Au Québec, l’année 2011 est une année symbolique et importante pour le Mois de l’histoire des Noirs : elle marque les vingt ans d’existence d’activités ludiques et éducatives en février pour promouvoir l’histoire et la culture des communautés noires ainsi que leurs contributions positives à la société québécoise. Dans le but d’appuyer ce mois historique, l’idéal en tant que libraire spécialisé serait d’être en mesure de dresser une sélection de bande dessinée des Noirs. Sauf que de l’idéal à la réalisation, on bute sur quelques problèmes, le principal étant que s’il existe par exemple une scène émergente en Afrique, celle-ci n’a guère les moyens de voir sa production diffusée hors du Vieux Continent… Et sinon, il reste que le corpus traitant des Noirs qui prévaut en bande dessinée est bien souvent le fait d’Européens jetant un regard sur l’Afrique ; le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’agit pas exactement de ce qu’on souhaiterait présenter pour mettre en valeur un mois thématique tel que celui-ci !

Il n’empêche néanmoins qu’il faille souligner que certains Blancs ont traité de cette culture avec succès ; pensons notamment au regard sans concessions porté sur différentes situations d’actualité en Afrique par Jean-Philippe Stassen au sein de sa production dernière, avec des albums comme Déogratias, autour du génocide rwandais (prix René-Goscinny et France-Info) et Les enfants, sur les orphelins de guerre, ou ses travaux récents publiés dans l’excellente revue de reportage illustrée XXI. Ou à Cosey avec Zélie Nord-Sud, qui retrace le retour au pays natal d’une jeune Burkinabé élevée en Suisse, tout en abordant le thème de la coopération internationale. Autrement, la veine du conte africain est également souvent exploitée avec talent, comme l’on montré Fabien Vehlmann et Frantz Duchazeau avec Dieu qui pue, Dieu qui pète, et autres petites histoires africaines ; l’éditeur Petit à petit, qui dans la foulée de ses collectifs d’adaptations a publié Contes africains en bande dessinée ; et plus récemment Christian Peultier avec Nuage.

La série-phare de la BD noire, la première due à une personnalité d’origine noire à avoir rencontré un réel succès, est sans contredit Aya de Yopougon, dont le sixième et dernier tome nous est arrivé sous peu en librairie. Dans cette œuvre irrésistible, l’Ivoirienne Marguerite Abouet, née en 1971 à Yopougon, un quartier populaire d’Abidjan, convoque son expérience pour restituer dans un feuilleton rafraîchissant et rocambolesque le climat de l’Afrique de son enfance, radieuse et colorée, qui en cela détonne franchement des portraits stéréotypés et sensationnalistes dont nous abreuvent les médias. Six ans après le premier tome, qui s’était mérité le prix du Premier album à Angoulême, Abouet, assistée au dessin par son comparse Clément Oubrerie, vient de mettre la dernière pièce à l’édifice d’une saga comptant désormais plus de 600 pages, et dont une adaptation en dessin animé, réalisée par les deux auteurs, est en préparation. Selon le site d’Autochenille, la société d’animation cofondée par Oubrerie avec Antoine Delesvaux et… Joann Sfar, celle-ci devrait justement voir le jour cette année, et on est en droit de s’attendre à une promotion efficace compte tenu de l’aura médiatique entourant cette dernière personnalité.

Pour ce tome final, le défi apparaissait monstrueux : boucler toutes les avenues narratives qu’Abouet avait développées au cours de la série, et il y en avait, dêh ![1] En effet, la talentueuse scénariste jongle avec les destins liés d’une bonne trentaine de personnages turbulents gravitant autour de sa sage héroïne, et la perspective de tout régler semble de plus en plus insurmontable alors que, même au milieu de ce sixième tome, les péripéties s’accumulent encore… L’incorrigible Moussa trouvera-t-il la voie de la rédemption ? Mamadou se réconciliera-t-il avec Adjoua ? Albert épousera-t-il vraiment l’affreuse Isidorine ? Qu’adviendra-t-il d’Innocent, émigré à Paris ? Grégoire l’arnaqueur sera-t-il enfin puni ? Et surtout, Aya trouvera-t-elle l’amour ? Il faut croire que Marguerite Abouet cachait bien son jeu : les dénouements surgiront les uns après les autres pour tous se résoudre dans une phénoménale empilade d’happy-ends, incroyable feu d’artifice final !

Avec cette réjouissante résolution, et même si la série aurait facilement pu se poursuivre, Aya de Yopougon vient confirmer son statut d’œuvre d’exception. Forte de son succès, Abouet a d’ailleurs lancé l’an dernier Akissi – cette fois-ci en collaboration avec le dessinateur Mathieu Sapin –, une série jeunesse mettant en vedette une fillette plutôt dégourdie, dont les gags « pimentés » évoquent les souvenirs d’enfance de l’auteure. Bref, nous ne pouvons que souhaiter que le succès de la talentueuse Ivoirienne pave la voie à toute cette scène noire qu’il nous reste découvrir, éventuellement par le biais d’éditeurs européens audacieux.

Car il faut avouer que le marché éditorial africain a plus ou moins les moyens de s’intéresser réellement à la bande dessinée, un loisir plutôt prohibitif pour l’individu lambda de là-bas compte tenu des maigres ressources économiques de ce dernier. En fait foi l’expérience d’un autre Ivoirien, Gilbert Gnangbei Groud, diplômé des beaux-arts d’Abidjan, qui après avoir terminé en 1983 le premier tome de Magie noire, une bande dessinée à l’impressionnante technique aquarelle, n’a jamais réussi à trouver d’éditeur preneur en Afrique, et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Ce n’est qu’en 2003 (!) qu’il réussit à placer son projet chez l’éditeur français Albin Michel, reconnaissance tardive qui lui donne l’impulsion de réaliser le second tome de cette bande dessinée qu’il considère comme un outil « pour dénoncer certains tabous du continent » ; car Groud cherche avec Magie noire à dénoncer les pièges et effets néfastes de la sorcellerie et du mysticisme qui ont affecté son enfance, et avec lesquels ses contemporains sont encore aux prises.

C’est encore Albin Michel qui éditera en 2005 Rwanda 94, éclaboussante fiction documentaire montée à partir d’une enquête de terrain de sept mois de la Française Cécile Grenier autour du génocide rwandais, et au dessin de laquelle nous retrouvons le grand dessinateur Congolais Pat Masioni, une célébrité dans son pays, un inconnu total chez nous. Cette même année, l’éditeur publie aussi BD Africa : Les Africains dessinent l’Afrique, un projet collectif initié par Ptiluc, l’auteur de Pacush blues, un « habitué » des festivals de BD africains. Force est donc de constater qu’Albin Michel cherchait à faire un effort en direction de la scène africaine ; or l’éditeur a depuis vendu son catalogue BD à Glénat. Y aura-t-il quelqu’un pour rallumer ce timide flambeau ?

La réponse pourrait venir de la part du Suisse Pierre Paquet, dont on connaît la passion pour le voyage ; lui aussi semble lorgner de ce côté, alors qu’il est allé « débaucher » le dessinateur Pahé au Gabon afin que ce dernier nous livre son autobiographie. Sur le ton de l’humour distancié, malgré ses airs de ne pas y toucher, La vie de Pahé a le mérite de nous éclairer sur l’un des rares débouchés éditoriaux des dessinateurs africains, la caricature de presse. Cependant, cette activité où l’exercice libre de la critique est censé être mis à l’honneur peut se voir solidement muselé lorsque réalisée pour des journaux satiriques qui deviennent… financés par le pouvoir, voire même dangereuse lorsque pratiquée dans une contrée où règne un petit despote imbu de sa personne qui n’apprécie guère qu’on charge ses travers. Coup de chance pour Pahé, les canards au service desquels il a mis son coup de crayon lui ont permis de profiter de tout ça !

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Aya de Yopougon (6 tomes), Marguerite Abouet et Clément Oubrerie, Gallimard, coll. « Bayou », 2005-2011, env. 100 p. ch.
Akissi (1 tome paru), Marguerite Abouet et Mathieu Sapin, Gallimard, 2010, 44 p.
Magie noire (2 tomes parus), Gilbert Gnangbei Groud, Albin Michel, 2003- , 76 et 62 p.
Rwanda 94 (2 tomes), Cécile Grenier et Pat Masioni, Albin Michel, 2005-2008, 54 et 62 p.
BD Africa : Les Africains dessinent l’Afrique coll., Albin Michel, 2005, 82 p.
La vie de Pahé (2 tomes parus), Pahé, Paquet, 2006- , 64 et 72 p.

 

À voir aussi :

Les sœurs Zabîme, Aristophane (Guadeloupéen), Ego comme X, 1996, 86 p.

Sous un pinceau puissant et virtuose, la chronique du premier jour de vacances de trois jeunes sœurs dans un village de Guadeloupe. Un chef-d’œuvre.

L’Afrique de Papa, Hippolyte (Français), Des bulles dans l’Océan, 2010, 52 p.

Un portrait sans complaisance de retraités occidentaux installés à Daly, un village au Sud de Dakar (Sénégal).

The Boondocks (6 tomes), Aaron McGruder (Afro-Américain), Dargaud, 2003-2006, 48 p. ch.

Des Noirs de Chicago ont emménagé dans une banlieue du Sud des États-Unis. Un comic-strip satirique sur la confrontation entre culture afro-américaine et classe moyenne sudiste…


[1] Dèh ! : exclamation locale. À ce sujet, signalons au risque de nous répéter que le français ivoirien est une langue délicieuse !