Besoin de suggestions de lecture pour l’été ? Les Éditions Triptyque nous ont gracieusement offert un extrait de Retour d’outre-mer de Julia Pawlowicz, paru ce printemps. Voici le résumé de l’éditeur : 

« Trois grandes vagues — la mort de son père, la disparition de sa mère, la passion amoureuse — secouent la vie de Maria. Désormais seule avec son frère, dans une Amérique qu’elle n’a pas choisi d’habiter, elle cherche à se reconstruire. Le souvenir du puissant soleil maghrébin de son enfance se mêle en elle à celui, grisâtre, des immeubles de Varsovie qu’elle revoit en rêve, tandis qu’elle sillonne les États-Unis à la recherche d’un chemin qui la conduira peut-être vers la lumière. »

Retour d’outre-mer

Julia Pawlowicz

Zbigniew (extrait du 1er chapitre)

Leur père est mort.

Cela fait plusieurs semaines, maintenant. Ce soir, ils sont debout devant le lac, figés un instant dans leur solitude. Ils la sentent, glaciale, tapie au fond de leurs corps. Ils la voient. Des éphémères troublent parfois la surface de l’eau, mais l’image demeure claire. Dans le miroir à leurs pieds, il n’y a que le reflet d’un frère et d’une sœur, sous un ciel encore rougi d’avoir vu se coucher le soleil. Sur ce vaste continent, ils n’ont plus personne. La brume du soir se lève. Peu à peu, elle les enveloppe. Voile, linceul. Muette berceuse.

Ils sont dans le Maine, destination de l’enfance, jadis favorite. Tellement attendue. Une fois l’an, entraînés par Zbigniew, ils sortaient des garde-robes leurs cannes à pêche, oubliaient leur répulsion citadine pour les vers de terre, et partaient très tôt le matin faire plusieurs heures de route, le long des épinettes de la Transcanadienne. Ils traversaient le fleuve bleu et blanc à Québec, fendaient en deux la Beauce verte et jaune jusqu’aux douanes, passaient la frontière, fébriles, les doigts encore graisseux des frites et des hot-dogs avalés, sur l’heure du dîner, dans la voiture. For take out, please, aimait dire Zbigniew, dans sa hâte d’arriver. Le soir, quand le trajet ne semblait vraiment plus vouloir finir, ils atteignaient enfin leur destination, fatigués, parfois endormis malgré les cahots du chemin de pierres et de terre. Au Crystal Lake les attendaient des jours d’heureuse compétition de pêche à la truite jusqu’à l’heure du souper, de randonnées dans la forêt, de coups de soleil sur les épaules soulagés parfois par de soudaines averses ; bref, des jours de vacances à la fois ordinaires et merveilleux. Ils cueillaient tous les jours des baies, des champignons – quelques bolets au capuchon chocolat, quelques chanterelles délicieuses dont la teinte clémentine les faisait ressembler, aux pieds des arbres, à des feuilles mortes qui auraient pris de l’avance sur la saison. La sueur perlait sur leurs fronts, sous leurs cheveux clairs et fins, dès qu’ils franchissaient, sur le chemin du retour au chalet, l’orée du bois. Frontière impitoyable entre deux climats, séparant le secret ombragé des murmures des arbres des cris accompagnant les jeux sur la plage, des rires des adultes revenant de la chasse ou de la pêche, une bière à la main, une prise dans l’autre. Ces vacances étaient une pause paradisiaque dans un quotidien urbain monotone, parfois dramatique et morne souvent, surtout l’hiver venu, quand les saisons éclatantes s’étaient muées en journées grisâtres et que l’été semblait ne plus jamais pouvoir revenir, quand les murs de la maison étaient leur seul horizon – le papier peint, même fleuri, leur paraissait alors insipide.

Aujourd’hui, debout devant le lac, les cannes à pêche dans la voiture, les doigts collants comme avant, ils regardent en silence la beauté de ce paysage familier. Et doucement l’image se déchire. À leurs pieds, elle tombe en poussière.

C’est leur dernier séjour ici ensemble.

Cette pensée fait émerger Maria de sa torpeur. Viens, Tomek, on va décharger la voiture. Elle se tourne avec urgence vers la route, vers le chalet, s’accroche pour un temps à ses repères. Il me semble qu’après avoir allumé un feu on sera mieux. La porte grince. À l’intérieur, ça sent le bois, les jeux, les années. C’est frais, nu, solide. Ils font le tour des lieux qu’ils connaissent déjà. Maria remarque une lampe cassée, une nouvelle nappe à carreaux rose et crème. Elle ouvre les rideaux même si le jour a décliné, tend les bras, les écarte le plus qu’elle peut. Déchire une toile d’araignée. Vite, elle invente de l’espace, les plafonds lui semblent trop bas, elle se démène, laisse traîner son sac à main, s’approprie les lieux, laisse des traces. Tomek la suit. Une fois à l’étage, ils lancent leurs affaires chacun sur un lit, le même qu’avant. Ouvrent une valise, puis une autre, s’installent dans le désordre. Ne parlent pas. Reviennent peu à peu d’un autre temps. Ouvrent une bouteille de vin. Le bouchon tombe du comptoir, se glisse dans un interstice du plancher où ils finiront par l’oublier. Déjà, leurs coupes sont pleines.

Tomek défait ses bagages, déplace quelques objets, traque un moustique, tandis que Maria commence à préparer le repas. Les sacs d’épicerie volent par terre, valsent entre les pattes de la table, dessinent des arabesques sur des courants d’air invisibles. Ils ne parlent pas et pour eux, ce soir, le vin est triste. Il y a trop de coins vides dans les pièces du chalet. Pas assez de voix. Deux coffres à pêche, pas trois, près de la porte. Un lit de trop, à l’étage, qui ne servira pas. Ses draps lissés pour personne du plat de la main.

Les gestes de Maria sont lents. Elle laisse couler une larme. Deux larmes. Pour la première fois, elle se rend compte qu’elle est le nouveau chef de la famille. Elle sent ses épaules frêles, ses yeux rouges, sa main incertaine. Elle coupe des légumes et chaque rond de carotte lui semble étranger. Inutile. Son corps est un automate, sa pensée la fuit. Plus tard, dans la nuit, les mauvais rêves l’emporteront, secoueront son corps comme un pantin. Ils écraseront son visage contre les oreillers, imprimeront des réseaux de plis dans sa peau. Au matin, ses yeux seront bouffis, ses paupières épaisses. Elle sentira des fourmis dans ses jambes, les dernières emportant avec elles les miettes de ses cauchemars. Elle se réveillera vide et épuisée.

Elle prépare la salade, vérifie la cuisson des pâtes. Une mèche de cheveux bat la mesure de ses gestes. Si elle ne reniflait pas, entre deux tours de moulin à poivre, Tomek oublierait peut-être qu’elle pleure. Rien à faire contre la peine, lui disait son père, sauf lui laisser le temps de passer. Le temps est un fleuve, disait Héraclite. Oui, papa. Il n’arrête jamais sa course. Je sais.

Maria et Tomek s’installent à table dans un genre d’engourdissement. Ils mangent lentement, boivent leur vin en écoutant les derniers cris des derniers huards qui appellent sur le lac, puis dans le silence de la forêt environnante. Un silence brodé de craquements de branches et de bruissements de feuilles, un silence plein, vivant, organique, strié du coassement des grenouilles. Tomek, comme d’habitude, parle peu, mais ses gestes sont empreints de douceur. Une fois, sa main se pose sur l’épaule de sa sœur. Sa paume est chaude. À plat sur la table, sa main ne tremble pas. Rassurante. Ferme. Présente. Le charme ne se brise pas, même si auprès d’eux ont pris place plusieurs fantômes qui font tomber le couteau, glisser par terre une serviette. Des fantômes issus du passé qui veulent occuper toute la place dans un lieu où se sont réfugiés le frère et la sœur pour, justement, tenter de les exorciser. Leur présence est froideur. Maria frissonne, elle a envie d’allumer un feu. Quand Tomek se lève pour jeter quelques bûches dans le poêle, elle se sent soulagée de se retrouver seule un instant. Les fantômes n’apparaissent que lorsqu’ils sont ensemble tous les deux. Il leur faut cette place, cet interstice entre leurs consciences ; l’espace du souvenir et des sentiments oubliés ou non dits, l’espace des odeurs qui rappellent quelque chose ou des coups d’œil qu’on jette à l’autre à la dérobée, comme des questions. L’espace qui fait naître les fantômes, c’est l’espace de leur récit.

Est-ce que tu veux un peu de fromage, prends mon couteau, passe-moi une biscotte : plein de mots sont jetés comme des bouteilles à la mer pour tenter de combler le silence entre le frère et la sœur qui ce soir n’arriveront pas à parler de la mort de leur père – surtout parce qu’il n’y a rien à en dire, et que l’orgueil peut-être, la peur certainement, les empêchent de s’avouer combien ils se sentent abandonnés. Surtout Maria ressent cette peur, surtout elle aurait envie de pouvoir en parler pour la chasser. Elle lui en veut de les avoir laissés seuls sur un continent si vaste, sur un territoire si grand et si difficile à habiter, et qu’ils n’ont pas choisi. Mais les mots s’évadent de sa tête, ne trouvent pas le chemin de sa bouche. Elle ne parle pas à Tomek, pas tout de suite. Pour parler de la mort de Zbigniew, et de sa peine immense, Maria a besoin de remonter au début de leur histoire. Elle a besoin de franchir un siècle. C’est long. Elle lave des assiettes, Tom range un peu. La nuit est profonde. Bientôt, le chalet devient aussi muet que l’espace alentour.

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Les autres parutions de 2013 des Éditions Triptyque :

Ticket pour l’éternité, Pierre-Yves Pépin, 9782890318298*
Découdre le désastre suivi de Anaphore de l’île, Robert Berrouët-Oriol, 9782890318380*
Le cerveau en feu de M. Descartes, Michaël La Chance, 9782890318328*
Le Café Maure, Mazouz OuldAbderrahmane, 9782890318236*
Chinetoque, Marie-Christine Arbour, 9782890318359*

Les abeilles, François Lepage, 9782890318427*
Alejandra, parfois, Dominic Gagné, 9782890318458*
Stand by, Valérie Bourdon, 9782890318489*
Alphabêtes, Patrick Coppens, 9782890318571*

Mœbius, no 136: Ouvrir le XXIe siècle: 80 poètes québécois et français, collectif, 9782890318410*
Mœbius, no 137 : Le parfum, collectif, 9782890318205*

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