Quelle difficulté que de choisir uniquement dix titres… Ma sélection est donc un peu plus élargie et présente trois catégories : Antiquité, Histoire contemporaine et Homme VS Nature. Pourquoi ces thèmes ? Si l’histoire me passionne depuis que je suis petit, ce n’est qu’au baccalauréat que je m’y suis plongé ; à ce moment, l’histoire contemporaine s’est rapidement imposée comme sujet de prédilection : le XIXe siècle avec ses révolutions et ses découvertes scientifiques, et le XXe siècle pour la montée des démocraties et la Guerre froide. Le goût pour l’Antiquité, cette période riche en textes de qualité et en réflexions pas si éloignées de nous, est venu sur le tard, comme je l’expliquerai ci-après. Enfin, le voyage m’a toujours passionné, et la rencontre de l’homme et de la nature fait partie pour moi de ce voyage. Que ce soit face à la mer, aux montagnes ou à la chaleur, chaque voyage pousse nos limites et c’est de ces limites dont parlent ces romans.

ANTIQUITÉ

Il y a plusieurs années, au moment où je débutais mes cours d’histoire à l’UQAM, la période de l’Antiquité m’ennuyait profondément. J’y préférais les batailles et les récits diplomatiques du XXe siècle, jusqu’à ce que je découvre un auteur : Plutarque. Ayant eu par la suite l’occasion d’effectuer un cours d’histoire romaine à Mexico, je passais mes mercredis après-midi à lire ses Vies parallèles (la bibliothèque de l’UNAM possède de nombreux auteurs en édition de luxe…) à la terrasse d’un café de la rue Madero. Vies parallèles compare les hommes grecs aux hommes romains, comme Alexandre à César, dans un descriptif de faits et d’actions. Dans cette lecture loin d’être facile, on peut se perdre dans les grades de la hiérarchie romaine, mais l’évocation de ces vies d’aventures et légendaires m’a lancé dans une suite de lectures enrichissantes sur cette période.

Mémoires d’Hadrien est certainement le roman qui m’a le plus fait réfléchir. Hadrien, au milieu de la cinquantaine, ressasse les grandes étapes de sa vie. Assis dans le jardin d’une villa italienne, il prend connaissance de son corps et de la vie qui le délaissent tranquillement, le faisant rêver aux joies équestres, aux saveurs de la table, aux couleurs de la mer, à ses amours et à la gloire des batailles – toutes ses expériences qui rejoindront pour toujours le silence de la nuit. Hadrien dirige l’Empire romain à son apogée en grand homme civilisé, cherchant le meilleur pour les citoyens de l’empire. Il n’est pas de ces hommes qui gouvernent pour eux : Hadrien perçoit sa situation de chef suprême comme un devoir de bien servir. Cette attitude d’arbitre teinte ce roman d’une touche d’humanisme. Et que dire de cette plume superbe de Marguerite Yourcenar !

Julien est écrit sous la forme d’un roman épistolaire, soit un échange de lettres entre les philosophes Priscus et Libanios. Ce dernier veut publier une biographie du défunt empereur Julien trente ans après sa mort. Même s’il dépeint l’époque où s’éteignent lentement les préceptes de l’âge d’or de la philosophie grecque, le roman est d’une profonde modernité. Julien, grand admirateur de Platon et de Plotin, rejette le dogmatisme et les manipulations du christianisme naissant : la fin des cultes païens signifie pour lui la fin de la célébration de la vie, pour idolâtrer uniquement la mort. Gore Vidal, qui n’est pas le premier venu, s’attarde à ce sujet avec sérieux et avec une grande érudition. Julien est un très grand roman qui touche beaucoup plus à la philosophie et à la grandeur des hommes de ce temps qu’aux batailles et aux mœurs.

HISTOIRE CONTEMPORAINE

Voici trois ouvrages de factures complètement différentes, mais dont les auteurs possèdent tous une maîtrise incroyable de leurs sujets respectifs. Bon, je l’admets, ce sont trois énormes briques ; disons… un an pour lire les trois ? Dans un premier temps, un récit de voyage dans l’Europe de la fin du XXe siècle. Geert Mak effectue un aller-retour dans la mémoire de ce siècle, chaque fois qu’il arrive dans une ville qui a marqué cette époque. Ensuite, un drôle de personnage, Pancho Villa et derrière, la Révolution mexicaine. En terminant, l’histoire occidentale (principalement) depuis la Renaissance présentée par l’économie, tout le quantifiable. On y comprend que les décisions politiques n’influent pas nécessairement l’avenir d’une société.

« La modernité n’aura jamais usé les choses si vite. » Dans Voyage d’un Européen à travers le XXe siècle, Geert Mak pose cette réflexion lorsqu’il compare les aqueducs romains aux titanesques chemins de fer qui, d’un coin reculé d’Europe, n’auront servi que vingt-cinq ans. À travers les témoignages des gens qu’il rencontre sur sa route, Geert Mak remonte le passé pour comprendre ce qui a dérapé, comprendre l’Europe d’aujourd’hui dans ce XXe siècle contrasté. Pendant un an, il a parcouru son continent : parti d’Amsterdam en janvier 1999, il termine son voyage à Rotterdam en décembre. Il s’agit bel et bien d’un récit de voyage, mais sur cent ans. L’architecture et les gens lui inspirent un récit historique qui retrace ces mêmes lieux à des époques différentes. On y rencontre le petit-fils de Guillaume II, on apprend le destin tragique des républicains espagnols dans les Pyrénées, ainsi que le fait que l’Europe multiculturelle n’existe pas à Bruxelles. Les analyses historiques de ce véritable écrivain sont irréprochables, et il sait doser les anecdotes et les faits. D’une grande pertinence alors que s’éloigne cet houleux vingtième.

« Mais où est Pancho Villa ? » Cette question, combien de fois ses ennemis se la sont posée, pour finalement retrouver le révolutionnaire dans leur dos… Mis hors-la-loi dès l’âge de seize ans, ce mexicain appartient à cette classe de personnages qui n’a jamais eu rien pour lui, sauf les talents indéniables qui en ont fait le général révolutionnaire le plus craint de tous. Les contes et légendes sur ce véritable héros mythologique sont aussi nombreux que les batailles qu’il a livrées durant la Révolution mexicaine. Paco Ignacio Taïbo II a écrit Pancho Villa : Roman d’une vie pour nous aider à y voir plus clair, critiquant les nombreux histoires et récits qui ont pullulé durant le XXe siècle. Pancho Villa n’a certainement pas aidé ses biographes en forgeant lui-même sa légende, souvent par méfiance (il ne dormait presque jamais au camp et revenait seulement à l’aube), d’autres fois par amusement, et souvent par propagande (à la guerre, la désinformation est une arme importante !), mais l’auteur réussit à construire une histoire cohérente de cette opulence d’informations, tout en développant ses interrogations lorsque les informations ne sont que fragmentaires.

L’hégémonie américaine est maintenant remise en question plus que jamais par une montée de la Chine comme première puissance économique. Il y a déjà vingt ans que Paul Kennedy a esquissé les grandes lignes de ce déclin relatif. En 1988, la v.o. de Naissance et déclin des grandes puissances eut l’effet d’un cataclysme aux États-Unis. L’intérêt du livre n’est toutefois pas dans sa conclusion, mais dans l’étude de la montée et de la chute des empires. De 1500 à 1991 (l’auteur a retouché son texte après la chute de l’empire soviétique), Paul Kennedy scrute à la loupe les données quantifiables pour établir des lignes claires, et conduire une analyse basée principalement sur les données économiques. Le simple jeu des politiciens n’est pas un facteur déterminant sur le cours de l’histoire des civilisations. Par contre, la quantité de ressources disponibles, le potentiel humain, la division du territoire ou la production industrielle sont les éléments clés qui déterminent la naissance ou le déclin des grandes puissances. Ce livre est un incontournable dans la compréhension de l’histoire occidentale depuis la Renaissance.

HOMME VS NATURE

La littérature est intimement liée à l’exploration, à la curiosité et au surpassement de nos propres limites, de nos peurs. Chacun de ces cinq ouvrages raconte un peu de ces trois idées. Les deux premiers, La Théorie des cordes et Prochain épisode, nous poussent dans le subconscient de l’Homme. Jusqu’où nos nerfs peuvent-ils nous porter ? Enfin, les trois derniers mettent directement l’Homme dans la Nature, qu’il affronte la jungle amazonienne, la cordillère des Andes ou la steppe de Patagonie.

Utiliser la célèbre Théorie des cordes pour construire un roman est brillant. Le faire avec un rythme soutenu, haletant et sans nous perdre dans un méandre de technicités est une véritable prouesse. Les repères scientifiques, saupoudrés avec parcimonie par José Carlos Somoza, ajoutent de la profondeur au suspense. La Théorie des cordes est très près du roman d’espionnage, à la limite de la science-fiction et puise abondamment dans la psychologie. De cette ambiance glauque, on retient des personnages bien construits, attirants et qui auraient pu, tous et chacun, former le noyau d’un roman distinct. L’intrigue défile en quelques pulsations d’un atome de césium, sans longueur, cruelle. Chaque fois que la vitesse semble se réduire, une bribe d’information nous est jetée, pour nous nourrir jusqu’au prochain chapitre. Peut-on vraiment comprendre le passé ? Peut-on l’oublier ? Pour Elisa Robledo, tout comme pour le lecteur, l’aventure est inusitée et terrifiante.

Folie et délire paranoïaque dans un paysage bucolique helvète. Dans Prochain épisode, un esprit tordu emprisonné pour ses activités séditieuses, qui écrit un roman d’espionnage pour ne pas sombrer encore plus profondément dans cette folie. Il poursuit donc en Suisse un présumé agent ennemi qui se fait passer pour un spécialiste de Scipion l’Africain (encore l’Antiquité). La prose d’Hubert Aquin allie une minutieuse justesse à un sens aiguisé de la description. Il faut d’ailleurs aller consulter les notes de références en fin de texte pour bien saisir certaines allusions à l’histoire du Québec.

Pour on ne sait quelle raison, Julio Popper, roumain polyglotte, a abouti en Patagonie ; depuis, il y dirige une mine d’or d’une main de fer. Dans ce dernier refuge des hommes, toutes les nationalités se rencontrent, mais les dialogues se font rarement avant les coups de Remington. En cette fin de XIXe siècle, les légendes et les mythologies amérindiennes sont encore bien vivantes, et Popper est l’un des rares à leur accorder de l’importance. En basant Cavalier Seul sur une histoire véritable, Patricio Mann construit une superbe fable autour de ce personnage et sur l’imaginaire des terres du Sud. L’auteur parle entre autres de la culture Selk’nam, du voyage de Ferdinand de Magellan autour du monde et d’une librairie de Bucarest, qui forment un ensemble diversifié et merveilleux. Une histoire complexe sur un solide fond d’érudition, de connaissance du monde, de paléontologie, d’art, de géographie, de connaissances maritimes, d’histoire et d’anthropologie.

Au fin fond de l’Amazonie colombienne, un dentiste arrache les dents sur le quai, à la descente du bateau. Un vieux range son dentier après chaque repas pour ne pas l’user trop rapidement. Qu’arrive-t-il lorsqu’on nous retire tous les outils que nous avons fabriqués ? Dans l’Amazonie, la mort est certaine si on ne connaît pas la Nature, comme les Shuars. C’est ce que vous découvrirez dans Le vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda

Terre des hommes décrit probablement les expériences les plus périlleuses que j’ai lues. Antoine de Saint-Exupéry raconte dans ce roman les aventures des pilotes de l’Aéropostale française, qui transportent le courrier entre la Métropole, l’Amérique du Sud et l’Afrique. Crash ! «L’homme se découvre face à l’obstacle», déclare-t-il dès les premières lignes, «chose qu’il ne fait pas dans les livres». Il y a cette fraîcheur du journal de bord, des grands espaces pour réfléchir au peu de mots que le pilote à besoin pour exprimer cette Terre des hommes.

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Vies parallèles, Plutarque, Gallimard, coll. « Quarto », 2291 p.
Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar, Gallimard, coll. « Folio », 364 p.
Julien, Gore Vidal, Seuil, coll. « Points », 736 p.
Voyage d’un Européen à travers le XX e siècle, Geert Mak, Gallimard, coll. « Le Promeneur », 1057 p.
Pancho Villa : Roman d’une vie, Paco Ignacio Taibo II, Payot, 944 p.
Naissance et déclin des grandes puissances, Paul Kennedy, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot », 752 p.
La théorie des cordes, José Carlos Somoza, Actes Sud, coll. « Babel », 600 p.
Prochain épisode, Hubert Aquin, BQ, 289 p.
Cavalier seul, Patricio Mann, Phébus, coll. « Libretto », 280 p.
Le vieux qui lisait des romans d’amour, Luis Sepulveda, Seuil, coll. « Points », 120 p.
Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry, Gallimard, coll. « Folio », 181 p.