Pourquoi ne pas profiter du salon Le crime est à la page pour effectuer un tour d’horizon de la bande dessinée policière ? Voyons aujourd’hui quelques classiques et lectures marquan- tes, hors des sillons tout tracés de ces grosses machines commerciales que sont XIII, Largo Winch, I.R.$. et consorts…

Quelques grandes signatures

Quand on pense polar et bande dessinée, nous vient immanquablement à l’esprit l’œuvre de Jacques Tardi. Cet auteur reconnaissable entre tous, s’il est étiqueté d’«expressionniste» par Beaux-Arts Magazine, conserve assurément une grande lisibilité ; ainsi, il a su conquérir le grand public comme les amateurs exigeants. Mais encore, Tardi affiche entre autres centres d’intérêt une prédilection pour les quartiers sordides du roman noir à la française. D’ailleurs, la grisaille qui se dégage de ses ambiances urbaines est à tel point passée dans l’imaginaire courant que des présentateurs météo français n’hésitent pas, pour qualifier un ciel maussade, de dire qu’« il fait un temps à la Tardi ». En attendant la sortie imminente en librairie de La position du tireur couché (Futuropolis), une adaptation du roman de Jean-Patrick Manchette, penchons-nous sur quelques autres de ces classiques de la ligne.

Jean-Claude Floc’h, dit Floc’h, jouit aujourd’hui d’une tribune qui dépasse largement la sphère de la bande dessinée. Sa ligne veloutée d’une rare élégance lui a depuis longtemps permis d’œuvrer également du côté de l’illustration (récemment, les couvertures des livres de David Sedaris aux éditions de l’Olivier), de l’affiche de cinéma (pour Alain Resnais et Woody Allen, notamment), etc. Mais à l’origine, ce qui le fait connaître est le fruit d’une collaboration exemplaire avec l’écrivain François Rivière, la Trilogie anglaise : trois « enquêtes » dont les personnages principaux, Francis Albany et Olivia Sturgess, sont un critique littéraire et son égérie, une grande dame du roman policier britannique. Ce véritable monument académique de la bande dessinée policière, avec son classicisme soigné, ses clins d’œil à Hitchcock ou Agatha Christie, et ses savoureuses métafictions, sera complété vingt ans plus tard d’une émouvante mise en abyme : la biographie post-mortem d’Olivia Sturgess, conçue à la manière d’un documentaire télé…

Impossible de passer sous silence ce grand maître du noir et blanc qu’est l’Argentin José Muñoz, et plus particulièrement sa série Alack Sinner, dont les huit tomes ont été réédités en deux beaux gros pavés par Casterman en 2007. Cet anti-héros de Sinner est un flic défroqué, dégoûté de la corruption et du racisme primaire sévissant au sein du corps policier new-yorkais. Reconverti en privé, il devient le défenseur des causes perdues et des immigrants paumés ; et si son regard est certainement cynique, son sens de l’amitié est quant à lui indéfectible. Par son noir et blanc évolutif, coupé au couteau, et son savant travail de composition, Muñoz crée une magnifique résonance aux scénarios de Carlos Sampayo, qui ne pouvait rêver d’un meilleur porte-voix pour ses dialogues décapants et ses univers désenchantés.

L’Italien Vittorio Giardino a quant à lui joué son univers policier sur deux séries. Sam Pezzo se rapproche davantage de l’univers du hardboiled : urbanité déliquescente, privé minable un brin macho, truands, malfrats et arnaques, femmes fatales ; les clichés du genre, quoi ! Mais ce sont sans doute justement les clichés qui construisent tout le plaisir esthétique des nouvelles de Sam Pezzo ; car pour camper les gueules d’affreux comme les beautés troublantes, et pour fouiller l’immoral avec élégance, le noir et blanc raffiné de Giardino n’a pas son pareil ! L’auteur a enchaîné ensuite avec Max Fridman, des récits plus ambitieux. Ici, exit le second degré : nous entrons de plain-pied dans le contre-espionnage et la géopolitique européenne de l’entre-deux-guerres. Fridman est un personnage plutôt effacé. En fait, il croyait avoir décroché ; sauf qu’« on ne quitte jamais complètement la  »mutuelle » ! » Voilà donc que notre espion doit rempiler, et malgré sa nervosité, il s’en tire plutôt à bon compte. Qu’il dépeigne une sophistication toute slave, les charmes turcs ou l’ardeur espagnole, Giardino, un des maestro du fumetti, distille un exotisme cosmopolite dans des récits brillamment orchestrés.

Le jeu du noir, du blanc et du détail : une remarquable entrée en matière pour Sam Pezzo.

Cycles courts

À côté de ces monuments, des auteurs ont excellé dans la série brève, ou few-shots, comme se plaisent à la dire nos cousins Français, indécrottables américanophiles. Un cycle court, ou un court feuilleton, utilise à bon escient les cassures de la tomaison, se nourrit du cliffhanger ; c’est un projet défini, complet, sans temps mort, et qui ne s’allongera pas indûment en raison de son succès.

L’un des meilleurs exemples est sans doute Le pouvoir des innocents de Laurent Hirn et Luc Brunshwig, haletant thriller en cinq tomes construit autour d’une thématique qui demeurera hélas toujours d’actualité. Cinq tomes pour cinq personnages, ou cinq points de vue différents autour d’une situation brûlante : une joute électorale pour la mairie de New York. S’affrontent deux candidats : un zélateur de la sécurité publique (qui finance en sous-main des gangs criminalisés) et une ex-directrice d’orphelinat (la candidate « sociale »)… Mais les choses ne sont pas si manichéennes qu’on pourrait le croire, et chaque personnage de cette série possède sa part d’ombre… En fait, rien n’est gratuit – pas même la violence – dans ce récit à l’implacable tension de Brunshwig.

Seizon life de Kaiji Kawaguchi tire également son épingle du jeu de façon admirable. Dans ce seinen manga en trois tomes, un salaryman typique, qui a sacrifié sa vie de famille pour sa carrière, croit voir le destin se retourner contre lui : après que sa fille ait disparu inexplicablement quatorze ans plus tôt et que sa femme ait décédé d’un cancer, il apprend être lui-même atteint du même mal et n’en avoir plus que pour six mois à vivre. Prenant conscience de la vanité de son existence, il décide de mettre fin à ses jours. Mais au moment où il s’apprête à passer à l’acte, un coup de téléphone lui apprend qu’on vient de retrouver le cadavre de sa fille ! Ce coup du hasard providentiel deviendra pour l’homme la voie de la rédemption : en effet, comme la prescription pour un meurtre est de quinze ans au Japon, les six mois qu’il lui reste à vivre deviendront pour cet homme les six mois restants pour retrouver l’assassin de sa fille. Comment mène-t-on une enquête lorsque les années ont depuis longtemps maquillé les traces du crime ? En s’accrochant au moindre indice… Et c’est là toute la puissance de Seizon life ! Ne vous laissez pas prendre en ne vous procurant pas les trois tomes d’un coup, ce serait pire qu’un coït interruptus

On connaît surtout le tandem formé par Jérôme Lereculey et David Chauvel pour leur versant fantasy (Arthur : une épopée celtique ou Sept voleurs) ; mais n’oublions par leur première collaboration, Nuit noire, un véritable voyage au bout de l’enfer… Marc, un jeune adulte, voit son ami Joey, qu’il connaît depuis l’enfance, débarquer brusquement chez lui après un séjour derrière les barreaux. Si on sent qu’une amitié subsiste encore entre les deux jeunes hommes, on comprend aussi à quel point ils sont devenus des étrangers, alors que Marc a de plus en plus de mal à gérer le tempérament explosif de Joey. Surtout lorsque ce dernier abat deux policiers chez lui et que Marc, au nom de cette amitié, se retrouve otage d’une nuit qui deviendra de plus en plus noire… Cette trilogie savamment construite sur une série de retours en arrière campe très efficacement les personnalités des deux protagonistes et le lien qui les unit. Chauvel est ici particulièrement inspiré, et nulle gêne pour ce changement de registre chez Lereculey, alors que son trait chargé gratte à merveille ces ambiances désespérées.

Passée relativement inaperçue à sa sortie, la trilogie Sans pitié vaut pourtant elle aussi son pesant de cacahuètes, ne serait-ce que pour les noirs goudronnés et les audaces de composition du dessinateur Olivier Thomas, et le cadre marseillais – joliment dépaysant – du récit habile de Pascal Génot et Bruno Pradelle. Ici, on nage dans la cocaïne et la corruption, tandis qu’un tueur ultraviolent élimine les chefs de la mafia locale (des ex-membres de l’OAS) et que deux jeunes se retrouvent malgré eux coincés dans cet engrenage fatal… Et c’est Didier Daeninckx qui signe la préface.

Des séries qui vous trouent

D’un autre côté, il y a ces grandes séries, celles qui tissent leur univers depuis des tomes et des tomes sans que la qualité ne faillisse. L’une d’entre elles qu’on se plaît à faire découvrir depuis longtemps est sans contredit Fog de Cyril Bonin et Roger Seiter. Fog fait plutôt dans le polar historique, avec son Angleterre victorienne au goût vénéneux… Avec ses affaires crapuleuses ou mystérieuses qui font patauger Scotland Yard – et pour cause -, car toujours se glissent dans les intrigues de Fog un certain soupçon de fantastique… Ajoutons à cela que le trait stylisé et finement ouvragé de Bonin se bonifie avec les épisodes, et vous aurez toutes les raisons de vous plonger vous aussi dans le brouillard londonien…

Ne délaissons pas nos voisins américains, qui avec Criminal de Sean Phillips et Ed Brubaker nous ont donné l’une des séries policières les plus enthousiasmantes des dernières années. Pas de personnage récurrent à proprement parler dans cette série, mais plutôt un réseau de personnages, qui se croisent dans un univers interlope où sont réunis tous les stéréotypes du genre : voleurs congénitaux, drogués repentis, boxeurs, flics véreux, anciens du Vietnam, bars miteux, valises pleines de billets… Mais Brubaker, en scénariste d’expérience, derrière le vernis de la rixe musclée et de l’hémoglobine, construit une réelle œuvre d’auteur en sublimant les clichés ainsi qu’en surprenant le lecteur là où il s’y attend le moins. Et le réalisme à haut contraste de Sean Philips n’est pas en reste !

Concluons la première partie de cette incursion dans l’univers de la bande dessinée policière avec une série elle-même assassinée ! Ça arrive parfois, sans que le lecteur n’y puisse rien : des auteurs qui se brouillent entre eux… Et c’est malheureux, car en deux tomes, la géniale série RG de Frederik Peeters et Pierre Dragon était déjà devenue un sommet du genre. On connaît déjà Peeters, l’un des auteurs les plus brillants de sa génération, pour son intelligence narrative. Que dire alors de RG (pour « renseignements généraux », les services secrets français), où il puise ses scénarios dans les anecdotes et témoignages d’un ex-agent anonyme (Pierre Dragon étant un pseudonyme) ? Cette collaboration de rêve avait pourtant conféré à cette série-éclair – foudroyante et foudroyée – de saisissants accents de réalisme en plus d’un inimitable parfum de vécu…

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La position du tireur couché, Jacques Tardi d’après Jean-Patrick Manchette, Futuropolis, 104 p. (à paraître cette semaine MÀJ 20/12 : sortie reportée au janvier )
Une trilogie anglaise, Floc’h et François Rivière, Dargaud, 180 p.
Intégrale Alack Sinner (2 tomes), José Muñoz et Carlos Sampayo, Casterman, 390 et 334 p.
Sam Pezzo (édition intégrale), Vittorio Giardino, Glénat, 224 p.
Max Fridman (5 tomes), Vittorio Giardino, Glénat, 94, 64 et 48 p.
Le pouvoir des innocents (5 tomes), Laurent Hirn et Luc Brunshwig, Delcourt, 56 p. ch.
Seizon life (3 tomes), Kaiji Kawaguchi, Panini, env. 200 p. ch.
Nuit noire (édition intégrale), Jérôme Lereculey et David Chauvel, Delcourt, 143 p.
Sans pitié (3 tomes), Olivier Thomas, Pascal Génot et Bruno Pradelle, Emmanuel Proust, 48 p. ch.
Fog (8 tomes parus), Cyril Bonin et Roger Seiter, Casterman, 64 et 56 p. ch.
Criminal (tome 5 à paraître en janvier), Sean Philips et Ed Brubaker, Delcourt, env. 120 p. ch..
RG (2 tomes), Frederik Peeters et Pierre Dragon, Gallimard, coll. « Bayou », 108 et 106 p.