Notre Salon Le crime est à la page a été officiellement lancé hier soir. La Librairie Monet, ou du moins sa salle d’exposition, arbore maintenant la couleur noire, et Le délivré se penchera sur la question au cours du mois de décembre, sous différentes facettes. Et c’est moi qui me lance la première, puisqu’il paraît que je suis la « Madame Polar » de la Librairie ! Ce n’est pas que je sois la seule à en lire (d’ailleurs, beaucoup de mes collègues viennent voir du côté mauvais genre assez souvent), mais c’est certain que je suis celle qui en dévore le plus, ça devient boulimique…

Pour l’occasion, j’ai eu envie de me lancer dans le même exercice que mes collègues Éric et Rhéa, en vous présentant pour ma part les dix polars qui m’ont influencée en tant que lectrice et qui ont fait de moi une passionnée du genre. Ils ne sont peut-être pas tous excellents au niveau littéraire – et je ne relirai probablement pas ceux du début avec autant de plaisir -, mais ce sont eux qui m’ont ouvert au roman policier, qui m’ont fait découvrir un genre qui aujourd’hui est devenu un peu plus qu’un simple divertissement pour moi.

On commence par la Bibliothèque Verte (eh oui, jeunesse oblige) et l’héroïne de Caroline Quine avec Alice et le carnet vert. Alice Roy (Nancy Drew, en anglais) a dix-huit ans, une voiture, un copain et elle est détective privée : de quoi faire rêver à une indépendance prochaine ! Avec ses deux amies, Marion et Bess, elle se lance dans des enquêtes qui pourraient parfois mal tourner. Mais rassurez-vous, nous sommes dans la Bibliothèque Verte et tout finit bien à la fin.

Difficile de lire du roman policier sans être passée tout d’abord par la case Agatha Christie. Ah, Hercule Poirot et ses fameuses cellules grises ! Le polar à l’anglaise, avec peu de sang mais du thé et des scones à volonté ! C’est peut-être Le meurtre de Roger Ackroyd qui m’a le plus marqué. Impossible de vous dire pourquoi sans dévoiler la fin – ce qui serait terrible pour un policier -, mais disons simplement que ce roman m’a appris qu’on pouvait jouer avec les codes du genre et faire un pied de nez au lecteur en le surprenant mais sans le décevoir.

Lorsqu’on est adolescent, on aime bien se faire peur. En tout cas, moi, j’aimais ça. Et Mary Higgins Clark est passée maître dans l’art du thriller. Une jeune femme en détresse, du danger, de la peur, un sauveur (si possible, beau…) De quoi passer des nuits blanches sous la couette, lampe de chevet allumée, pour finir avant le matin La clinique du docteur H. Clark m’a embarqué dans un monde qui paraissait bien loin pour une adolescente française, mais c’est aussi pour cela que c’est tellement bon : on peut retrouver son bon vieux chez-soi le lendemain matin.

Le roman policier, pour beaucoup, cela a un léger accent américain. Michael Connelly avec Le Poète a marqué beaucoup de lecteurs, dont moi. La recherche de la vérité sur la mort de son frère va mener le journaliste Jack McEvoy à découvrir une véritable série de meurtres de policiers. Probablement mon premier tueur en série en littérature si on exclut les divers ogres et barbe-bleue ! Et ce titre est toujours une référence du genre.

Mais le tournant absolu, la grande claque définitive, c’est James Ellroy qui me l’a donné avec Le Dalhia noir. Je me souviens encore les heures nocturnes à lire, l’horreur des meurtres racontés, la corruption de tous et l’immense plaisir provoqué par l’écriture brute et violente. On ne sort pas indemne de cette lecture, pas plus que de celle des autres titres d’Ellroy ; on comprend mieux le monde. C’est un réveil plutôt agressif mais tellement nécessaire. Le polar devient un instrument de description d’une réalité et de critique sociale. C’est là que j’ai définitivement été harponnée.

Et puis il y a eu le polar français aussi, avec Fred Vargas et L’homme aux cercles bleus. J’ai tout de suite aimé sa touche de fantaisie, le côté excentrique de son héros Adamsberg, qui s’éloignait du détective hard-boiled américain tout en restant pourtant totalement dans le roman policier. L’enquête était là, mais plus proche de notre réalité, sans toutefois y être vraiment.

La découverte suivante fut latino-américaine, et plus précisément mexicaine avec Paco Ignacio Taibo II (et j’en donne un aperçu ici). Je crois en avoir dévoré au moins trois d’affilée, en commençant par Jours de combat, qui marque ma rencontre avec Héctor Belascoarán Shayne, le détective borgne et boiteux. C’est avec lui que j’ai compris que le polar pouvait aussi être déjanté, un peu fou. Qu’il pouvait être le moyen de découvrir une société, de parler politique et de rêver à un monde meilleur. Comme Ellroy mais d’une autre manière, il m’a appris à me replacer dans un contexte, à mieux réfléchir, à voir plus loin que mon petit bout de vie.

Je crois que je ne peux pas faire l’impasse sur Ian Rankin et Rébus, son détective bourru que j’ai découvert dans L’Étrangleur d’Édimbourg. Il est le premier qui m’a donné le goût des enquêteurs obstinés, talentueux, terriblement seuls et légèrement alcooliques (je suis sûre que d’autres noms vous viennent tout de suite à l’esprit). Rankin a aussi une telle manière de décrire la ville d’Édimbourg qu’on y sent la pluie, l’odeur du fish and chips et celle des pubs enfumés. Ce sont les polars qui me disent dans quel monde je vis, la réalité de ceux qui se sont perdus et la violence quotidienne de notre société.

Mo Hayder, de son côté, nous éloigne totalement de notre ordinaire. Avec Tokyo, elle nous plonge dans l’horreur absolue, petit bout par petit bout, jusqu’à ce que le récit dépasse tout ce qu’on pouvait imaginer. Et pourtant, elle aussi ne fait que nous dire de quoi l’homme est réellement capable puisqu’elle parle des exactions qu’ont commises les Japonais pendant la guerre. Les femmes en polar ont vraiment l’imagination noire…

J’admets que je triche un peu sur mon dernier choix, puisque je ne l’ai pas lu en entier (heureusement !) et que ce n’est pas vraiment un polar non plus. Néanmoins, il marque ma plongée définitive dans le grand bain du roman policier. Il s’agit des deux gros volumes du Dictionnaire des littératures policières, dirigé par Claude Mesplède chez Joseph K. C’est cet ouvrage qui m’a fait me rendre compte à quel point ma connaissance du genre était infime et combien j’avais envie d’en apprendre davantage. L’acheter a été pour moi une façon de dire « Bonjour, je m’appelle Morgane et je suis fan de polar. » C’est la bible du genre, autant pour lire sur les auteurs qu’on connait déjà que pour découvrir ceux qu’on va lire bientôt.

Et puis comme le dit si bien Daniel Pennac dans sa préface : «  Ce dictionnaire si minutieusement achevé est un roman sans fin. »

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Voilà donc dix livres ou auteurs qui ont dessiné ma direction de lectrice. En tout cas, les dix qui m’apparaissent maintenant car je suis sûre que d’autres que j’aurais pu nommer également me viendront dès demain. Et puis, il m’aurait fallu citer tant d’autres auteurs qui constituent ma bibliothèque pour la rendre plus noire encore, comme James Sallis, Jo Nesbo, Craig Johnson, Jean-Bernard Pouy, Jean-Claude Izzo, R.J. Ellory, Arnaldur Indridason, André Marois, Daniel Pennac et j’en oublie.

Mais on voit à travers ces dix livres ce qui m’attire tant dans ce genre littéraire : sa capacité à me faire déconnecter de mon quotidien, à m’emporter dans un autre monde à la fois angoissant et passionnant. En même temps, c’est aussi parce qu’il décrit une réalité sociale et humaine qu’il m’intéresse. J’aime qu’un auteur s’en serve pour critiquer le monde qui nous entoure, pour montrer la noirceur de l’âme humaine tout autant que le courage en chacun de nous, et qu’il me fasse réfléchir sur la notion de justice. En fait, le polar me permet de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons, et ce n’est pas rien finalement.

Tout ça en partant d’une détective de dix-huit ans avec une voiture !

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Alice et le carnet vert, Caroline Quine, Hachette jeunesse, coll. « Bibliothèque Verte », 185 p.
Le meurtre de Roger Ackroyd, Agatha Christie, diverses éditions.
La clinique du docteur H, Mary Higgins Clark, Le livre de poche, 311 p.
Le poète, Michael Connelly, Seuil, coll. « Points », 565 p.
Le Dahlia noir, James Ellroy, Rivages, coll. « Rivages-Noir », 504 p.
L’homme aux cercles bleus, Fred Vargas, Viviane Hamy, coll. « Chemins nocturnes », 213 p.
Jours de combat, Paco Ignacio Taibo II, Rivages, coll. « Rivages-Noir », 266 p.
L’Étrangleur d’Édimbourg, Ian Rankin, Le livre de poche, 285 p.
Tokyo, Mo Hayder, Presses de la cité, coll. « Sang d’encre », 429 p.
Dictionnaire des littératures policières (2 volumes), Claude Mesplède (dir.), Joseph K, 1088 p. ch.