Impossible de demeurer insensible au drame phénoménal que vit actuellement le Japon. Suite au séisme d’une magnitude record de 9 sur l’échelle de Richter survenu vendredi le 11 mars, l’onde de choc qu’il a créé a soulevé un tsunami qui a ravagé la côte Pacifique du Tōhoku jusqu’à 5 km à l’intérieur des terres, et qui aurait, estime-t-on, provoqué la mort par noyade de quelques 10 000 personnes, sans compter celles disparues. Le bilan s’alourdit alors que la violence de la secousse a aussi ébranlé les réacteurs de quatre centrales atomiques proches de l’épicentre, provoquant plusieurs explosions à la centrale de Fukushima, qui, même en étant externes aux réacteurs, ont tout de même rejeté des vapeurs radioactives dans l’atmosphère, sans parler du risque de fragilisation des enceintes. Tandis que le gouvernement japonais a décrété « l’état d’urgence nucléaire » et fait évacuer 300 000 habitants de la zone à risque, le premier ministre japonais, Naoto Kan, déclarait lundi que son pays traversait actuellement la pire épreuve qu’il ait connu depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Explosion au réacteur n°3 à la centrale Fukushima

Triste rappel. Grâce à l’effrayant génie de Robert Oppenheimer, l’homme au chapeau pork pie, les villes d’Hiroshima et de Nagasaki recevaient les 6 et 9 août 1945 la visite de Little Boy et Fat Man, deux bombes atomiques à l’uranium 235 réunissant une puissance de 30 kilotonnes et provoquant la mort directe de 140 000 personnes, et un cauchemar de retombées radioactives dont les effets subsistent encore aujourd’hui. Irradiation, reconstruction à partir de zéro : deux réalités que les Japonais ne connaissent que trop bien. En fait, le Japon, en tant qu’archipel volcanique, a fait les frais d’autres séismes destructeurs par le passé. Sauf que la bombe atomique a  infligé un tel traumatisme qu’elle a pour ainsi dire catalysé cet imaginaire de la catastrophe, si bien qu’en observant la production fictionnelle japonaise, on voit très souvent, à des degrés divers, affleurer à la surface le spectre de cette catastrophe (que celle-ci soit due ou non à une science dont on a perdu le contrôle) et son corollaire : le mythe du recommencement. Ainsi, la reconstruction du Japon, qui s’imposait comme une nécessité sociale au sortir de la guerre, a fait son chemin dans les esprits, et ce, jusque dans ceux des jeunes lecteurs : « Amitié, effort, victoire », telle est la devise que ceux-ci ont choisi pour le magazine Shônen Jump, fondé en 1968, le principal hebdomadaire de diffusion des mangas en sol nippon. Petite parenthèse à l’intention de ceux qui condamnent la lecture de mangas chez les jeunes : aviez-vous idée du point jusqu’auquel les notions d’effort et de dépassement de soi étaient profondément enracinés dans cette culture mainstream ?

Fascination et horreur du nucléaire

Grandiose et terrorisant : Néo-Tokyo soulevée en l’air tel un vulgaire château de cartes dans Akira

Mais revenons à la catastrophe : pour le lecteur de manga de longue date, les images spectaculaires de l’apocalypse tel que dépeint par Katsuhiro Otomo dans Akira lui reviendront immanquablement à l’esprit : celles de la mégalopole Néo-Tokyo en proie à la destruction, sous l’effet de la puissance psychique dévastatrice d’un enfant mutant dont l’énergie a été décuplée par des expériences scientifiques menées sur lui par l’armée.

Cette association d’un enfant à la bombe atomique n’est pas neuve : le personnage fétiche d’Osamu Tezuka, qu’on reconnaît pour avoir fondé le manga moderne en 1947 avec Shin Takarajima, est Tetsuwan Atomu (Astro Boy), dont le titre signifie « L’atome puissant ». Et c’est à partir de ce même manga que sera conçu la première série d’animation japonaise pour la télévision, en janvier 1963. On pourrait dire que d’une certaine manière, le manga moderne, créé par les fils d’Hiroshima, se trouve au cœur de la reconstruction du Japon et brandit à sa racine le symbole de l’atome…

Cet atome dont la puissance sera également pourtant décrite dans toute son horreur dans ce témoignage ultime qu’on se doit de citer dans ces pages encore une fois : Gen d’Hiroshima de Keiji Nakazawa, récit autobiographique d’un survivant de la bombe atomique. À propos de cet ouvrage dont ni la littérature ni le cinéma n’offrent l’équivalent, et dont toute l’importance est soulignée par Art Spiegelman lui-même, qui en signe la préface (et qui en connaît un rayon côté tragédie), soulignons que le mot japonais « gen » signifie « racine » ou « source ». Comme s’en est expliqué Nakazawa : « J’ai appelé mon personnage principal « Gen » dans l’espoir qu’il deviendrait une racine ou une source d’inspiration pour une nouvelle génération d’hommes, qui pourrait fouler pieds nus le sol carbonisé d’Hiroshima, sentir la terre sous ses pieds et avoir la force de dire « non » aux armes nucléaires. [1]»

L’aventure du survivant

Les manières de transposer la catastrophe peuvent prendre des visages divers, et même se jouer à huis-clos. C’est ce qui arrive dans la série Dragon head de Minetaro Mochuzuki, une des séries classiques du catalogue Pika récemment rééditée en grand format. Ici, le sinistre à survenir est le déraillement dans un tunnel d’un shinkansen, les fameux TGV japonais, un déraillement si violent que la quasi-totalité des passagers (des lycéens en voyage organisé) meurent sur le coup. Trois survivants se retrouveront seuls, face à eux-mêmes, emprisonnés dans un univers dévasté – des décombres et une montagne de cadavres –, confrontés à l’obligation de survivre avec les moyens du bord, et surtout à leurs propres réactions. Qui sait comment peut tourner l’esprit d’un adolescent en proie à une détresse post-traumatique profonde ?

Le trait griffé et la mise en scène en clairs-obscurs de Mochizuki font de Dragon head un thriller saisissant.

Heureusement pour lui – manière de parler –, le jeune Satoru de la série Survivant, après qu’il ait réchappé d’un titanesque tremblement de terre survenu alors qu’il se trouvait en expédition spéléologique, aura la « chance », contrairement aux personnages de Dragon head, de pouvoir regagner la surface, dans un Japon au paysage dorénavant méconnaissable. Sauf qu’il semble qu’il ait été le seul à y être parvenu à des kilomètres à la ronde ! Pratiquement sans aucune ressource, ce Robinson de l’apocalypse devra remarcher dans les pas des premiers hommes, en réapprenant à se nourrir et à s’abriter au sein d’une nature souvent hostile ou cruelle. Mais aussi à apprivoiser sa solitude et à conserver le désir de vivre pour éventuellement retrouver ses parents. Takao Saito, l’auteur de Golgo 13, nous livre un classique édifiant doublé d’un véritable manuel de survie.

C’est avec un style délicieusement kitsch que Takao Saito dépeint dans Survivant la force de l’instinct de vie.

Cette appréhension de se retrouver totalement dépourvu, dans une « nudité originelle » face à la fureur des éléments, semble parfois à ce point ancrée dans l’imaginaire collectif qu’elle peut carrément se muer en désir volontaire. C’est à cette transposition qu’on assiste dans la série Je ne suis pas mort, qui reprend grosso modo le thème développé dans Survivant, à cette différence près qu’elle se déroule dans un Japon pourtant intact. En effet, on y retrouve Okada Kenzô, un salaryman en fin de carrière, licencié la veille de sa retraite, délaissé par sa femme et ses enfants, et qui n’a plus qu’un seul désir : en finir. Pour ce faire, il se rend seul dans une forêt de campagne pour se pendre à une branche, mais… la branche se rompt. La Nature lui envoie un signe : elle refuse sa mort. Pour l’homme, c’est une révélation : loin des autres qui l’ont rejeté, cette Nature sera le lieu de sa renaissance, où il deviendra l’Homme qu’il n’a jamais su être.

* * *

Doit-on présager un retour en force du manga-catastrophe ? Ou, au contraire, cherchera-t-on plutôt à apaiser le cœur d’un peuple encore un fois si durement éprouvé par des récits dans lesquels on retrouvera surtout la chaleur humaine et l’espoir de vivre ? Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’espérer qu’une chose : que le Japon soit épargné d’une nouvelle catastrophe et trouve enfin la tranquillité et la paix à laquelle il est en droit de s’attendre.

Akira (6 t.), Katsuhiro Otomo, Glénat, coll « Seinen », de 288 à 440 p.
Astro boy (anthologie en 5 t.), Osamu Tezuka, Kana, coll. « Sensei », 240 p. ch.
Gen d’Hiroshima (8 t. parus),  Keiji Nakazawa, Vertige graphic, env. 280 p. ch.
Dragon head (3 t. parus), Minetaro Mochizuki, Pika, coll. « Pika graphic », env. 218 p. ch.
Survivant (10 t.), Takao Saito, Kankô, coll. « Classique », env. 382 p. ch.
Je ne suis pas mort (2 t. parus), Hiroshi Motomiya, Delcourt, env. 260 p. ch.

Voir aussi :

La submersion du Japon (2 t. parus), Sakyo Komatsu et Tokihiko Ishiki, Panini, env. 216 p. ch.

Alors que ses volcans qu’on croyait éteints s’éveillent, le Japon est confronté à la fureur des éléments…

Jacaranda, Shiriagari Kotobuki, Kankô, 318 p.

Une plante perce le béton au beau milieu de Tokyô et, en une nuit, détruit la ville pour former un nouveau monde.


[1] Dans Manga : Soixante ans de bande dessinée japonaise, Paul Gravett, Rocher, p.65.