Le Délivré

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2 mars 2012  par Eric Bouchard

La peinture est-elle soluble dans la bande dessinée ?

Depuis quelques années, les cinéastes, à la recherche de récits éprouvés, entretiennent un penchant très marqué pour ce que les Américains ont baptisé « biopic », soit le film biographique romancé portant sur un artiste (écrivain, peintre, musicien, comédien…), un produit parfaitement adapté à la logique médiatique actuelle du people… Et force est de constater que, face à l’écrasante mainmise médiatique du 7e art, les autres arts du récit ont suivi la danse, alors que, côté littérature notamment, le genre du « roman biographique » est en plein essor.

À quoi ressemblent ces récits ? On y assiste la plupart du temps à un déroulement canonique de vie d’artiste : l’enfance ingrate, où l’artiste est souvent rejeté ; les années d’apprentissage, la rencontre d’un mentor ; la rébellion contre ce dernier ou ce qu’il incarne ; le stade où l’artiste tente de suivre sa voie, mais est « incompris » ; le déclic ou la grande révélation artistique ; la gloire naissante ; la reconnaissance et le grand train de vie (luxe, sexe et alcool) ; la descente aux enfers ; la mort (violente), oublié de tous ; puis, éventuellement, la postérité. Soit une trame de base où, grosso modo, toutes les personnalités artistiques sont interchangeables ; c’est la figure de l’artiste qui compte.

Le travail du peintre

Mais attardons-nous plus particulièrement aux récits portant sur l’un ou l’autre des grands noms de la peinture, qu’on pense par exemple, pour le cinéma, aux biopics sur Pollock, Frida Kahlo, Vermeer, Modigliani, Klimt, Goya ou Bruegel. De manière générale, si ces récits portent sur des peintres, s’ils se concentrent sur la biographie de ces grands personnages, ils en délaissent souvent l’essentiel : ce qui fait qu’ils sont devenus grands, c’est-à-dire leur art lui-même. En effet, à quoi se résume la représentation de leur travail d’artiste ? À des scènes où l’on voit l’artiste travailler, mais sans voir le tableau en construction, ou à la vue de l’œuvre terminée. Bien normal, me direz-vous : les comédiens jouant les artistes n’ont pas leur talent.

Le seul tableau représenté dans Pablo est un autoportrait du peintre. On a troqué l'oeuvre pour l'artiste...

La bande dessinée n’est pas en reste, alors que ces dernières années nous eûmes droit à des biopics consacrés à Rembrandt ou Gauguin, ainsi que tout récemment au premier tome de Pablo, de Clément Oubrerie et Julie Birmant. Sauf que du côté du 9e art, le « drame » est encore plus patent, alors que l’auteur est lui-même, par définition, un constructeur d’images ; en effet, qui de mieux placé qu’un auteur de bandes dessinées pour représenter d’une manière ou d’une autre le work-in-progress, le produit pictural du peintre, et son évolution ? Sauf qu’à l’instar du cinéma, la bande dessinée se soucie souvent peu de cette dynamique.

Cependant, contrairement à nombre de ces récits se contentant de nous livrer un résumé accéléré des principaux jalons biographiques de la vie d’un auteur, Julie Birmant livre à partir de la vie de Pablo Picasso un récit dense, riche, ne craignant pas de s’attarder, de bien construire les personnages, d’étoffer les contextes et les rencontres. Le style du dessinateur d’Aya de Yopougon conserve quant à lui sa légèreté, sa touche fraîche et vive, ici crayonnée, mais d’une belle lisibilité. Néanmoins, si la mise en couleurs aux douces teintes sombres d’Oubrerie offre de séduisantes harmonies, elle évoque davantage les lumières feutrées d’un Renoir que la fougue criarde du peintre espagnol. Mais même en faisant abstraction de cette idée, on cherchera en vain les traces du travail du peintre dans l’album… Ainsi, le travail de Picasso est doublement évacué, alors qu’en plus de ne pas tenir compte de sa personnalité artistique dans le traitement graphique, son œuvre n’est pas non plus représentée.

Un album inoubliable, mais un conflit logique en couverture : la peinture peut-elle naître du dessin ?

L’image à l’intérieur de l’image

Se dessine alors un des grands paradoxes de la bande dessinée : être un médium fondé sur l’image, tout en avouant bien souvent son incapacité à représenter l’image. Qu’est-ce à dire ? Les images de la bande dessinée supportent la représentation ou l’évocation d’un univers, que celui-ci soit existant ou imaginaire ; mais quand vient le temps d’intégrer à cet univers une image extérieure, produite par quelqu’un d’autre, trop souvent, soit la chose est carrément évitée ou contournée, soit elle s’effectue maladroitement ou laisse une impression de lecture discordante, de décalage malaisé.

Car lorsqu’une peinture, ou une affiche, par exemple, est citée, est matériellement intégrée au sein d’une case, survient une contradiction ontologique. C’est-à-dire que la bande dessinée en vient à bafouer sa propre nature : tout l’univers représenté est dessiné, est restitué à travers le filtre d’un dessin, sauf cette pièce rapportée qui vient révéler l’incapacité de la bande dessinée à la « traiter », et qui de surcroît modifie la perspective du dessin dans lequel baigne cette image, qui paraît alors grossier, décalé, mésadapté. Et, d’un autre côté, si le dessinateur redessine cette image à travers son propre style, l’image rendue ne restera en définitive qu’une copie dénaturée, peu crédible, de l’œuvre originale. En somme, il y a impasse.

Il s’avère qu’une des seules manières dont la bande dessinée ait pu s’en tirer est en construisant un récit autour d’un peintre « fictif ». Là, il semble que l’intégration à la narration d’une démarche picturale soit possible ou crédible, parce qu’elle est inventée à même le système de bande dessinée de l’auteur. Ainsi des personnages de peintres dans Le portrait d’Edmond Baudoin ou Peindre sur le rivage d’Anneli Furmark, deux albums qui proposent à l’intérieur de leurs récits des parenthèses où l’activité créatrice de ces personnages s’inscrit dans la continuité graphique du récit, l’auteur faisant pour ainsi dire œuvre à l’intérieur de son œuvre.

Dans Le portrait, Baudoin permet au lecteur de pénétrer l'espace de la toile... et d'assister à la quête esthétique du peintre.

Un extrait de Peindre sur le rivage. Tandis qu'elle réfléchit à sa vie sentimentale, la peintre, personnage dessiné, est accroupie à même l'image peinte de ce paysage qu'elle est en train de peindre.

Enfin, d’autres auteurs ont proposé de surprenants résultats en tentant justement de fondre leur style dans l’identité picturale d’un peintre. C’est le cas notamment du Serbe Gradimir Smudja, qui dans Vincent et Van Gogh, puis dans Le cabaret des muses, emprunte successivement les personnalités graphiques de Van Gogh, oui, mais aussi de Monet, Lautrec, Seurat… Cependant, Smudja, au-delà de sa virtuosité graphique, confine ses récits au registre d’une fantaisie burlesque plutôt légère, peut-être moins intéressante d’un point de vue signifiant.

Nymphéas, Monet, Lautrec et Van Gogh : Smudja épate. Et cabotine...

À ce chapitre, l’exemple le plus convaincant et le plus spectaculaire est sans aucun doute Salvador Dali de Jean-Michel Renault, Robert Descharnes et Jeanine Nevers. Car dans cet album malheureusement épuisé, le dessinateur Renault a non seulement fondu son style graphique dans celui du peintre espagnol, mais s’est également approprié sa démarche. Ainsi, si le récit biographique auquel nous convie cet ouvrage dévie souvent lui-même dans le surréalisme, la narration graphique de Renault restitue elle-même, d’une case à l’autre, le cheminement de cette « paranoïa critique » chère à Dali. Pour un résultat absolument saisissant… et même, angoissant.

* * *

Pablo, t.1 : Max Jacob, Clément Oubrerie et Julie Birmant, Dargaud, 88 p., 9782205069365*
Le fils de Rembrandt, Robin, 2010, Sarbacane, 303 p., 9782848654003*
Le portrait, Edmond Baudoin, 1997 [1990], L’association, 48 p., 9782909020853*
Peindre sur le rivage, Anneli Furmark, 2011, Actes sud – L’an 2, 2011, 167 p., 9782742792481*
Vincent et Van Gogh (2 tomes), Gradimir Smudja, 2003 et 2011, Delcourt, 72 et 48 p., 9782840559986*
Le cabaret des muses (4 tomes), Gradimir Smudja, 2004-2008, Delcourt, 48 p. ch. 9782756009384*
Salvador Dali, Jean-Michel Renault, Robert Descharnes et Jeanine Nevers, 1998, Olbia, 48 p., 9782719104057

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30 août 2010  par Eric Bouchard

Du beau dessin ?

Section bandes dessinées – une belle journée où les chariots ploient sous les arrivages. Un libraire s’approche d’un client, le salue, s’informe s’il peut l’aider. Sans vouloir le bousculer, bien sûr. Le sens du service passe avant tout. Mais demeure que le libraire s’interroge : est-ce que ce client a fait le tour de ce qu’il connaissait ? aurait-il envie qu’on l’amène à la découverte de nouveaux paysages livresques ? et même, voudrait-il franchement se jeter à l’eau en ayant envie qu’on le surprenne ? Et voilà que le client se risque : Oui, que proposez-vous ?

Quel bonheur ! alors que le libraire peut se mettre en marche, et commencer son réel boulot : identifier les goûts de ce nouveau lecteur, comme on chercherait à le faire des variables d’une équation à deux inconnues ; entreprise épineuse s’il en est une, mais enthousiasmante au possible, alors qu’on opère, qu’on dissèque, qu’on discerne, bref, qu’on cherche la réponse à l’éternelle et fondamentale question: quel est l’album qu’il faudrait absolument lui mettre entre les mains ?

Parce que souvent, à la question Qu’avez-vous aimé ?, on se fera répondre Ah, mais moi j’aime tout !, et voilà que le champ des livres possibles paraît s’élargir d’un coup, rendant l’opération encore plus délicate. Et si, en tâtonnant ça et là, on aura réussi à se faire une idée du genre de récits qu’affectionne le lecteur en herbe, voire en friche, reste un facteur déterminant : le dessin. Du dessin, ça ne va pas de soi.

Car alors qu’on entreprend de présenter la perle rare à coup d’arguments massue savamment agencés, on perçoit soudain une neutralité non feinte : ça ne prend pas. Très bien, on ne s’attardera pas ; on s’était conservé quelques autres idées lumineuses sous la manche, et on enchaîne tout de suite sur ce nouveau titre qui vous enchantera à coup sûr, voyez ces pages… Mais cette fois, on devine même une pointe d’agacement chez notre destinataire. Celui-ci prend alors le taureau par les cornes et avertit l’obstiné destinateur : Ah, mais moi, ce que j’aime, c’est du beau dessin…

Mmmoui, pas facile de répondre à cet électrochoc de subjectivité. Ce qu’un trouve beau, l’autre ne peut le souffrir en peinture, et vice-versa. Les goûts et les couleurs…, comme le tranche ce célèbre dicton relativiste si utile pour couper court à toute discussion. Mais toujours est-il qu’on ne se laisse pas démonter : on cherche à découvrir LE type de dessin qui se cache derrière cette appréciation individuelle du dessin. Et souvent, on découvre que ce beau dessin est en fait… le réalisme classique.

« Impression, soleil levant » (1872) de Claude Monet, qui a donné son nom à l'impressionnisme

« Impression, soleil levant » (1872) de Claude Monet, qui a donné son nom à l'impressionnisme

À partir de là, le conseil pourra enfin toucher la cible et faire un heureux. Mais tandis que le client s’éloignera ravi et qu’on lui adressera nos vœux sincères, on ne pourra s’empêcher d’avoir cru revivre le conflit de la modernité artistique.

D’une part, qu’est-ce qu’un beau dessin en bande dessinée ? Si de nombreux lecteurs semblent s’entendre sur le fait qu’un dessin beau en est un qui ressemble, qui cherche à imiter le monde qui nous entoure comme le fait une photographie, tant d’autres rejettent cette idée. Je m’explique : si l’imitation du réel était le principal objectif des peintres avant l’invention de la photographie, alors qu’ils vivaient surtout de portraits commandés par les nobles, quel intérêt y eût-il à poursuivre dans cette voie académique alors qu’une machine reproduisait dorénavant le réel d’une manière infiniment plus rapide et économique qu’eux ? Ce pourquoi ceux-ci orientèrent par la suite leur travail dans une autre direction. Apparurent les impressionnistes, nommés ainsi parce qu’ils recherchaient surtout à traduire une impression fugitive des choses ; puis les expressionnistes, qui déformaient volontairement la réalité au service de l’émotion qu’ils désiraient susciter. S’enchaînèrent quantité de ces nouveaux mouvements picturaux (par ailleurs qualifiés d’art dégénéré par les Nazis), dont le travail se radicalisa suite aux horreurs de la première guerre mondiale (où est dorénavant la beauté ?) Dans un même ordre d’idées, Theodor W. Adorno se demandera plus tard si la poésie est encore possible après Auschwitz… Toujours est-il qu’en tant que médium de l’image, la bande dessinée se nourrit évidemment de ces nombreux courants.

Hugo Pratt, 1927-1995.

Hugo Pratt, 1927-1995.

D’autre part, à quoi sert le dessin dans le médium bande dessinée ? Il y est le support de l’histoire. Le dessin doit donc avant tout être narratif : il cherche à servir le récit, avant toute conception de la beauté. Fort de cet état de fait, le dessinateur bénéficie d’une importante liberté : loin d’être cantonné aux textes pour matérialiser son récit, il peut moduler son dessin en fonction de ce qu’il désire raconter. Hugo Pratt disait d’ailleurs à ce propos : Je dessine mon écriture et j’écris mes dessins. S’il est vrai que le père de Corto Maltese avait le sens de la formule, il n’en demeure pas moins qu’il avait touché là à quelque chose d’essentiel. Pourquoi se cantonner à la neutralité du réalisme lorsqu’une infinité d’émotions est possible à partir du travail pictural ?

Un auteur comme Joann Sfar a d’ailleurs usé de manière convaincante de cette philosophie du dessin tandis qu’au fil de ses cases – Pascin, par exemple, nous en offrant une bonne démonstration -, il alterne tracé fin et minutieux ou coup de pinceau rapide et enlevé, détails fourmillants ou évocation brute. Dans L’art invisible, Scott McCloud, quant à lui, définit la représentation en bande dessinée comme un vaste territoire compris entre réalisme, art abstrait et langage, où toutes les intersections sont possibles…

Pour revenir au gentil client, évidemment, on ne forcera pas ses goûts. Comme le répète souvent mon estimé collègue Monsieur Lacasse (je paraphrase !) : Dans cette librairie, un de nos plaisirs est de pouvoir servir avec la même attention le fan de Michel Vaillant et le lecteur de bande dessinée d’auteur. Mais, seulement, de temps à autre, présenter un petit truc différent, question de toujours laisser ouverte la possibilité qu’à défaut d’un plongeon, la saucette se fasse !

Et je repense ici aux propos pleins de sagesse d’un autre client s’étant mis «tardivement» à la bande dessinée qui m’avait confié, après quelques rencontres, qu’au fond, les styles visuels en bande dessinée s’appréciaient un peu comme le vin : quand on ne connaît pas, c’est moins évident d’essayer des trucs bien corsés. Et de même que pour un dégustateur novice, au début, il fallait y aller avec quelque chose d’accessible, un cabernet sauvignon par exemple. Bref, qu’il faut laisser au goût le temps de se développer. Et, qu’un jour, ses pupilles pourraient goûter un noir et blanc bien expressionniste !

Puis le client suivant arrive, et demande : Mais vous là, c’est quoi votre bande dessinée préférée ?

* * *

Pascin, Joann Sfar, L’association, coll. «Ciboulette», 186 p.
L’art invisible, Scott McCloud, Delcourt, 224 p.



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