C’est le mois de l’histoire des Noirs qui bat son plein. C’est suite à une déclaration de la Ville de Montréal en 1992 que l’on souligne cet événement ici. Et bien qu’officiellement célébré depuis 1995, ce n’est qu’en novembre 2006 que cet exercice de commémoration fut institué politiquement, après que l’Assemblée nationale ait adopté un projet de loi visant à faire du mois de février le Mois de l’histoire des Noirs. Mais ce travail de mémoire a une plus lointaine origine, si bien que l’on peut remonter à 1926 pour voir apparaître une première semaine des Noirs aux États-Unis, à l’instigation du Dr Carter G. Woodson.

Mais pourquoi avoir ciblé le mois de février, me direz-vous ? La raison fondamentale tient à ce que le mois de février coïncide avec la naissance de deux personnages majeurs dans la lutte d’émancipation des Noirs américains : Abraham Lincoln et Frederick Douglass. Si pour le premier sa date de naissance est bien connue (12 février 1809), pour le second elle relève plutôt de la convention. Douglass lui-même a toujours ignoré la réelle date de sa naissance. Il l’estimait à l’année 1817. Mais des recherches récentes dans les registres de son premier propriétaire tendent à confirmer le fait qu’il serait bel et bien né en février 1818. Mais qu’à cela ne tienne, ce qu’on sait hors de tout doute c’est qu’il est décédé le 20 février 1895. Un fait suffisant pour retenir février comme mois de l’histoire des Noirs.

Frederick Douglass

Retenir la figure de Frederick Douglass pour s’arrêter sur février était un choix qui s’imposait. C’est que Douglass illustre à plus d’un titre le chemin parcouru par les Noirs américains dans leur lutte vers l’égalité. Né esclave, il réussit à s’évader en 1838. Une liberté qu’il obtiendra officiellement le 12 décembre 1846, après son rachat par deux amis auprès du propriétaire d’esclave Hugh Auld.

Rapidement après s’être libéré de sa condition d’esclave, Douglass joint sa voix à celle de ses contemporains qui militent au sein de divers groupes abolitionnistes. Il devient très vite un orateur anti-esclavagiste remarqué. Il couchera sur papier son parcours d’esclave dans un ouvrage qui a fait date et en marqua plus d’un à son époque. Paru en 1845, Narrative of the life of Frederick Douglass, written by himself est l’objet à sa sortie de critiques sévères, plusieurs défenseurs du système esclavagiste remettant en question l’authenticité du récit et le fait que l’éloquence de la plume ne puisse être le fait d’un esclave. Des critiques qui avaient en fait plutôt l’objectif de discréditer le messager, ce qui tombera court puisque le livre deviendra rapidement un best-seller. Deux autres versions de cette autobiographie paraîtront, la première en 1855 et la seconde en 1881, légèrement révisée en 1892. Un ouvrage incontournable, si bien qu’on le place volontiers aux côtés de La case de l’oncle Tom d’Harriet Beecher Stowe parmi les ouvrages les plus influents sur la question de l’esclavage.

Si le récit fit l’objet d’une traduction en français à l’époque, il avait depuis sombré dans l’oubli et le lectorat francophone devra attendre 2005 pour qu’une édition française en bonne et due forme arrive sur nos tablettes. C’est à l’éditeur québécois Lux que l’on doit ce travail qui s’imposait. Paru sous le titre Mémoires d’un esclave, le livre a fait l’objet d’une réédition en 2007, revue et corrigée par Normand Baillargeon et Chantal Santerre qui l’ont enrichi d’une introduction de leur cru qui remet le récit sans son contexte, d’une chronologie détaillé ainsi que de larges extraits du fameux discours du 4 juillet prononcé par Frederick Douglass en 1852.

On peut dire qu’il était temps qu’un éditeur se penche sur le plus célèbre des écrits d’une des figures les plus éminentes du mouvement abolitionniste du 19e siècle. Surtout que Douglass peut aussi être considéré comme le premier esclave noir américain à devenir homme politique, auteur et philosophe. Mais reconnaissons tout de même le mérite de l’éditeur français Rue d’Ulm d’avoir fait connaître certains écrits de Douglass, avec la parution en 2006 de De l’esclavage en Amérique, un ouvrage qui regroupe des textes de Douglass et Henry David Thoreau sur la question de l’esclavage.

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  1. Mémoires d’un esclave, Frederick Douglass, Lux, coll. « Mémoire des Amériques », 240 p.
  2. De l’esclavage en Amérique, Frederick Douglass et Henry David Thoreau, Rue d’Ulm, coll. « Versions françaises », 201 p.