avec la bande des Débrouillards (1 t. paru), Jacques Goldstyn, 48 p., 9782895792963.
Pour commander La rubrique scientifique (3 tomes), Boulet, Glénat, coll. « Tchô », 48 p., ch., 9782723450942.
Pour commander Panique organique, Marion Montaigne, Sarbacane, 93 p., 9782848651842.
Pour commander Histoire des sciences en bandes dessinées (5 tomes), Jung Hae-yiong et Shin Young-hee, Casterman, coll. « Docu BD », 196 p. ch., 9782203002104.
Pour commander Le labo, t.1, Jean-Yves Duhoo, Dupuis, 55 p., 9782800147208.