C’est une belle et réelle surprise que nous avons eue en découvrant dans les pages de l’édition du 9 avril du Devoir que paraîtrait sous peu un projet développé dans le plus grand secret : une adaptation en bande dessinée de la pièce de théâtre Le dragon bleu de Robert Lepage et Marie Michaud. Et le tout chez Alto, un des éditeurs littéraires les plus reconnus au Québec.

Donc voilà que ce beau grand album atterrit la semaine dernière en librairie, et plutôt que de n’en proposer qu’une critique, comme aucune information n’avait filtré autour de ce projet hors-normes, il paraissait aussi pertinent de s’intéresser à l’histoire de sa genèse. De plus, l’idée d’un éditeur littéraire décidant d’investir le milieu de la bande dessinée québécoise ne peut manquer de piquer notre curiosité. Quelles sont ses motivations ? S’agit-il d’une opportunité ponctuelle ? Ou c’est l’idée de l’adaptation qui séduit ? L’éditeur lui-même, Antoine Tanguay, a bien voulu éclairer ma lanterne.

Un heureux concours de circonstances

Il s’avère que la graine a d’abord germé chez Ex Machina, la compagnie de création multidisciplinaire de Robert Lepage. En effet, celle-ci a pour objectif de laisser des traces des productions du metteur en scène et réalisateur lorsque celles-ci arrivent en fin de cycle. Donc l’idée était dans l’air, mais c’est la rencontre avec Fred Jourdain qui s’est avérée décisive ; en effet, l’équipe d’Ex Machina a été conquise par le talent de l’artiste de Québec, et l’adéquation de son esthétique graphique au projet. En outre, il faut dire que déjà, dans sa composition même, la pièce Le dragon bleu empruntait des éléments du langage bande dessinée, et se proposait d’offrir quelques clins d’œil au Lotus bleu d’Hergé.

Mais chez Alto ? Ex Machina avait déjà approché d’autres éditeurs, approches ne s’étant pas concrétisées pour diverses raisons. Puis, au fil d’un autre projet que la compagnie de Lepage réalise avec Alto, un jour la discussion dévie sur la bande dessinée, passion commune, et peu à peu des fils commencent à se tisser et la collaboration s’enclenche… Cependant, voulant couper court à toute méprise, l’éditeur avertit qu’il ne cherche pas, avec « Rubato », sa nouvelle collection dans laquelle est publié Le dragon bleu, à se lancer en bande dessinée, plusieurs éditeurs québécois le faisant déjà très bien. Par celle-ci, il vise plutôt à éditer, en édition limitée, des projets atypiques, des objets hybrides, où texte et image entrent en résonance. Qu’il s’agisse de nouvelles illustrées, ou jouant avec la photographie, etc.

Si on peut songer qu’une des raisons de l’association à Alto réside dans le fait que l’éditeur soit aussi basé à Québec, ce dernier ne cache pas sa forte motivation à avoir inscrit Le dragon bleu à sa collection, définitivement en raison du fait que le théâtre de Lepage soit lui-même… hybride.

Un cheminement difficile

Ex Machina a cependant imposé une contrainte à Jourdain, et une de taille : celle de respecter l’intégralité du texte de la pièce. Ce pourquoi Antoine Tanguay refuse de parler dans ce cas d’adaptation ; pour lui, il s’agit plutôt d’un travail de transposition du texte de la pièce de Lepage. Et il faut dire que ceux-ci relèvent toujours un peu du  work in progress ; aussi la version à partir de laquelle a œuvré Jourdain est la dernière en date, celle utilisée lors des représentations londoniennes. Sauf que ce texte était en anglais. Comment donc contourner cette problématique en respectant l’intégrité de l’œuvre ? Par un artifice graphique : l’utilisation de chevrons simulant une traduction simultanée – ou glose, comme on l’appelle en linguistique.

En cours de route, le projet évolue radicalement, s’éloignant sensiblement de la première version proposée par Jourdain, dont les pages saturées, étouffées par tout ce texte, butent Tanguay. Il fallait laisser respirer tout ça, échapper tant que possible à cette prison de cases que peut être la bande dessinée. Et surtout, trouver le bon synchronisme entre image et texte théâtral. Comment ? On décide alors de recréer l’espace de la planche en administrant un traitement-choc aux pages de Jourdain : munis de ciseaux et de colle, on découpe et réassemble, on recompose les planches de l’album sur de nouvelles grandes pages, en un collage réinspiré qui aboutira à une structure narrative tripartite : passages en bandes dessinées, oui, mais aussi voix off sur illustrations en double page, et dialogues « à la Petzi », où les visages des personnages s’inscrivent tels leurs noms sur un espace neutre superposé à la scène de fond (soit la forme matérielle même d’un texte théâtral, où chaque réplique est introduite par le nom du personnage). Pour Tanguay, le travail d’éditeur ne consiste pas seulement à « poser un logo » sur un projet fini ; ainsi ne tarit-il pas d’enthousiasme face à cette création dans laquelle il a pu apporter ses idées.

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Théâtre et bande dessinée

Ces deux moyens d’expressions ne se sont pas rencontrés souvent, ou s’ils l’ont fait, n’ont pas forcément donné des résultats heureux. Pour un bijou formel comme Blitz de Floc’h et Rivière (où la contrainte de scène est exploitée à fond sans qu’elle n’y paraisse, tandis que toutes les cases sont en fait des recadrages d’un même plan d’ensemble où évoluent des personnages), combien de simples récupérations d’un texte théâtral ?

Ouverture de « Blitz », de Floc’h et Rivière. Chaque case de l’album reprend un détail de la scène inaugurale.

Par exemple, la collection « Commedia » de l’éditeur Vents d’Ouest, malgré sa bonne volonté de rendre accessible aux plus jeunes les textes intégraux des grands classiques du théâtre en les adaptant en bandes dessinées, verse davantage – sans vouloir faire de mauvais jeu de mots – dans la pièce rapportée qu’elle fait montre d’un réel souci d’adaptation ou de transposition d’un esthétique propre au théâtre ; en effet, les livres de cette collection, qui apparaissent tels des objets un peu étranges où des personnages en costume d’époque parlent sans arrêt, donnent vite le tournis…

Et c’est justement là que Le dragon bleu révèle son caractère novateur, en installant une rythmique narrative oscillant entre dialogue et tableau, où le lecteur est tantôt projeté dans l’interaction télégraphique entre les personnages, tantôt arrêté devant la vibration d’une scène déployée, ou la puissance d’évocation d’un symbole. En cela, l’œuvre n’a pas seulement cultivé le souci de rendre une dynamique propre au théâtre, mais s’est aussi imprégnée formellement de ce qui fait le sel de l’art de Robert Lepage en général : d’une part, sa fascination pour le signe, pour l’élément porteur de sens ; d’autre part, son goût pour le collage, pour l’intégration en un tout cohérent de moyens narratifs a priori disparates ou hétéroclites. Ainsi par exemple du récit qui s’amorce et s’enracine autour du « premier caractère chinois qu’un maître de calligraphie […] enseigne à peindre », heureuse mise en abyme de l’écriture et de la création faisant écho au thème de l’histoire. Ou encore, sur le plan formel, de l’alternance entre doubles pages occupées de simples taches à d’autres où s’accumulent et se superposent les voix et les images.

En observant cette approche polyphonique de la bande dessinée, on se dit qu’il y a sans doute un rapprochement à faire entre Le dragon bleu et Tamara Drewe de Posy Simmonds où, derrière un récit qui nous parle apparemment de la banalité contemporaine, se dévoile un carrefour où se croisent de multiples histoires, et où, comme nous l’avions évoqué, la planche devient un espace de collage.

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Je profite de cet espace pour rappeler que vous êtes cordialement invités à venir voir, du 26 avril au 10 mai, l’exposition des planches originales de la bande dessinée Le dragon bleu à la salle L’aire libre de la Librairie Monet (vernissage le mardi 26 avril à 17h30 – tirage d’albums et prix de présence). Et hâtez-vous de vous procurer l’un des 3333 exemplaires de ce tirage limité, car l’éditeur annonce qu’il sera déjà manquant… cet été !

Le dragon bleu, Fred Jourdain d’après Robert Lepage et Marie Michaud, Alto / Ex Machina, coll. « Rubato », 176 p.
Le site du projet
Le site d’Ex machina