Le Délivré

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13 septembre 2010  par Le Délivré

Quelle vigueur pour le livre ?

Le numéro de septembre du bulletin Statistiques en bref de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec, consacré à l’évolution des ventes de livres au Québec depuis 2001, nous apprend que celles-ci reprennent de la vigueur en 2009. Faut-il s’en réjouir ? Car en y regardant plus près, ces statistiques révèlent d’autres faits bien préoccupants… Observons quelques-uns des faits saillants de cette étude.

Trois pour cent de hausse ?

L’enquête nous apprend que les ventes de livres neufs des éditeurs, distributeurs, librairies, grandes surfaces et autres points de vente du Québec totalisent 811 M$ en 2009, soit une augmentation de 22 M$ ou 2,8 % sur l’année 2008, où une première baisse annuelle était observée depuis le début de l’enquête en 2001. Rappelons que cette baisse est survenue après la croissance record des ventes de 9,0 % en 2007, causée en bonne partie par les ventes de manuels scolaires, véritable eldorado éditorial. Toutefois, la hausse des ventes en 2009 est insuffisante pour contribuer au redressement du taux de croissance annuel moyen (TCAM) des ventes de livres : en effet, le TCAM est passé de 5,1 % pour la période 2001-2007 à 3,8 % pour 2001-2009. Statistiques en bref signale de plus que cette croissance des ventes est surtout attribuable aux établissements de grande diffusion, dont les ventes de livres ont augmenté de 14,4 %, soit 15 M$, ce qui représente 69 % de la croissance globale ! Pendant ce temps, les librairies ont connu une hausse plus modeste de 1,5 %…

Le livre : un produit culturel parmi d’autres ?

D’entrée de jeu, l’enquête nous confirme que parmi les ventes de tous les produits culturels, les ventes de livres occupent une place prépondérante. En effet, celles-ci représentent plus de cinq fois les ventes de billets de cinéma et quatre fois les billets de spectacles. Il en va de même par rapport aux ventes d’enregistrements sonores ou de vidéogrammes. De plus, la croissance annuelle des ventes de livres, soit 2,6 % de 2005 à 2009, est supérieure à celle des autres produits culturels, sauf celle des billets de spectacles, qui affiche un fort taux de croissance annuel moyen de 8,6 % de 2005 à 2008… L’éternelle question se pose à nouveau : pourquoi entend-on si peu parler de livres proportionnellement aux autres loisirs culturels dans les médias alors que le livre est encore, et de loin, le loisir culturel plus important ?

Un réseau de distribution du livre francophone se fragilisant ?

On apprend aussi que la part des maisons de distribution du Québec dans l’approvisionnement des librairies, coopératives, grandes surfaces et autres points de vente n’a cessé de diminuer, passant de 73 % en 2001 à 67 % en 2009. Ces neuf années ne représentent pas une très longue période, mais elle est suffisamment étendue pour permettre d’affirmer que ce repli des maisons de distribution, malgré la légère remontée de 2009, n’est probablement pas un accident de parcours. L’étude explique cette diminution de la part de marché des maisons de distribution par l’approvisionnement croissant des librairies et des coopératives auprès de fournisseurs étrangers (sans mentionner l’approvisionnement du marché de la grande diffusion, dont les données spécifiques n’étaient pas accessibles). En pratique, ces « fournisseurs étrangers » sont des éditeurs européens ou des distributeurs canadiens d’autres provinces. On suppose qu’une partie de cet approvisionnement s’explique par les commandes spéciales de librairies auprès d’éditeurs étrangers dont les livres ne sont pas diffusés au Québec, mais en général, il ne s’agit toutefois pas de volumes très importants. Les pertes de parts de marché des maisons de distribution du Québec s’expliqueraient donc par l’approvisionnement de livres en anglais auprès de distributeurs canadiens, bien que l’étude n’ait pu le mesurer directement. Mais si l’OCCQ pose une préoccupation à cet égard, ce n’est peut-être pas tant que cette distribution se fasse à partir des distributeurs canadiens, mais plutôt qu’il s’agirait d’un indice que la lecture de livres en anglais connaît une croissance importante…

Grandes surfaces, chaînes et librairies indépendantes

Si la répartition des ventes finales de livres selon les catégories de point de vente varie peu, cet immobilisme apparent cache en fait des changements notables au sein de chacune de ces catégories. Par rapport à 2008, il apparaît que la hausse généralisée des ventes au réseau de détail (10,0 % ou 26 M$) provient surtout du marché de la grande diffusion. En effet, les ventes aux librairies ont augmenté de 7,5 %, tandis que les ventes au marché de la grande diffusion ont grimpé de 14,6 % en 2009. Dans ce dernier marché, on remarque que ce sont surtout les grandes surfaces qui ont enregistré le gain le plus important en affichant une hausse de 19,6 %, tandis que les ventes aux autres points de vente (pharmacies, etc.) ont augmenté de 4,4 %. Par ailleurs, l’enquête constate que les gains de la grande diffusion, en termes de part de marché, ont été faits tout autant aux dépens des librairies que des éditeurs et des maisons de distribution.

Quant aux librairies, Statistiques en bref les classe, selon leur type de propriété, en librairies à succursales (appartenant à une chaîne d’au moins quatre succursales), librairies indépendantes et librairies en milieu scolaire (ces dernières étant surtout des coopératives). Or, autre fait préoccupant, l’étude fait ressortir que depuis 2005, la part des librairies à succursales n’a cessé d’augmenter. Cette part, qui était de 43 % en 2005, soit 183 M$, est passée à 53 % (267 M$) en 2009. Cette augmentation des ventes n’est pas seulement relative, elle signifie un taux de croissance deux fois plus élevé que celui des ventes totales des librairies. En effet, le TCAM des librairies à succursales s’établit à 9,9 %, tandis que celui de l’ensemble des librairies est de 3,9 %.

En ce qui concerne les librairies indépendantes, L’OCCQ constate qu’il s’agit d’un véritable déclin : leur part de marché, pour la même période, s’est rétrécie de 10 points de pourcentage, passant de 38 % (165 M$) à 28 % (142 M$). Par conséquent, le TCAM des ventes de livres par les librairies indépendantes affiche une valeur négative, soit – 3,7 %. Les ventes de livres par les librairies en milieu scolaire conservent quant à eux une part relativement stable, de 19 % en 2005 et de 18 % en 2009, pour un TCAM de 2,6 %.

L’étude dresse donc le bilan suivant : dans un contexte général d’expansion du marché du livre, malgré le recul de 2008, la situation dissonante des librairies indépendantes laisse perplexe quant à leurs perspectives financières…

En résumé

Cette étude pointe donc entre autres choses le fait que deux maillons de la chaîne québécoise du livre, essentiels leur diffusion, se trouvent fragilisés : les maisons de distribution, qui perdent constamment du terrain par rapport aux fournisseurs étrangers, sachant que ces fournisseurs approvisionnent le marché surtout de livres en anglais, et les librairies indépendantes, dont le marché affiche des reculs fréquents depuis 2004.

Si nous vous laisserons tirer ici vos propres conclusions quant à la dynamique d’anglicisation culturelle, en ce qui concerne la situation des librairies indépendantes, qu’attend le Ministère pour agir, alors que ses propres organes constatent un certain état de crise ? L’appel au prix unique du livre tant réclamé par le milieu, censé protéger, de un, les librairies indépendantes des braderies des grandes surfaces, et de deux, par la bande, la bibliodiversité qu’elles défendent, résonne-t-il encore en vain ?

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Statistiques en bref, n°65/septembre 2010, Observatoire de la culture et des communications du Québec, 24 p.



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