Lorsque j’ai dû m’asseoir pour réfléchir aux dix livres qui ont marqué mon parcours de lecteur, des dizaines de titres, d’histoires et de personnages ont revendiqué cet honneur. Je commencerai donc par saluer les grands oubliés de ce palmarès, les Folco, Ellroy, Vian, Laferrière, Hesse et Tolstoï, qui mériteraient tous de figurer dans cette chronique. Ils ont tous été des mentors à un moment ou l’autre de ma vie. Pour ce palmarès, je me suis borné aux livres « coup de poing », à ces lectures dont je ne suis pas ressorti indemne.

Il y a des livres qui vous secouent jusqu’au fond des entrailles. Pour moi, Terre des hommes d’Antoine de Saint-Exupéry est de ceux-là. Le père du Petit prince y raconte ses périples d’aviateur à une époque où voler signifiait encore jouer avec la mort. Alors que l’auteur affronte les montagnes, la mer et le désert, tout le livre converge vers cette phrase ultime : « Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné. » Cette conclusion et le crescendo pour y parvenir sont pour moi une oasis à laquelle je m’abreuve depuis vingt ans.

Voici un roman qui prouve hors de tout doute qu’on peut traiter d’un sujet difficile sur un mode léger, voire comique. Dans L’avaleur de sable, on suit Julien, un paumé encore sous le choc du décès de sa conjointe, qui essaye de reprendre goût à la vie. L’intérêt du premier roman de Stéphane Bourguignon réside dans son ton : les descriptions, souvent hilarantes, sont toujours empreintes d’amertume ; malgré l’humour, la trame demeure sérieuse, voire triste. Peuplé de personnages savoureux et de jeux de mots irrésistibles, L’avaleur de sable et sa suite, Le principe du geyser, forment un duo unique au sein de la littérature québécoise.

Tout le monde connaît Alfred Hitchcock, le maître du suspense, et les passionnés du cinéma connaissent forcément François Truffaut, réalisateur emblématique de la Nouvelle Vague. Bien que leurs films soient aux antipodes, ces deux grands réalisateurs nous ont offert, avec leurs entretiens, l’un des plus beaux ouvrages de référence sur le cinéma. Plus qu’un traité sur le septième art, c’est la rencontre de deux visionnaires, de deux approches totalement différentes et néanmoins complémentaires, le tout livré à travers un échange passionné et respectueux.

Il y a des œuvres tellement simples qu’elles tendent vers la pureté ; ainsi pourrait-on qualifier Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway. Cette histoire d’un vieil homme en pleine mer, seul dans sa barque, livrant un combat sans merci contre un poisson gigantesque, permit à son auteur de remporter le prix Nobel de littérature en 1954. Le récit est si fluide et rempli d’évidences qu’on croirait pouvoir l’écrire nous-mêmes. Erreur. Ce roman presque philosophique sur l’importance de se battre jusqu’au bout, quoi qu’il arrive, témoigne de l’immense talent de son auteur qui rassemblait, dans ce chant du cygne, tous les thèmes qui lui sont chers.

Je me souviens encore de Gil Courtemanche invité à l’émission de Christiane Charrette. Se donnant des airs à la Gainsbourg, il parlait du journalisme avec dégoût. Son premier roman, Un dimanche à la piscine à Kigali, dénonçait à la fois le génocide au Rwanda et l’attitude des médias occidentaux qui, au lieu de couvrir l’événement, sirotaient des cocktails autour de la piscine d’un grand hôtel à Kigali. L’auteur, journaliste à Radio-Canada, avait été témoin de toute cette hypocrisie et son livre allait désillusionner nombre de lecteurs sur les grandes vertus de l’aide humanitaire.

C’est bien connu, la lecture de Sur la route, le premier roman de Jack Kerouac, provoque une irrépressible soif de liberté. La réussite de cette œuvre ne repose pourtant ni sur son écriture, ni sur son intrigue, toutes deux fort simples. Le choc provient de la naïveté même de Jack Kerouac, de sa manière de nous faire découvrir en même temps que lui ces petits patelins poussiéreux, sa désillusion progressive, ses misères de voyageur fauché et, soudain, le choc : l’arrivée à San Francisco, qui bouleverse tout ! Ce sera la découverte d’un mode de vie nouveau : les virées, le jazz, l’abus de drogues, l’éveil de l’esprit et finalement le retour au bercail. On traverse les États-Unis sans se soucier du lendemain, au petit bonheur la chance, ouvert aux expériences nouvelles, quitte à perdre quelques plumes en chemin ; et c’est peut-être là que réside tout l’envoûtement que procure ce roman, dans cette manière de redécouvrir le monde coûte que coûte.

Dostoïevski a signé des romans-fleuves et pourtant celui qui m’a le plus marqué fait à peine 200 pages. Le joueur, c’est l’histoire d’un prolétaire futé qui décide de devenir riche pour gagner le droit de marier une femme issue de la bourgeoisie. Intelligent et débrouillard, il s’élève rapidement dans l’échelle sociale, jusqu’au jour où il entre dans un casino et gagne une fortune à la roulette. Commence alors une descente aux enfers inéluctable. Le talent de Dostoïevski pour disséquer l’âme humaine nous entraîne, tels des funambules, sur la mince ligne qui sépare l’espoir de l’utopie.

Dominique Lapierre et Larry Collins ont écrit deux romans qui mériteraient de figurer dans ce palmarès : La cité de la joie et Cette nuit la liberté. Je me bornerai au second, surtout parce qu’il m’a fait découvrir Gandhi et sa philosophie. Cette nuit la liberté, c’est l’histoire de l’Inde sur le chemin de son indépendance. Véritable mine de renseignements, ce roman historique mené tambour battant nous entraîne dans la pluralité de l’Inde, ses guerres intestines et l’effroyable massacre de milliers de gens au lendemain de la libération, alors que le pays se divisait en deux entités distinctes : L’Inde et le Pakistan.

À la suite de ma lecture de Cette nuit la liberté, je me suis passionné pour Gandhi. Après avoir lu Autobiographie, du Mahatma lui-même, j’ai découvert Gandhi ou l’éveil des humiliés, la biographie écrite par Jacques Attali. Autant vous le dire, j’ai autant eu le coup de foudre pour l’auteur que pour son sujet. Loin de se contenter d’établir une simple chronologie des évènements qui ont mené à l’indépendance de l’Inde, Attali nous fait comprendre les enjeux mondiaux et l’impact de la doctrine non-violente sur la pensée occidentale. Bref, il dresse le portrait complexe d’un homme qui changea la face du monde.

Le livre de l’intranquillité : voici une œuvre singulière qui se déguste lentement, dans laquelle Fernando Pessoa se glisse dans la peau des gens qu’il croise dans la rue, le temps de nous raconter un bref épisode de leur vie. En se basant sur ses observations, l’auteur fait preuve d’une extraordinaire empathie, essayant de comprendre ce que vivent ces gens croisés par hasard. Il en résulte une œuvre sensible, lucide, parsemée de courts textes où la nature humaine est à l’honneur.

Oserais-je mettre ce livre dans mon palmarès ? Eh bien, oui. La synergologie analyse notre langage corporel, ces gestes qui nous trahissent. Je l’avoue : l’ouvrage de Philippe Turchet trône en permanence sur mon bureau ! L’auteur y répertorie les différents gestes, manies, tics, qui trahissent notre pensée malgré nous. Enrichie de graphiques et de dessins illustrant les gestes en question, Turchet y joint également des notes explicatives sur les origines psychosomatiques de ces réflexes inconscients.

* * *

Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry, Gallimard, coll. « Folio », 181 p., 9782070360215
L’avaleur de sable, Stéphane Bourguignon, Québec Amérique, coll. « QA compact », 239 p., 9782764401330
Hitchcock par Truffaut, François Truffaut et Alfred Hitchcock, avec la coll. de Helen Scott, Gallimard, 312 p., 9782070735747
Le vieil homme et la mer, Ernest Hemingway, Gallimard, coll. « Folio », 48 p., 9782070360079
Un dimanche à la piscine à Kigali, Gil Courtemanche, Boréal, coll. « Boréal compact », 283 p., 9782764601693
Sur la route, Jack Kerouac, Gallimard, coll. « Folio », 436 p., 9782070367665
Le joueur, Fedor Dostoïevski, Leméac, coll. « Babel », 240 p., 9782742728213
Cette nuit la liberté, Dominique Lapierre et Larry Collins, Presses Pocket, 765 p., 9782266146937
Gandhi ou l’éveil des humiliés, Jacques Attali, Le livre de poche, 600 p., 9782253125594
Le livre de l’intranquillité, Fernando Pessoa, Bourgois, 610 p., 9782267021776
La synergologie : Comprendre son interlocuteur à travers sa gestuelle, Philippe Turchet, de l’Homme, 303 p., 9782761919036