Le Délivré

Archive pour le mot-clef ‘produits dérivés’


28 avril 2010  par Eric Bouchard

L’adaptation à tous crins

Mais qui interprètera Paul ?

Mais qui interprètera Paul ?

Nous apprenions la semaine dernière que Paul à Québec, sixième tome d’une série d’albums vendus à plus de 100 000 exemplaires en 10 ans, était en voie d’être adapté au cinéma. Les droits ont été acquis par Nathalie Brigitte Bustos et Karine Vanasse de Productrices Associées (Polytechnique), en collaboration avec André Rouleau de Caramel films (Funkytown, à paraître fin 2010), et c’est François Bouvier (Histoire d’hiver, Maman last call, Les hauts et les bas de Sophie Paquin) qui réalisera le film, en co-scénarisation avec Michel Rabagliati. Rouleau a par ailleurs déclaré que « Dans ces temps particulièrement difficiles, il est important de revenir aux vraies valeurs et pour moi, l’amour et la famille en sont deux que Michel Rabagliati a su magnifiquement exploiter dans son livre. »

Bien que nous ne puissions que nous réjouir face à cette exaltante nouvelle, profitons-en pour nous questionner face à ce nouveau sentiment de nécessité… Car l’adaptation cinématographique paraît désormais s’affirmer tel l’ultime sceau du succès, tel l’aboutissement souhaitable de toute œuvre littéraire. On pourrait quasiment dire qu’il existe pour un livre un seuil de ventes au-delà duquel une adaptation cinématographique semble assurée.

Joli clin d'oeil à l'inventivité d'un pionnier du cinéma dans cet album de Duchazeau et Vehlmann

Joli clin d'oeil à l'inventivité d'un pionnier du cinéma dans cet album de Duchazeau et Vehlmann

Le cinéma s’est-il enfoncé dans un conservatisme crasse, en ne daignant plus se déplacer que vers les œuvres dont le succès est déjà assuré, ou ne faut-il plus voir en lui qu’une machine de marketing et de branding ? Au vu de sa dynamique de marché actuelle, le cinéma, en plus de se métamorphoser en un art monstrueusement décadent, bureaucrate, s’affiche de surcroît comme un parasite de la création littéraire au sens large : le septième art n’existerait plus pour lui-même, mais que pour phagocyter les succès établis d’autres disciplines artistiques.

De plus, si en bande dessinée, un auteur, un crayon et quelques feuilles de papier suffisent à la création d’une œuvre, au cinéma, les projets se conçoivent dorénavant à coup d’équipes de plusieurs dizaines ou centaines de personnes (imaginez la somme des compromis artistiques que cela puisse représenter), et de gargantuesques budgets de production où les zéros se multiplient… Ce temps où des réalisateurs-artisans fignolaient dans un petit atelier des films faits de bric et de broc d’où ruisselait la poésie fait-il définitivement partie du passé ? Et oserons-nous même nous souvenir que d’autres ont pondu de véritables bijoux avec quelques bouts de papiers découpés ?

Et pourtant, pourtant, cette Terre promise de la littérature prend souvent les traits de l’éphémère. La durée de vie d’un film est sensiblement courte : quelques semaines en salles, quelques mois tout au plus pour les grands succès, pour être relégué par la suite au marché capricieux des clubs vidéos, où on privilégie surtout « Des tonnes de copies (sic) » des nouveautés, et où il n’y a pas véritablement de travail de fonds qui est effectué, sinon à de rares exceptions. Pas de long-sellers au cinéma ! Pourquoi donc vouloir décliner à tout prix ? Bien sûr, une bonne partie de la réponse se trouve dans la question.

Mais le cinéma n’est pas le fond du problème… Cette tendance à la déclinaison de l’œuvre est aussi amplement présente à l’intérieur même de l’univers du livre. En fait, on a même de plus en plus l’impression qu’une œuvre est une entité abstraite n’ayant plus aucun lien avec quelque support que ce soit, les éditeurs se chargeant de multiplier ses formats pour se mouler aux besoins de tout un chacun. En fait, plus qu’une entité abstraite, l’œuvre devient une marque de commerce qu’il suffit d’apposer sur une couverture pour provoquer le désir d’achat du client. Et les éditeurs emboîtent le pas. Un même contenu peut maintenant se décliner en format album, en roman 6-8, 9-12, ado, adulte. En 24 pages ou en 364 pages. Une œuvre est dorénavant un accordéon qui s’étire ou se condense à volonté, tout le monde dansera sur sa musique.

Ainsi, si les libraires se coltinent depuis une dizaines d’années les innombrables séries de Garfield, et que, depuis quelques temps déjà, Hachette nous offre des versions «novellisées» des Kid Paddle, Titeuf et autres via ses bibliothèques Rose et Verte (ersatz comprimés que, paradoxalement, préféreront aux bandes dessinées les parents soucieux que leurs enfants «lisent») aujourd’hui la tendance s’affirme comme le nouvel étalon alors qu’on peut lire en roman Thorgal, Valérian, Lanfeust, et j’en passe.

Des éditeurs sont même spécialisés dans le domaine, alors que Jungle, la filiale «commerciale» de Casterman, ne cache pas sa prédilection pour les versions en bandes dessinées des dessins animés populaires américains (Scooby-doo, La panthère rose, etc.) ou encore pour des bandes dessinées réalisées d’après des dessins animés adaptés de romans (Le club des cinq) ; vous suivez toujours ?

Prenons un exemple récent, avec Loup, de Nicolas Vanier. La confusion totale règne alors qu’on ne sait même plus quelle est l’œuvre première ! Il y a à l’origine un roman, un film, puis ensuite un album-photo du film, une bande dessinée, un roman jeunesse, un album jeunesse, un roman poche illustré, un roman jeunesse poche illustré, un beau livre… Où s’arrêtera la machine ? Et l’effet pervers est que le lecteur lui-même en vient à éprouver une totale indifférence pour ce qu’était l’œuvre originelle, alors qu’il est noyé sous l’illusion des copies. « Nous vous donnons la reproduction pour que vous n’ayez plus besoin de l’original », disait Umberto Eco dans La guerre du faux.

Mais revenons à l’adaptation cinématographique, car après la sortie du film vient le retour du balancier de cette entreprise de brouillage artistique : le livre revendique maintenant une nouvelle aura identitaire du fait de son passage au cinéma, il revendique fièrement… son statut de produit dérivé du film. Ainsi du Survenant de Germaine Guèvremont, qui nous assène dorénavant le faciès de Jean-Nicolas Verreault, devenu représentation officielle du personnage, ou encore du cas encore plus «exaspérant», qu’avait commenté avec acuité Nicolas Dickner, de J’ai serré la main du diable, de Roméo Dallaire : alors que la couverture originale du récit autobiographique qui nous faisait découvrir l’escalade des violences au Rwanda nous montrait le visage du Général, après la sortie du film, le livre est réédité avec une couverture identique, à l’exception notable que sous le béret du soldat de la paix se trouve maintenant… le visage de Roy Dupuis ! L’image du comédien maquillé est-elle censée représenter de meilleure façon le témoignage de Dallaire ?

Et nous ne sommes pas en reste du côté de la bande dessinée, alors que, poussant dans ses derniers retranchement la dynamique de l’absurde, on va jusqu’à substituer une image du film à l’illustration de couverture du livre dont le film est adapté ! Dans le cas d’un texte – mince consolation -, le plaquage d’une image de cinéma en couverture parasite son interprétation mais ne se substitue pas à lui ; en revanche, pour la bande dessinée, c’est comme ci celle-ci avouait son impuissance à ce que sa propre image puisse mieux servir son propre discours que celle d’une affiche de cinéma…

Voici le meilleur pour la fin : tandis que directement sur la couverture des Losers, est imprimé un «argument de vente» à la syntaxe confondante quant à la subordination d’un médium à un autre, sur celle de Clones, on atteint le summum de l’auto-reniement alors que non seulement la photo de Bruce Willis a supplanté le dessin de l’auteur, mais le nom du comédien remplace celui de l’artiste ! Quelle désespérance !

Je sais pas pour vous, mais je crois qu’il y a là un sérieux conflit à régler…



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