Décidément, la voyelle (voyou, au féminin !) n’a pas encore dit son dernier mot. À 76 ans, la poète, dramaturge, parolière et journaliste Denise Boucher porte désormais aussi le chapeau de « jeune » romancière, elle qui a publié l’automne dernier son premier roman, Au beau milieu, la fin. On y suit le personnage d’Adèle dans les lettres qu’elle envoie à une amie et où il est question de la vieillesse vécue quotidiennement, tant par elle que par son entourage. Sujet dont on traite assez peu, quand on y pense bien… Et pas question d’adopter un ton misérabiliste, bien au contraire : Denise Boucher arrive à nous convaincre que la vieillesse, malgré ses inconvénients, peut être une formidable aventure, car « le cœur et le cerveau sont des organes qui se conservent mieux que les os ». Dans les bonheurs, misères et révoltes d’une Adèle attachante et pleine d’esprit filtre un désir de dignité et de respect, et une indignation face à l’infantilisation des personnes âgées, le tout dans un livre qui se laisse lire d’un trait ! En complément de lecture, je vous propose d’écouter l’entrevue que Boucher a donnée à l’émission de radio La librairie francophone du 25 février dernier, où elle se pose des questions fort pertinentes, notamment sur la lutte au droit à l’euthanasie et ce qu’elle couvrirait selon elle, soit le tabou de la vieillesse et la peur de la souffrance.

Une œuvre conséquente

Avec les Fées ont soif, Denise Boucher réclamait le droit des femmes à la jouissance. La jouissance de pouvoir être dans toute leur plénitude, avec leur corps, leurs désirs et leurs idées, affranchies des contraintes et des stéréotypes (la mère, la sainte, la putain) qu’on leur imposait alors plus qu’aujourd’hui. J’aurais pu écrire liberté plutôt que jouissance, mais cela m’aurait semblé occulter le côté festif et souvent humoristique du féminisme dont se réclame Denise Boucher, cette même auteure qui a nommé son premier recueil de poésie Cyprine, et qui se dit elle-même « féministe phallophile, radicale au boutte » (dans la préface de En beau fusil de Francine Déry). Dans Les fées ont soif, on sent la jubilation de l’affranchissement par la prise de parole, une parole décomplexée qui nomme, attaque et réclame, mais qui rit, aime et s’amuse. Un peu dans cette lignée, Au beau milieu, la fin s’attaque à un tabou, la vieillesse, et poursuit une œuvre qui aura toujours porté un certain militantisme dans une révolte festive, voire hédoniste. Et Denise Boucher ne compte pas s’arrêter en si bon chemin : dans son autobiographie publiée en 2007, Une voyelle, elle annonce que la prochaine révolution sera celle des vieux. « S’il le fallait, nous, nous trouverions bien les moyens de nous défendre et je me referais mégère avec beaucoup d’imagination. » Qu’on se le tienne pour dit !

Une femme parmi d’autres

Avec la Journée internationale des Femmes qui aura lieu ce jeudi, 8 mars, c’est l’occasion rêvée de, justement ! lire l’autobiographie de Denise Boucher. Ce qui frappe dans Une voyelle, c’est de constater à quel point les acquis des femmes dans leur quête d’égalité sont récents, donc fragiles. Les plus jeunes y apprendront notamment qu’une dixième année d’enseignement public n’a été accordée aux filles qu’en 1950, et que l’accès à la pilule anticonceptionnelle ne date que de 1960. Boucher revient aussi sur le procès que lui ont intenté des intégristes catholiques pour bannir Les fées ont soif à la fin des années 70, pourtant plusieurs années après ce qu’on a appelé la « libération de la femme ». À travers la vie de Boucher, une femme qui a vécu somme toute assez librement, quitte à défoncer quelques portes, le lecteur suit l’évolution de la condition des femmes de toute sa génération, mais aussi les destins croisés de personnages ayant marqué le Québec : Gaston Miron, Germaine Guèvremont, Gérald Godin, Pauline Julien, Alfred DesRochers, Gerry Boulet, Patrick Straram, Jean-Louis Roux, etc. Il y est même question de parties de ping-pong avec un certain… Henry Miller ! Accordons-le à Madame Boucher : ce n’est pas un jeune qui pourrait se vanter de pareil exploit !

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Au beau milieu, la fin, Denise Boucher, 2011, Leméac, 157 p., 9782760933378*
Une voyelle, Denise Boucher, 2007, Leméac, 313 p., 9782760951396*
Les fées ont soif, Denise Boucher, 2008, Typo, 108 p., 9782892952346*

 

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