Fondée en 1998 par Frédéric Gauthier et Martin Brault, La Pastèque fêtera cette année son quinzième anniversaire. En 1999, la petite maison d’éditions faisait paraître Paul à la campagne de Michel Rabagliati — premier titre d’une série dont le succès remarquable allait avoir un profond impact sur le rayonnement de la bande dessinée québécoise, ici comme à l’étranger. Frédéric Gauthier a bien voulu répondre à quelques-unes de nos questions, dans le cadre de notre série d’entretiens avec des acteurs clés du milieu de l’édition québécoise.

En quinze ans d’existence, avez-vous constaté une évolution dans les goûts des lecteurs québécois ? Croyez-vous que le grand public est plus audacieux maintenant qu’il ne l’était en 1998 ?

Il est évident que les goûts ont évolué depuis 15 ans. La production québécoise a connu une grande période d’effervescence depuis ces années, ce qui a permis aux lecteurs de découvrir une variété incroyable de styles, de formats, et d’approches rarement vus dans l’histoire de la bande dessinée au Québec. Alors, oui, le lectorat québécois est beaucoup plus audacieux, voire aventureux qu’il y a quelques années.

Le succès remarquable de la série des Paul de Michel Rabagliati a-t-il, d’après-vous, eu un impact sur le marché dans son ensemble ? Croyez-vous que son rayonnement profite à la bande dessinée québécoise en général ? À La Pastèque en particulier ?

Nous pensons que le succès de Paul a eu un impact majeur sur le marché québécois dans son ensemble. Il faut se remettre en perspective : il y a 15 ans, peu de libraires tenaient des titres de bandes dessinées québécoises, et il n’y avait pratiquement pas de section dédiée à celle-ci. Depuis Paul en appartement les choses ont changé tranquillement.

L’attention médiatique qu’a connue la série à partir de ce titre a éveillé les libraires et tout est allé en croissant après chaque parution d’un nouveau titre de Paul. Dans la foulée, les libraires ont senti un sentiment d’attachement au travail de Michel Rabagliati et un éveil vers quelque chose de différent.

Le rayonnement médiatique a permis la création de rubriques de bande dessinée dans la plupart des journaux d’importance (ce qui n’existait pas il y a 15 ans) et dans les médias comme la radio et la télévision. Cette ouverture a permis à plusieurs auteurs et éditeurs de faire connaître leur travail. Au final, le succès des Paul a permis un rayonnement de La Pastèque et ce jusqu’en Europe, mais cela a avant tout permis à notre maison d’édition une belle croissance et la liberté d’assumer sa liberté créative.

Le phénomène des blogues de bande dessinée a pris énormément d’ampleur au cours des dernières années. Comment cela vous a-t-il affecté en tant qu’éditeur ? Est-ce un milieu que vous suivez de près ?

Cela n’a pas affecté notre travail d’éditeur, mais cela permet une autre façon de découvrir des nouveaux talents. C’est une autre plateforme de création et de diffusion qui permet de tester, échanger et créer pour les créateurs.

La Pastèque a notamment réédité la série des Red Ketchup ainsi que Les aventures de Michel Risque de Réal Godbout et Pierre Fournier, de même que les Jérôme Bigras de Jean-Paul Eid. Croyez-vous que qu’il s’agit d’une de vos responsabilités, en tant qu’éditeur, de préserver le patrimoine de la bande dessinée québécoise ?

C’est fondamental pour nous de préserver le patrimoine de la bande dessinée québécoise qui a trop longtemps été oublié. Rendre disponible les œuvres marquantes des créateurs québécois qui ont marqué notre paysage culturel permet de remettre en perspective nos productions actuelles. Depuis la création de La Pastèque, nous avions le souhait de travailler à redonner une vie à des œuvres qui n’étaient plus disponibles. Le succès de nos rééditions prouve que cela est viable et important.

Le fond du trou, le plus récent livre de Jean-Paul Eid, est percé de bord en bord. Ce trou est un élément essentiel du récit, pour ne pas dire qu’il est l’essence même du récit. Cet objet un peu atypique a-t-il été compliqué à produire ? Avez-vous eu des réticences, lorsque Jean-Paul vous a approché avec cette idée ? Règle générale, êtes-vous attirés par ce genre de projet hors-norme ?

On peut dire qu’à travers nos 15 ans, nous avons toujours été très attirés par des projets ovnis. Étant de grands adhérents aux principes de l’OUBAPO, les approches narratives hors-norme ont toujours eu bon écho à La Pastèque. Les livres de Leif Tande le démontrent bien et nous pensons que la prise de risque est nécessaire en édition pour développer un catalogue et affirmer son identité en librairie, L’appareil en est le parfait exemple. Pour Le fond du trou, malgré notre enthousiasme sur ce projet, il y a eu beaucoup de recherche et développement à faire avec notre imprimeur. On a dû faire des choix lié à la production, mais sans pervertir le travail génial de Jean-Paul Eid.

Dans quelle mesure un éditeur doit-il, d’après-vous, s’impliquer dans la réalisation d’un album ? Quel rôle jouez-vous dans le processus de création ? Cela dépend-t-il beaucoup d’un projet à l’autre ?

Cela dépend effectivement des projets et des auteurs, mais nous souhaitons être impliqués le plus tôt dans le processus. Notre rôle est variable, mais il s’agit d’accompagner le/les créateurs dans la progression du projet. Des auteurs comme Michel Rabagliati n’ont pas de grands besoins d’aiguillage, mais on se permet tout de même certains conseils sur son travail. De plus en plus de projets nous sont présentés à l’état d’embryon, et nous devons épauler les auteurs dès les ébauches du texte jusqu’à la mise en page. Il ne s’agit pas de changer les projets, mais à travers nos conseils de trouver la meilleure façon pour l’auteur d’exprimer sa vision.

Comment définiriez-vous la ligne éditoriale de La Pastèque ? Diriez-vous qu’elle a beaucoup évolué depuis sa création ?

Il est toujours complexe de définir notre ligne éditoriale. C’est à la base le goût et les désirs des fondateurs qui priment, qui viennent personnaliser celle-ci. Nous avons toujours été sensibles aux récits personnels, aux visions novatrices. Ensuite, il y a les rencontres qui viennent s’ajouter à ces désirs. L’envie de travailler avec des gens avec qui nous avons des atomes crochus, des sensibilités. La ligne éditoriale suit aussi l’évolution des créateurs de la maison et des envies des ses fondateurs. Une chose est sûre, c’est que le travail qui a été mis de l’avant depuis quinze ans a défini un style, une approche qui a trouvé écho chez un lectorat qui réagi toujours de façon favorable à notre production. L’expression «  c’est un livre de La Pastèque » résonne souvent à nos oreilles dans les différents salons, ce qui est très valorisant.

2013 marque le quinzième anniversaire de La Pastèque. Avez-vous des projets particuliers pour célébrer l’événement ?

2013 est très grosse année pour nous. Nous allons pratiquement doubler notre production habituelle. La collection « Pamplemousse » va continuer de croître avec de beaux projets comme Le Voleur de sandwichs d’André Marois et Patrick Doyon. Mais ce sera à l’automne que le volet anniversaire sera mis de l’avant avec une exposition spéciale de grande envergure avec un partenaire prestigieux. Je ne peux cependant encore dévoiler les détails de ce projet. Ceux-ci seront annoncés en mai prochain. Un livre imposant va accompagner cette exposition. À la suite de ce projet, il y aura plusieurs opérations ici et en France pour marquer le 15e anniversaire.

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Bibliographie sélective
 
La liste des choses qui existent, Cathon et Iris, 2013, La Pastèque, 120 p., 9782923841410*
L’Amérique ou Le disparu, Réal Godbout d’après Kafka, 2013, La Pastèque, 184 p., 9782923841359*
Lartigues et Prévert, Benjamin Adam, 2013, La Pastèque, 134 p., 9782923841250*
Red Ketchup intégrale T.1, Réal Godbout et Pierre Fournier, 2012, La Pastèque, 152 p., 9782923841229*
Le fond du trou : une aventure de Jérôme Bigras, Jean-Paul Eid, 2011, La Pastèque, 56 p., 9782922585940*
Paul au parc, Michel Rabagliati, 2011, La Pastèque, 144 p., 9782923841052*
L’origine de la vie : autobiologie de molécule originelle, Leif Tande, 2010, 350 p., 9782922585810*
Jimmy et le Bigfoot, Pascal Girard, 2010, La Pastèque, 48 p., 9782922585889*
Des tondeuses et des hommes : Le meilleur de Jérôme Bigras, Jean-Paul Eid, 2008, La Pastèque, 128 p., 9782922585643*
Paul a un travail d’été, Michel Rabagliati, 2005, La Pastèque, 149 p., 9782922585087*
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