Si notre salon Le crime est à la page s’est terminé vendredi dernier et qu’il nous aura permis d’amasser une bonne moisson d’articles autour du genre policier, nous ne nous arrêterons pas là pour autant ! Aussi je vous livre aujourd’hui la deuxième partie de cette initiation à la bande dessinée policière entreprise le mois dernier

Du polar à la française

Une des séries sans doute les plus sous-évaluées de la bande dessinée policière est assurément celle du Privé à la cambrousse de Bruno Heitz, avec dans le rôle-titre Hubert, un campagnard bourru mais débrouillard, qui deviendra privé par hasard… Mais essayez d’être discret dans un village de 800 âmes ! Heitz nous convie de manière complice dans une France rurale aux personnages roublards avec ce polar « chez l’habitant ». En effet, le tout se passe à la bonne franquette, sous le ton de la confidence, comme si on était attablé avec Hubert à une vieille table en bois brut à prendre un coup de rouge, tandis qu’il nous conterait franchement ses petites affaires. Pour ce faire, et c’est là l’un des points remarquables de cette œuvre, l’auteur use d’une grosse ligne d’apparence plutôt rustaude, mais qui ne cachera pas longtemps un sens de la narration tout ce qu’il y a de plus réjouissant ! Car chez Heitz, il y a de la terre sous les ongles, mais ça vit, ça bondit, et ça n’attend pas la fin de la phrase pour changer de case… Et quand vous aurez fini de déguster la série, ruez-vous sur son J’ai pas tué de Gaulle : mais ça a bien failli…, l’un des meilleurs polars de 2010.

Pour le prochain tome, une nouvelle maquette.

« Il aimerait bien ressembler à Bogart, il a la dégaine de Mr Hulot. » Au tour de Jérôme Bloche, un jeune homme un brin rêveur qui a suivi des cours de privé par correspondance (!) Ce détective amateur, l’un des plus appréciés du monde de la bande dessinée, nous emmène quant à lui dans des intrigues bien contemporaines, au cœur de son quartier parisien. Toujours à hauteur humaine, ses enquêtes portent souvent sur des personnages qui vivent tout près de chez lui ; s’il les croisait souvent, il découvrira que ceux-ci cachent parfois bien des secrets… Jérôme k. Jérôme Bloche, c’est le polar tendre (oui, ça se peut !) ; d’ailleurs notre anti-héros préfère le citron pressé dans l’eau chaude à l’alcool, et chevauche une modeste mobylette ! Qu’est-ce qui fait qu’on accroche tant ? Sans doute le cœur d’or de Jérôme, son esprit futé, et l’irréprochable ligne classique de Dodier (Dupuis nous régalait d’ailleurs l’an dernier de trois grosses compilations version noir et blanc des premiers tomes de la série). Après vingt-cinq ans de carrière, le grand Jérôme a enfin été reconnu à sa juste valeur en étant couronné l’an dernier à Angoulême par le Prix de la Meilleure série.

Vous aurez ensuite le plaisir de rencontrer Le choucas de Lax, un drôle d’oiseau que celui-là… En fait, Le choucas est au polar ce que Don Quichotte est au roman de chevalerie : après s’être enfilé la « Série Noire » de Gallimard au complet, voilà que notre ex-remonteur d’horloge mis à la porte par la technologie LCD en vient à confondre fiction et réalité en s’enrôlant lui-même dans la peau d’un héros de papier… Mais rien ne se prend au sérieux dans ces intrigues au second degré de bon aloi ; on assiste plutôt à une pluie de mots d’esprits, de références savoureuses, et non pas de cordes, mais de grosses ficelles… Lorsque vous verrez ce privé voleter d’audace devant l’inattendu ou se débattre en prises de bec avec des personnages aussi truculents qu’improbables, que ce soit l’ex-prof de lettres recyclé en livreur de pizza à mobylette ou le magouilleur financier réglant l’accession de sa mère au Master international des vétérans du Scrabble en faisant assassiner ses rivales. Et il est bien ici question de jeu, qu’il soit de mots ou d’images : calembours, métaphores ou expressions prises au pied de la lettre, Lax jongle avec brio du chevalet à la planche et compte triple à tous les coups, distillant une facette inattendue de son talent au gré de ces cases croisées.

Les trames, les images et les mots se répondent dans cette planche d'anthologie du Choucas.

Les trames, les images et les mots se répondent dans cette planche d’anthologie du Choucas.

Dirigeons-nous maintenant dans une commune du Sud de la France, lors de l’été caniculaire de 1976. Le délégué syndical de l’usine locale se voit promettre une forte somme s’il choisit lui-même les employés qui seront licenciés dans le cadre d’un vaste plan de restructuration. La tension est à son comble alors que l’eau est rationnée et que sévit un kidnappeur d’enfants… Mais voilà que ce qui aurait pu s’avérer un polar totalement banal est relevé par un jeu parodique à retardement que n’aurait pas renié le Jean Dujardin d’OSS 117, et une extraordinaire maîtrise de la couleur et de la lumière, mâtinée d’un kitsch fotoromanzo impeccable. L’une des jeunes séries à suivre…

Terminons ce tour de France avec le Commissaire Raffini, un flic à la Maigret, qui sait utiliser ses capacités de déduction. Avec ses grosses moustaches, sa traction avant 15 CV et ses Gauloises fumées à la chaîne, il nous plonge dans le charme de la France d’après-guerre. Pas de surenchère ni d’effet spéciaux ici, mais des enquêtes classiques bien menées. Sauf qu’une filature ne serait pas superflue pour suivre à la trace les aléas éditoriaux de cette série scénarisée par Rodolphe, qui se sera promenée chez pas moins de sept éditeurs, en plus de connaître quelques hiatus et un changement de dessinateur… Ainsi, à une première période au noir et blanc contrasté, plus nerveuse, initiée avec Jacques Ferrandez en 1980, suit une seconde, depuis 1994, traitée en délicatesse par les couleurs lumineuses et la ligne fine de Christian Maucler. Et voici la bonne nouvelle : les amateurs pourront bientôt lire deux nouveaux tomes de cette série voyageuse, Si tu vas à Rio et L’inconnue de Tower Bridge, à paraître sous peu chez Desinge & Hugo & Cie (Desinge étant l’ex-patron de L’écho des savanes et d’Albin Michel BD).

Des francs-tireurs

Hors des séries, quelques auteurs d’exception nos ont donné des récits uniques à forte personnalité. C’est le cas notamment de Frédéric Bézian, qui avec Les garde-fous, poursuivant la veine esthétique entreprise avec le récit fantastique Ne touchez à rien, nous livrait un polar d’une rare sophistication. Le lieu de l’intrigue : une vaste villa aux lignes géométriques, située sur le bord d’un lac à l’écart de la civilisation, à laquelle on n’accède que par un tunnel ou en barque, et qu’un enquêteur croit être l’endroit du prochain assassinat d’un maniaque qui assassine des jeunes femmes selon un modus operandi aussi complexe que rigoureux. À l’image de cette maison. À l’image de cet album où les cases et les couleurs se répondent autour du trait griffé, acéré de Bézian. Un formidable livre-objet, à la fois glacé et vibrant d’intensité, à lire et à relire.

L’œuvre du Norvégien Jason se caractérise quant à elle par des ambiances austères, d’un certain statisme, et des personnages flegmatiques à masque animalier. Et pourtant, si chacun de ses albums ou presque vaut le détour, il nous donne avec Hemingway son opus le plus abouti. Celui-ci met en scène, dans le Montmartre des années 20, l’immense écrivain dont le nom donne le titre à l’album, accompagné des monstres littéraires de l’époque (James Joyce, Francis Scott Fitzgerald, Ezra Pound), cette fois tous auteurs de bandes dessinées, facétieuse transposition ! Sous l’égide de Gertrud Stein, ils vivent enchaînés à leurs tables à dessin, alignant les cases, s’efforçant d’entretenir leurs femmes ; puis ils en ont assez de ce métier de gagne-petit, et organisent un braquage de banque qui sera un formidable ratage. Pour parachever cet univers réjouissant, Jason propose une finale échevelée et tentaculaire, en offrant les points de vue successifs des différents personnages impliqués, démêlant lentement l’écheveau de l’intrigue. Génial.

Nous sommes à présent dans un bar des faubourgs. Un type s’installe au comptoir, annonce froidement à la patronne la mort de Jésus Morales. C’est une discussion en voix off qui s’anime, jusqu’à ce qu’apparaissent de premières images instantanées, muettes et impassibles, où nous reconstituons, au fur et à mesure de l’échange, le récit en puzzle de ce type un brin frappé… Ce polar d’atmosphère, où personne d’impliqué n’est réellement innocent, exhibe un dessin minutieux et fouillé – du travail d’orfèvre – fait d’une hachure subtile complétée de beaux aplats noirs. Son imagerie cultive un goût certain pour le kitsch des années 70 et les tronches mémorables. Coiffures afros, aisselles moites, hôtel minable au réceptionniste hawaïen ; Tarantino, es-tu là ? Un casting sans faute pour un pur délice de voyeurisme. En 2010, Anthony Pastor changeait de registre pictural pour nous offrir Las Rosas, « western tortilla à l’eau de rose », imposant roman graphique sis au croisement improbable entre les univers des frères Cohen et Dardenne. Polar ? Si on veut.

Ice cream, p. 19

Ice cream, p. 19

Des adaptations

Le polar en bande dessinée nous a aussi gratifié d’un lot d’adaptations réussies, à commencer par celles, incontournables, du déjà cité Jacques Tardi des aventures du Nestor Burma de Léo Malet ; 120, Rue de la Gare, pour ne nommer qu’elle, étant l’une des plus grandes réussites de la bande dessinée tout court. Mais peut-être connaît-on moins celle de Jeux pour mourir, unique roman de Géo-Charles Véran, pour lequel il s’était mérité le Grand Prix de littérature policière en 1950. Ce foudroyant polar de banlieue où l’univers de l’enfance se perd dans celui des adultes n’a depuis rien perdu de son intensité. Les excellents dialogues de Véran y font mouche sous la ligne grasse d’un Tardi en couleurs, pour lesquelles il nous a peu habitués hors des Adèle Blanc-Sec.

À découvrir également, l’exhumation qu’ont faite Ted Benoît et François Ayroles de Playback de Raymond Chandler, un thriller aux accents hard-boiled, scénario pour un film jamais tourné, enfin venu à la vie en bande dessinée. Le trait cassant, les éclairages crus et les noirs insistants d’Ayroles font merveille dans cette tragédie noire où une riche héritière tentant de fuir un passé obscur se retrouve prisonnière d’un univers de faux-semblants, écartelée entre riches oisifs et petits escrocs.

Il serait facile de s’étendre davantage, aussi concluons avec une pièce maîtresse : l’adaptation du Shutter Island de Dennis Lehanne par Christian De Metter, pour lequel ce dernier s’est mérité le prix de l’Association des libraires spécialisés en bandes dessinées en 2009, et pour cause : le traitement de l’image si particulier de l’auteur, un réalisme photographique dilué par une aquarelle à la touche brute, et cette fois dans une palette froide et sombre, aura fait mouche en ne rendant qu’encore plus saisissante l’ambiance oppressante de ce huis-clos insulaire aux foudroyantes perturbations météorologiques et psychologiques …

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Un privé à la cambrousse (10 tomes), Bruno Heitz, Seuil, env. 120 p. ch.
J’ai pas tué de Gaulle : mais ça a bien failli…, Bruno Heitz, Gallimard, coll. «Bayou», 119 p.
Jérôme K. Jérôme Bloche (21 t. parus), Alain Dodier, Dupuis, 48 p. et 56 p. ch.
Le Choucas (6 t.) et Les tribulations du Choucas (2 t.), Lax, Dupuis, 48 p. ch.
On dirait le Sud (1 t. paru), Raphaël Gauthey et Cédric Rassat, Delcourt, 64 p.
Commissaire Raffini (t.10 à paraître), Jacques Ferrandez puis Christian Maucler, Hugo & Desinge & cie, 48 p. ch.
Les garde-fous, Frédéric Bézian, Delcourt, 80 p.
Hemingway, Jason, Carabas, 48 p.
Ice cream, Anthony Pastor, Actes sud / L’an 2, 91 p.
Las Rosas, Anthony Pastor, Actes sud / L’an 2, 320 p.
Jeux pour mourir, Jacques Tardi d’après Géo-Charles Véran, Casterman, 130 p.
Playback, François Ayroles et Ted Benoît d’après Raymond Chandler, Denoël graphic, 114 p.
Shutter Island, Christian De Metter d’après Dennis Lehanne, Casterman / Rivages / Noir, 128 p.