Le Délivré

Archive pour le mot-clef ‘Stanley Péan’


10 juin 2011  par David Murray

Quelle place pour le livre dans les grands médias ?

Patrick Beauduin (photo : Le devoir)

La fin de semaine dernière nous apprenions que la direction de la Première Chaîne allait, en septembre prochain, mettre un terme à l’aventure de Vous m’en lirez tant, seule émission de la SRC à faire du livre sa préoccupation première. Il n’en fallait pas plus pour que les milieux intéressés, au premier rang desquels l’Union des écrivains et écrivaines du Québec (UNEQ), fassent part de leurs préoccupations quant au sort réservé à la littérature dans les médias.

Pourtant, pas plus tard qu’en février dernier, lors du lancement du 8e Combat des livres, le nouveau patron de la radio de Radio-Canada, Patrick Beauduin, soulignait l’importance de parler littérature sur les ondes de la radio publique. Il annonçait vouloir plus de contenus reliés à la littérature et mentionnait d’ailleurs réfléchir à ajouter une nouvelle émission littéraire qui, en sortant des contraintes de l’actualité, pourrait « aborder plus en profondeur le rôle de la littérature dans la société et en quoi elle reflète notre monde ». Du même souffle, il affirmait que ces projets ne menaçaient en rien la poursuite de Vous m’en lirez tant, animé par Lorraine Pintal. Sauf que le couperet est malgré tout tombé sur le rendez-vous littéraire dominical…

Marie-Louise Arsenault

Cependant, ce qu’annonçait alors Monsieur Beauduin, c’est que la programmation estivale allait servir de banc d’essai pour de nouvelles émissions. Ainsi, alors que lundi dernier était dévoilée la nouvelle grille horaire de la Première Chaîne, nous avons pu voir qu’effectivement, deux nouvelles émissions à caractère littéraire y faisaient leur apparition. La première, qui occupe la case horaire de Vous m’en lirez tant, reprend essentiellement le mandat de cette émission et en constitue la version estivale. Intitulée On aura tout lu, elle sera animée par Marie-Louise Arsenault, en compagnie de Biz, Jici Lauzon et Daniel Turcotte.

L’autre proposition – originale celle-là – s’intitule Carnets d’Amérique. Dans cette émission inédite, Jean Fugère et Marie-Louise Arsenault prennent la route pour aller à la rencontre de gens de lettres et de mots. La présentation qui en a été faite cette semaine nous laisse croire qu’il s’agit là du type de projet dont Patrick Bauduin évoquait l’envie d’explorer cet hiver. Reste à voir quelle en sera réellement la forme et si elle survivra à la saison estivale. Surtout que, en début de semaine, la direction de la radio publique ne semblait n’avoir aucun plan précis en ce qui concerne l’avenir des émissions littéraires.

Mais voilà que dans les jours qui ont suivis, la direction de la radio publique a tenu à réaffirmer son engagement envers la littérature. Au point où on annonce maintenant prévoir jusqu’à quatre heures de contenus radiophoniques liés à la littérature l’automne prochain. Rien n’a jusqu’ici filtré sur les formats qui seront retenus pour les contenus littéraires, mais selon Stéphane Baillargeon du Devoir, ceux-ci risquent d’êtres morcelés à travers plusieurs émissions.

Néanmoins, la mini-tempête associée à la disparition du contenu littéraire sur la Première Chaîne a par la bande relancé le débat sur la place de littérature et du livre en général dans les grands médias. En effet, la littérature occupe une place de moins en moins importante au sein de l’offre médiatique culturelle, et cette tendance ne date pas d’hier. Déjà, en 2003, l’auteur Stanley Péan se demandait si la littérature et les médias ne formaient pas un mariage contre-nature, et si le format des médias de masse ne constituait pas tout simplement un frein pour parler du livre. Il écrivait ainsi que « Nonobstant les reproches, souvent justifiés, que l’on a exprimés quant à la formule des divers magazines télévisuels traitant du livre ces dernières années, leur disparition de l’agora, tout comme la diminution de l’espace consacré à la critique dans les cahiers littéraires des journaux, s’inscrit dans la foulée d’un mouvement anti-intellectuel plus ou moins généralisé en Occident néolibéral : à savoir, le bâillonnement graduel des dissidents susceptibles de proposer une autre lecture du monde. »

Est-ce donc parce que la littérature dérange qu’on en limite l’espace de discussion sur les différentes plateformes médiatiques ? Parce que n’étant pas assez spectaculaire et poussant à la réflexion, elle ne serait ainsi pas assez grand public ? La question se pose, surtout que la littérature, à défaut d’avoir des plateformes qui lui sont uniquement consacrée, se voit maintenant souvent diluée au milieu du brouhaha d’émissions culturelles qui laisse davantage la place aux états d’âme de « veudettes » qu’à la discussion des œuvres et leur portée.

On peut aussi se demander quelle conséquence la place limitée faite à la littérature dans les grands médias aura-t-elle sur les générations en devenir. Si on se fie aux propos tenus récemment par Lucien Francoeur sur l’inculture des jeunes à qui il enseigne aujourd’hui, il n’y a pas de quoi se réjouir. À l’heure des gadgets numériques et du clip instantané, cette culture de l’immédiat furtif est loin de constituer le cadre le plus favorable pour la promotion de la littérature. Quand le seuil de tolérance des jeunes est de douze minutes, on voit mal comment les inciter à se plonger dans un roman de 300 pages…

Le traitement épisodique de la littérature amène aussi une autre conséquence : celle, par souci d’audience, de ne traiter que des best-sellers ou des auteurs qui ont une existence médiatique. Une problématique qui n’est pas étrangère à celle qui touche la musique sur les grandes radios commerciales, le nombre d’artistes qui y sont diffusés y étant pour le moins limités.

C’est pour ces raisons que les gens du milieu du livre s’inquiètent lorsqu’ils voient la place de la littérature reculer dans les médias. Et pour stopper l’hémorragie, ils sont plusieurs à estimer que les ondes de la radio publique constituent un espace privilégié pour parler de littérature, surtout que le format radiophonique s’y prête particulièrement bien. Donc réjouissons-nous de voir que la direction de la Première Chaîne entend offrir davantage de contenus liés à la littérature. En attendant, on peut toujours se tourner vers les médias alternatifs et communautaires qui, à bien des égards, sont souvent les seuls qui osent sortir des sentiers battus. Et ce, malgré les modestes moyens qui sont les leurs.


11 mai 2011  par David Murray

La culture selon les conservateurs

Stephen Harper

Quatre longues années de gouvernement conservateur majoritaire, voilà à quoi nous aurons droit suite aux élections fédérales tenues le 2 mai dernier. Certains observateurs attitrés de la scène politique tentent de se faire rassurants en spéculant sur le fait que les conservateurs, maintenant majoritaires, pourraient calmer leurs ardeurs et tempérer l’application de leur agenda politique, qui campe nettement à droite. Mais je vois mal en quoi nous pourrions souscrire à cette analyse. Ayant pu constater de quoi était capable l’équipe de Stephen Harper en situation minoritaire, pourquoi les élus conservateurs, maintenant qu’ils ont les coudées franches,  apaiseraient-ils leur discours ? Cela est d’autant plus vrai concernant le Québec, puisque les conservateurs ont obtenu leur majorité sans l’appui de la Belle province – où ils furent rejetés à environ 80 %.

Nous avons donc toutes les raisons d’être inquiets face aux politiques qui seront adoptées au cours des quatre prochaines années. Et si cela est vrai dans tous les domaines, c’est bien évidemment le cas pour la culture – une grande oubliée, s’il en fut une, des enjeux de la dernière campagne électorale.

Déjà, ces dernières années, plusieurs organismes ont fait part de leurs griefs concernant le manque de financement pour les événements à caractère culturel. Dans un contexte budgétaire où le gouvernement Harper a déjà annoncé vouloir couper dans plusieurs postes budgétaires, il est peu probable que cette situation puisse évoluer favorablement. Des coupes de l’ordre de 17 milliards de dollars sont prévues, mais on ignore quels seront les secteurs visés. Cependant, nul doute que la culture accusera une partie de ces coupures. Au cours de la campagne électorale, des intervenants culturels de l’Est-du-Québec  notaient ainsi un grand recul des programmes du Conseil des arts et de Patrimoine Canada depuis l’arrivée au pouvoir des conservateurs. Et si plusieurs petits festivals régionaux peuvent effectivement mettre une croix sur toute possibilité de recevoir des subventions, même les grands festivals ne sont maintenant plus à l’abri de ce type de politique. Nous en avons eu un exemple avec les Francofolies de Montréal, qui, l’été dernier, s’étaient vu retirer une subvention de 1,5 millions de dollars un mois avant la tenue de l’événement.

Plusieurs déplorent du même souffle le fait que, de plus en plus, l’octroi de subventions, loin d’être récurrent pour permettre la viabilité à long terme des événements, soit l’objet de décisions arbitraires. Plusieurs n’ont d’ailleurs pu que constater leur déception lorsque, en 2010, Industrie Canada a décidé de retirer son financement à une panoplie de festivals sous prétexte de  « mieux équilibrer » les finances publiques et les sommes octroyées à la culture, une diminution de financement qui n’est naturellement pas sans effet. Le Devoir rappelait que suite aux importantes coupures annoncées en 2008 dans les programmes de soutien aux artistes se produisant à l’étranger, ce sont « environ 175 tournées [qui] ont été annulées depuis 2008 par les compagnies artistiques canadiennes, ce qui s’est soldé par des pertes de revenus évaluées à plus de 15 millions. »

Et quand ce n’est pas l’arbitraire qui motive l’absence de financement, ce sont des postulats idéologiques qui guident l’octroi des subventions. Souvenons-nous le tollé qu’avait suscité, lors du premier mandat des conservateurs, la volonté du gouvernement Harper d’introduire dans leur loi sur la fiscalité un paragraphe qui disait que si un film financé par Téléfilm Canada était contre la morale, la subvention pourrait être retirée. Bien entendu, la morale en question aurait été définie par les mandarins du gouvernement conservateur.

Il y a aussi la question du renouvellement de la loi sur le droit d’auteur. Si tout le monde s’entend pour une actualisation de cette loi dans le nouveau contexte du numérique, nous sommes loin de l’unanimité en ce qui concerne la refonte qui est actuellement à l’ordre du jour. Plusieurs acteurs du milieu culturel dénoncent ainsi le projet de loi C-32, qui, soutient-on, se fera au détriment des créateurs.

Mais ce qu’on dénonce par-dessus tout, c’est la vision qu’a le gouvernement Harper de la culture. Une vision purement mercantile dont la – oh! combien – perspicace Nathalie Elgrably-Lévy s’est faite l’avocate dernièrement dans les journaux de l’empire Québécor, position qui ne fut pas sans lui attirer les foudres des artisans du monde culturel. Comme le résumait Stanley Péan, porte-parole du Mouvement pour les Arts et les Lettres (MAL), dans un article de Rue Frontenac : « Ce gouvernement s’est positionné d’emblée en antagoniste face à l’artiste. Pour des raisons idéologiques, il a un parti pris pour l’industrie et pour la big business plutôt que pour les créateurs. À ses yeux, c’est l’industrie qui importe plutôt que le créateur. Parfois, le créateur en profite, mais certaines disciplines sont fragilisées parce qu’on applique des critères d’économistes pour la culture. » Jean-Robert Bisaillon, gérant d’artiste, spécialiste des médias numériques et ex-membre des French B, renchérissait en mentionnant que « les conservateurs confondent culture et industries culturelles, culture et événements protocolaires ».

Yann Martel

Cette volonté de faire la part belle aux géants de l’industrie plutôt qu’aux créateurs, on la voit aussi dans cette intention du gouvernement Harper d’ouvrir le dossier de la propriété étrangère des entreprises de télécommunications. Rappelons que depuis 1968, il faut être une entreprise canadienne pour pouvoir exploiter une entreprise de télécommunications et de radiodiffusion, et produire du contenu canadien, sinon être une entreprise canadienne s’il y a diffusion de contenu étranger.

Si la plupart de ces mesures s’appliquent au milieu culturel au sens large, il va de soi que le milieu littéraire ne devrait pas jouir d’un traitement d’exception. Surtout quand on considère le peu de cas qu’a fait le premier ministre des livres que lui a envoyés l’auteur Yann Martel. Rappelons qu’entre avril 2007 et janvier 2011, l’écrivain a fait parvenir à Stephen Harper cent livres accompagnés d’une lettre dans laquelle il expliquait sa démarche et la pertinence des ouvrages sélectionnés. Mais pour toute réponse, Yann Martel n’aura reçu que sept accusés de réception rédigés par des membres de son équipe…

Nous avons donc toutes les raisons d’être inquiets en ce qui a trait à la politique qui sera celle des conservateurs en matière de culture. Puisque pour les conservateurs, celle-ci ne semble pas avoir plus de poids qu’un F35…



© 2007 Librairie Monet