Le Délivré

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18 avril 2012  par Aurélie Philippe

Le stéréotype du héros orphelin décrypté

Le dictionnaire définit un orphelin comme « un mineur dont le père et/ou la mère sont décédés ou disparus ». Par contre, rien dans la définition ne nous enseigne que le taux d’orphelin est plus élevé dans les œuvres de fiction que dans la réalité ! En effet, le personnage de l’orphelin est un élément scénaristique souvent exploité dans les films, les bandes dessinées (notamment les mangas), les jeux vidéo et les romans.

Cette adoption des orphelins par les créateurs de récits remonte assez loin dans le temps : les contes sont le premier exemple d’une sur-utilisation de l’idée. Mais dans les contes, le parent perdu est souvent la mère, ce qui permet d’amener le personnage archétypal de la belle-mère. Dans les autres œuvres de fiction, on peut se demander quelles sont les raisons qui entraînent cette exploitation du sujet.

Un personnage romanesque et attachant

À la base, l’orphelin est un personnage au caractère tragique, qui inspire une sympathie instinctive. On peut même aller plus loin en disant que la condition d’orphelin a parfois plus de répercussions sur l’affectif du lecteur que la personnalité réelle du héros.

Le roman le plus emblématique sur le sujet est sans doute Sans famille d’Hector Malot. L’histoire commence d’ailleurs par cette phrase : « Je suis un enfant trouvé. » Rémi, le héros, va être vendu à un saltimbanque et va voyager dans la France du XIXe siècle. Parsemé de passages dramatiques décrivant la réalité de l’époque, Sans famille est surtout un roman d’initiation : Rémi va devoir évoluer avec courage avant de pouvoir retrouver sa famille.

On retrouve l’aspect « pèlerinage » dans Les enfants Tillerman, où de courageux enfants, abandonnés par leur mère sur un parking de supermarché, vont faire un long chemin pour se faire recueillir par leur tante puis par leur grand-mère. Dicey, James, Maybeth et Sammy sont peut-être des orphelins, mais ils sont avant tout une fratrie. Et ce petit bout de famille va tout faire pour ne pas être séparé. L’aînée, notamment, va faire preuve d’une détermination à toute épreuve.

Libres pour l’aventure et au-delà

Le terme orphelin peut se traduire par « pas de parents », mais aussi et surtout par « pas d’autorité parentale ». Les jeunes héros qui sont dans cette situation ont bien plus de liberté pour mener à bien leurs aventures.

L’organisation Cherub n’est pas passée à côté du potentiel que représente un enfant sans contrainte familiale. Recrutés, entraînés, les orphelins deviennent des agents non officiels de l’État et sont envoyés sur des missions considérées peu ou moyennement dangereuses. Pour James, ces missions se révéleront toujours un peu plus périlleuses que ce qu’elles devraient être, car le plaisir est là, dans le fantasme de l’enfant espion, de l’enfant héros. Autrement, en dehors de l’action trépidante, certains livres de cette série posent une réflexion sur des thèmes plus sérieux comme les expériences sur les animaux, les sectes, etc.

En plus d’une liberté d’action, les orphelins possèdent une liberté affective. En effet, pour que ces jeunes puissent vivre leurs tribulations complètement, la séparation ombilicale doit déjà avoir eu lieu. Et d’autant plus si cet éloignement est dû à un voyage vers un autre monde comme dans La quête d’Ewilan. L’héroïne de cette série va pouvoir prendre le temps d’explorer Gwendalavir sans que la Terre soit un souvenir douloureux. Elle découvrira d’ailleurs que sa véritable origine n’est pas celle qu’elle croyait.

Révélations, ou les faux orphelins

À propos de découvertes, l’orphelin ignorant de son passé est fortement susceptible d’avoir des surprises (parfois mauvaises) sur ses origines. (À ce point de l’article, je suis obligée de faire un clin d’œil à Star Wars. De toute manière, une voix rauque et essoufflée a déjà dû résonner dans votre tête, disant « Luke, je suis ton père…»)

Dans la trilogie Le livre des étoiles, Guillemot, un orphelin de père qui vit au pays d’Ys, a la possibilité de voyager vers le Monde réel ou le Monde incertain. Lors de ses pérégrinations, il va découvrir un autre enfant qui est dans la même situation que lui. Entre les deux, on s’amuse à se perdre en conjectures à savoir qui est le père de qui… J’ajouterais que cette série d’Erik L’Homme est parfaite comme initiation au genre fantastique.

Je vais essayer de ne pas trop faire de révélations sur À la croisée des mondes ! Particulièrement savoureuse, cette trilogie nous emmène sur les pas de Lyra et de son « daemon ». Une enquête qu’elle mène sur des disparitions d’enfants va l’entraîner très loin, jusqu’à la faire voyager entre les mondes… Très dense, remplie de personnages attachants, cette saga parle aussi d’une relation complexe entre deux adultes aux caractères forts et leur enfant. Philip Pullman n’hésite pas, ici, à mettre en place des parents aucunement préoccupés par leur progéniture au lieu des habituels tuteurs désintéressés, moralement plus acceptables.

La quête d’identité

Au-delà des révélations coup de poing, les orphelins ont besoin de connaître leur passé pour se connaître eux-mêmes.

Dans L’apprenti d’Araluen, Will grandit parmi d’autres orphelins, mais il est le seul à ne pas connaître l’identité de ses parents. Il imagine pourtant tellement bien son père qu’il devient persuadé que celui-ci était un chevalier émérite. Il rêve de suivre l’exemple de ce père fictif en devenant lui-même un chevalier ; pourtant, c’est l’enseignement du rôdeur qu’il va recevoir. Il va finir par choisir sa propre voie. Et découvrir qui était véritablement son père…

L’invention de Hugo Cabret est un magnifique hommage au cinéma en général et à Méliès en particulier. De plus, grâce à ses nombreuses illustrations, ce livre se lit autant avec les mots qu’avec les images. Il nous fait découvrir l’histoire touchante de Hugo, qui cherche à tout prix à remettre en marche un automate, persuadé que celui-ci lui délivra un message de son père décédé. Hugo a beau avoir connu son père, il ne lui en reste pas moins ce besoin viscéral de se rapprocher de son passé, de se raccrocher à lui et à cet homme qui l’a élevé.

Quand l’histoire crée l’orphelin

Parfois, l’orphelin, en plus de faire partie de l’histoire, en est le résultat. La condition d’orphelin devient alors véritablement le nœud inextricable de l’intrigue.

C’est le cas dans Les larmes de l’assassin, qui relate une étrange connexion entre un enfant et celui qui a assassiné ses parents. Angel Allegria, criminel qui n’a jamais tué d’enfant, décide de garder en vie le garçon de ses victimes. Leur relation va pourtant réussir à se teinter de complicité et d’affection. Ce livre bouleversant remet pas mal d’acquis en question.

Dans La déclaration, être un orphelin est la conséquence des règles de la société. En effet, la race humaine étant devenue immortelle, les naissances sont pratiquement toutes interdites. Les parents d’Anna n’ont pas respecté cette loi et depuis, elle vit dans un orphelinat qui la (trans)forme en parfaite domestique endoctrinée. Considérée comme une « Surplus », la jeune fille va finir par comprendre, grâce à Peter, qu’elle a le droit de vivre.

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Certains critiquent cette abondance d’orphelins, accusant les auteurs d’user d’une astuce facile. Je pense plutôt que la condition d’orphelin chez un personnage entraîne plein de possibilités fascinantes à exploiter. Comme on a pu le constater, le personnage de l’orphelin porte aussi la symbolique du récit d’initiation : pour évoluer, il faut prendre des décisions seul, et donc se débrouiller sans parents. Dans les cas de récits d’aventure, il est peut-être également plus facile pour un lecteur de s’identifier a un personnage qui n’a pas d’entourage familial.

L’orphelin a beau être un stéréotype, s’il est utilisé intelligemment, il devient un personnage pour qui on vibre, un personnage qu’on soutient et apprécie. Les stéréotypes sont également un élément amusant à déformer ou même à prendre à contre-pied. Pour conclure, cela fait peut-être beaucoup de héros à adopter dans la bibliothèque familiale, mais, franchement, on ne va pas s’en plaindre !

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Sans famille (Première partie), Hector Malot, 2009, Gallimard-Jeunesse, coll. « Folio junior », 311 p., 9782070628902*
Les enfants Tillerman, t.1 : Seuls, Cynthia Voigt, 2010, Flammarion, 363 p., 9782081230477*
Cherub, t.1 : 100 jours en enfer, Robert Muchamore, 2009, Casterman, 403 p., 9782203020641*
La quête d’Ewilan : L’intégrale, Pierre Bottero, 2010, Rageot, 805 p., 9782700237498*
Le livre des étoiles, Erik L’Homme, 2011, Gallimard-Jeunesse, 867 p., 9782070640515*
A la croisée des mondes : L’intégrale, Philip Pullman, 2007, Gallimard-Jeunesse, 1024 p., 9782070614554*
L’apprenti d’Araluen, t.1 : L’ordre des rôdeurs, John Flanagan, 2009, Le livre de poche jeunesse, 347 p., 9782013223430*
L’invention de Hugo Cabret, Brian Selznick, 2008, Scholastic, 533 p., 9780545988162*
Les larmes de l’assassin, Anne-Laure Bondoux, 2003, Bayard jeunesse, coll. « Millézime», 226 p., 9782747007757*
La déclaration : L’histoire d’Anna, Gemma Malley, 2007, Naïve, coll. « Naïveland », 365 p., 9782350211220*

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