Ulli Lust et Laureline Mattiussi, lauréates 2011 et 2010 du Prix Artémisia de la bande dessinée féminine

Je suis une jeune femme, je suis libraire… et spécialiste en bandes dessinées. Beaucoup y verront déjà une contradiction. Je pensais comme eux, il n’y a pas si longtemps… avant de me joindre à une équipe de libraires spécialisés dans le domaine où il y a trois femmes pour un homme, avant de découvrir une clientèle féminine grandissante et de réaliser qu’il y a beaucoup plus de femmes bédéistes qu’on ne le soupçonne.

Ne rêvons pas, le monde de la bande dessinée reste encore majoritairement masculin, mais la présence féminine est réelle et va grandissant. Comment expliquer ce phénomène, qui touche de plus en plus les femmes de vingt-cinq à trente-cinq ans (et même au-delà) ?

Ne serait-il pas en fait le résultat naturel de l’évolution de la bande dessinée à travers le temps et les mentalités ? À son âge d’or, dans les années 50-60, la bande dessinée ne s’adressait pas exclusivement aux garçons, elle mettait également en scène des personnages féminins destinés aux jeunes filles ; on pense à Sylvie ou Sophie… Seulement, ces séries se limitaient au public jeunesse, ce qui n’est pas le cas de l’étendue des publications masculines. Peut-être aussi que le côté plus ludique qu’on reconnaît aux garçons leur a permis de s’intéresser à ces publications plus longtemps.

Quoiqu’il en soit, la bande dessinée, comme toute chose, évolue sans cesse, ce qu’il l’a amené à se diversifier autant dans ses genres que dans les publics qu’elle vise. Une fois la bande dessinée adulte bien implantée, l’ouverture du féminisme permit aux femmes de s’y faire une place, et ce, avec succès. Cela donna naissance à un genre tout à fait nouveau : de la bande dessinée pour les femmes, par les femmes. Claire Brétecher en est un bon exemple. Avec le temps, les auteures se firent plus nombreuses, de même que leurs lectrices.

Aujourd’hui, ces femmes n’écrivent plus exclusivement du « féminin », mais touchent à tous les genres. Pensons au duo composé de Sylviane Corgiat et Laura Zuccheri, à qui on doit la série d’heroic fantasy à succès Les épées de verre. Ou aux Maryse Dubuc, Maryse Charles et Isabelle Maroger, qui font équipe avec leurs conjoints. Ici même, au Québec, après Julie Doucet hier, plusieurs femmes se démarquent aujourd’hui dans la bande dessinée, dont Zviane et Iris. Mais ce qui leur a réellement ouvert la porte est sans nul doute la bande dessinée d’auteur, le graphic novel et l’auto-publication (sur papier comme sur Internet), moins cadrés dans un genre. L’exemple de Lucie Durbiano, qui s’est taillé une place grâce à ses romans graphiques, l’illustre bien. Parallèlement, les lectrices jeunes et moins jeunes ne se restreignent plus non plus aux « produits féminins », mais apprécient également le fantasy, la science-fiction et d’autres genres traditionnellement associés aux hommes.

Des auteures québécoises : Julie Doucet, Maryse Dubuc, Zviane et Iris.

Bref, la bande dessinée, comme les mentalités sociales et féminines, ont évolué, permettant maintenant l’accès aux femmes à la bande dessinée dans toute son étendue. Il reste du chemin à faire pour atteindre l’équité homme-femme dans ce milieu, mais ce n’est qu’une question de temps. Gageons que ce chemin se fera assez rapidement si on prend en compte les nouvelles générations de filles déjà conquises par Lou !, Les nombrils et compagnie !

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