Les années passent et, à chaque mois d’octobre, on se redemande : « Mais que s’est-il vraiment passé lors de la Crise d’octobre 70 ? » Contradictions, invraisemblances, exagérations et non-dits parsèment les différentes versions des faits, tant celles plus « officielles » que les théories dites « du complot ». L’année dernière, mon ex-collègue David Murray avait entamé la réflexion en faisant une recension des principaux ouvrages traitant de la Crise, dont de passionnants témoignages de première main de ses principaux acteurs. Un livre brillait toutefois par son absence dans la liste : le grand livre synthétique sur la Crise d’octobre qui confronte les différentes versions des faits et, par ses recherches poussées, tente d’écrire le récit final de ce qui s’est réellement passé. Une bonne raison excuse David : ce livre n’existe toujours pas !

En effet, si plusieurs livres sur la Crise ont été réédités ces dernières années, on ne compte pas vraiment de nouveautés, en histoire ou en politique, jetant un éclairage inédit sur les événements d’Octobre 1970. Curieusement, le discours sur Octobre s’est plutôt déplacé vers la fiction, alors que trois romans ayant la Crise pour toile de fond ont paru presque en même temps à la fin de l’année 2010. L’un d’entre eux, La Constellation du Lynx, a d’une certaine manière pour objectif d’expliquer les événements tout en demeurant une œuvre de fiction, pari réalisé avec brio par Louis Hamelin. Les deux autres, des romans jeunesse, nous donnent une idée de la représentation de la Crise qui devrait être retenue par l’Histoire. Survolons un peu ces trois publications…

La Constellation du Lynx

Dans La Constellation du Lynx, Louis Hamelin évoque la théorie selon laquelle les policiers auraient dès le départ su où se trouvaient les ravisseurs de Pierre Laporte. Ils ne seraient pas intervenus, car la « disparition » du ministre auraient bien « arrangé » le gouvernement de Bourassa, Laporte ayant eu des liens avec la mafia, ce qui allait être révélés après la Crise et éclabousser le gouvernement. Le gouvernement fédéral aurait quant à lui profité de la Loi des mesures de guerre pour mater le mouvement indépendantiste. Je vous épargne les détails, question de ne pas vous gâcher le plaisir de lire La Constellation, car vous devez le lire ! (C’est un ordre !)

Si farfelu puisse sembler le scénario « imaginé » par Hamelin, pour qui « l’imagination romanesque a servi avant tout d’instrument d’investigation historique » (Note de l’auteur, p. 593), de troublants témoignages des principaux acteurs de la Crise nous portent à réfléchir. Dans les deux épisodes de Tout le monde en parlait consacrés à la Crise d’octobre (toujours disponibles sur le site TOU.TV), Julien Giguère, ex-dirigeant du service de renseignement à l’escouade antiterroriste, avoue candidement que son service a su à peine 24 heures après chacun des enlèvements de Cross et de Laporte qui en étaient les responsables. Il ajoute que la Loi des mesures de guerre a servi à mettre un « bouchon sur le volcan », c’est-à-dire à arrêter des militants n’ayant commis aucun acte criminel, afin d’éviter que la situation ne s’envenime davantage. On a d’ailleurs omis d’arrêter plusieurs felquistes connus, les policiers préférant les filer en espérant qu’ils les mènent aux ravisseurs. Quant à lui, Jacques Lanctôt, meneur de la cellule Libération, prétend que deux communiqués annonçant l’abandon des menaces de mise à mort des otages (indirectement destinés à la cellule Chénier…) auraient été saisis. Ajoutez à cela qu’on sait aujourd’hui que des attentats à la bombe attribués au FLQ ont plutôt été commis par la police, et que les services policiers avaient commencé à se préparer à des enlèvements de dignitaires étrangers dès mai 70. Voilà, vous avez tout ce qu’il faut pour imaginer tous les complots possibles et inimaginables… Tant que les historiens ne poursuivront pas leur travail, on ne pourra définitivement tracer la ligne entre la réalité et la fabulation. Dans le cas qui nous occupe ici, peu importe le degré de véracité des théories soulevées par Hamelin, nous avons eu droit à un très grand roman. Qui contient une part de fiction, ne l’oublions pas, mais dont Hamelin défend les thèses…

La représentation de la Crise d’octobre dans les romans jeunesse

En voyant deux romans jeunesse traiter d’octobre 70, j’ai décidé de satisfaire ma curiosité et de vous faire part de mes découvertes. Je m’attarderai surtout au point de vue que les auteurs ont choisi d’adopter pour traiter du sujet pour un jeune lectorat. Ces deux livres, qui ont été en lice pour le Prix Jeunesse des libraires du Québec 2011, sont Mesures de guerre, d’André Marois, et 21 jours en octobre, de Magali Favre.

Dans Mesures de guerre, Gabriel, garçon de 10 ans à l’imagination fertile, voit par une fenêtre une femme séquestrée (enlevée?) dans une chambre. Il tentera de résoudre cette énigme, dans le contexte des mesures de guerre. Si le ton est parfois didactique, la lecture demeure fluide, et les détails sur le contexte historique n’empêchent pas l’intrigue de progresser. S’adressant aux jeunes d’environ 9 à 12 ans, Mesures de guerre adopte un point de vue plutôt équilibré, ce que je trouve approprié pour un jeune public. Pour ce faire, Marois utilise un subterfuge plutôt efficace : Gabriel a deux sœurs jumelles plus vieilles que lui (et donc plus au fait de la situation) toujours en désaccord. L’une se prononce donc pour les mesures de guerre, et l’autre, contre. C’est sans compter les divergences d’opinion entre le père et la mère de Gabriel : lui sympathise avec le FLQ ; elle ne veut pas entendre parler de politique, source de conflits, et se veut pour la loi et l’ordre. Gabriel, entre tout cela et ses discussions avec ses amis, ne sait pas exactement quoi en penser… S’il se dégage du livre une dénonciation générale de l’exécution de Pierre Laporte et des arrestations arbitraires pendant la Crise, on laisse en suspens le jugement définitif sur le FLQ et les mesures de guerre.

Roman pour les jeunes et moins jeunes de n’importe quel âge à partir de 12 ans, 21 jours en octobre, évidemment plus étoffé, prend davantage position tout en sachant se montrer nuancé. Gaétan, un jeune de 15 ans du Faubourg à m’lasse, travailleur dans une usine de textile (et donc décrocheur), voit son ami Luc se faire arrêter par la police sans motif. Il se questionnera sur les événements d’Octobre et « mènera enquête » sur l’homme (un felquiste ?) qui viendra vivre chez Luc pendant son séjour en prison. Gaétan vivra alors toutes sortes de remises en question tout au long de ce récit initiatique. Le jeune homme du Faubourg comprendra, notamment grâce à son père, les causes de la révolte des felquistes, et deviendra sympathique à leur combat. De la lecture de 21 jours en octobre, on retient une certaine sympathie envers les felquistes et la souveraineté du Québec, mais aussi une opposition à la violence, autant celle de la Loi des mesures de guerre que celle visant à faire avancer une cause politique. D’un point de vue plus personnel, je retiendrai la belle évolution du personnage de Gaétan, notamment à travers sa découverte de la poésie de Miron, un très beau moment de littérature. « Il découvre que d’être capable de mettre des mots sur une souffrance, c’est déjà en atténuer la douleur. C’est déjà commencer à se reconstruire. »

Bref, ces deux romans jeunesse reflètent un consensus qu’Octobre 70 a su établir au Québec : il ne vaut pas la peine de tenter d’obtenir des gains politiques par la violence. Si les deux ouvrages présentent des opinions favorables et défavorables au FLQ, à la cause indépendantiste et à la Loi des mesures de guerre, Marois et Favre dénoncent les arrestations arbitraires d’Octobre 70. En attendant que d’autres études historiques viennent combler les failles de l’Histoire, les romanciers Louis Hamelin, André Marois et Magali Favre auront eu le mérite de garder vivant l’intérêt pour cet événement historique sans pareil au Québec… tout en nous proposant d’excellents romans!

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Pour compléter la liste (non exhaustive) de livres sur Octobre 70 dignes d’intérêt, j’ajouterais à celle-ci Les Plages de l’exil de Jacques Lanctôt, qui traite d’un sujet intrigant : l’après-Octobre des membres de la cellule Libération, exilés à Cuba. Ce livre contient de beaux moments de réflexion sur l’exil, l’identité et l’engagement politique. L’exilé, en terre étrangère ou revenu au pays d’origine qui l’a chassé, demeure toujours sans patrie véritable…

Finalement, je dois absolument vous signaler que la traduction de Trudeau’s Darkest Hour sera publiée chez Septentrion sous le titre Trudeau et ses mesures de guerre. Ce livre, qui traite de l’opposition dans le ROC à la Loi des mesures de guerre, est attendu pour la fin octobre ou le début de novembre.

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Commander La constellation du lynx, Louis Hamelin, Boréal, 593 p. 9782764620397
Commander Mesures de guerre, André Marois, Boréal junior, 104 p. 9782764620441
Commander 21 jours en octobre, Magali Favre, Boréal inter, 147 p. 9782764620694
 
Commander Les Plages de l’exil, Jacques Lanctôt, Stanké, 309 p. 9782760410800