Le Délivré

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10 juin 2011  par David Murray

Quelle place pour le livre dans les grands médias ?

Patrick Beauduin (photo : Le devoir)

La fin de semaine dernière nous apprenions que la direction de la Première Chaîne allait, en septembre prochain, mettre un terme à l’aventure de Vous m’en lirez tant, seule émission de la SRC à faire du livre sa préoccupation première. Il n’en fallait pas plus pour que les milieux intéressés, au premier rang desquels l’Union des écrivains et écrivaines du Québec (UNEQ), fassent part de leurs préoccupations quant au sort réservé à la littérature dans les médias.

Pourtant, pas plus tard qu’en février dernier, lors du lancement du 8e Combat des livres, le nouveau patron de la radio de Radio-Canada, Patrick Beauduin, soulignait l’importance de parler littérature sur les ondes de la radio publique. Il annonçait vouloir plus de contenus reliés à la littérature et mentionnait d’ailleurs réfléchir à ajouter une nouvelle émission littéraire qui, en sortant des contraintes de l’actualité, pourrait « aborder plus en profondeur le rôle de la littérature dans la société et en quoi elle reflète notre monde ». Du même souffle, il affirmait que ces projets ne menaçaient en rien la poursuite de Vous m’en lirez tant, animé par Lorraine Pintal. Sauf que le couperet est malgré tout tombé sur le rendez-vous littéraire dominical…

Marie-Louise Arsenault

Cependant, ce qu’annonçait alors Monsieur Beauduin, c’est que la programmation estivale allait servir de banc d’essai pour de nouvelles émissions. Ainsi, alors que lundi dernier était dévoilée la nouvelle grille horaire de la Première Chaîne, nous avons pu voir qu’effectivement, deux nouvelles émissions à caractère littéraire y faisaient leur apparition. La première, qui occupe la case horaire de Vous m’en lirez tant, reprend essentiellement le mandat de cette émission et en constitue la version estivale. Intitulée On aura tout lu, elle sera animée par Marie-Louise Arsenault, en compagnie de Biz, Jici Lauzon et Daniel Turcotte.

L’autre proposition – originale celle-là – s’intitule Carnets d’Amérique. Dans cette émission inédite, Jean Fugère et Marie-Louise Arsenault prennent la route pour aller à la rencontre de gens de lettres et de mots. La présentation qui en a été faite cette semaine nous laisse croire qu’il s’agit là du type de projet dont Patrick Bauduin évoquait l’envie d’explorer cet hiver. Reste à voir quelle en sera réellement la forme et si elle survivra à la saison estivale. Surtout que, en début de semaine, la direction de la radio publique ne semblait n’avoir aucun plan précis en ce qui concerne l’avenir des émissions littéraires.

Mais voilà que dans les jours qui ont suivis, la direction de la radio publique a tenu à réaffirmer son engagement envers la littérature. Au point où on annonce maintenant prévoir jusqu’à quatre heures de contenus radiophoniques liés à la littérature l’automne prochain. Rien n’a jusqu’ici filtré sur les formats qui seront retenus pour les contenus littéraires, mais selon Stéphane Baillargeon du Devoir, ceux-ci risquent d’êtres morcelés à travers plusieurs émissions.

Néanmoins, la mini-tempête associée à la disparition du contenu littéraire sur la Première Chaîne a par la bande relancé le débat sur la place de littérature et du livre en général dans les grands médias. En effet, la littérature occupe une place de moins en moins importante au sein de l’offre médiatique culturelle, et cette tendance ne date pas d’hier. Déjà, en 2003, l’auteur Stanley Péan se demandait si la littérature et les médias ne formaient pas un mariage contre-nature, et si le format des médias de masse ne constituait pas tout simplement un frein pour parler du livre. Il écrivait ainsi que « Nonobstant les reproches, souvent justifiés, que l’on a exprimés quant à la formule des divers magazines télévisuels traitant du livre ces dernières années, leur disparition de l’agora, tout comme la diminution de l’espace consacré à la critique dans les cahiers littéraires des journaux, s’inscrit dans la foulée d’un mouvement anti-intellectuel plus ou moins généralisé en Occident néolibéral : à savoir, le bâillonnement graduel des dissidents susceptibles de proposer une autre lecture du monde. »

Est-ce donc parce que la littérature dérange qu’on en limite l’espace de discussion sur les différentes plateformes médiatiques ? Parce que n’étant pas assez spectaculaire et poussant à la réflexion, elle ne serait ainsi pas assez grand public ? La question se pose, surtout que la littérature, à défaut d’avoir des plateformes qui lui sont uniquement consacrée, se voit maintenant souvent diluée au milieu du brouhaha d’émissions culturelles qui laisse davantage la place aux états d’âme de « veudettes » qu’à la discussion des œuvres et leur portée.

On peut aussi se demander quelle conséquence la place limitée faite à la littérature dans les grands médias aura-t-elle sur les générations en devenir. Si on se fie aux propos tenus récemment par Lucien Francoeur sur l’inculture des jeunes à qui il enseigne aujourd’hui, il n’y a pas de quoi se réjouir. À l’heure des gadgets numériques et du clip instantané, cette culture de l’immédiat furtif est loin de constituer le cadre le plus favorable pour la promotion de la littérature. Quand le seuil de tolérance des jeunes est de douze minutes, on voit mal comment les inciter à se plonger dans un roman de 300 pages…

Le traitement épisodique de la littérature amène aussi une autre conséquence : celle, par souci d’audience, de ne traiter que des best-sellers ou des auteurs qui ont une existence médiatique. Une problématique qui n’est pas étrangère à celle qui touche la musique sur les grandes radios commerciales, le nombre d’artistes qui y sont diffusés y étant pour le moins limités.

C’est pour ces raisons que les gens du milieu du livre s’inquiètent lorsqu’ils voient la place de la littérature reculer dans les médias. Et pour stopper l’hémorragie, ils sont plusieurs à estimer que les ondes de la radio publique constituent un espace privilégié pour parler de littérature, surtout que le format radiophonique s’y prête particulièrement bien. Donc réjouissons-nous de voir que la direction de la Première Chaîne entend offrir davantage de contenus liés à la littérature. En attendant, on peut toujours se tourner vers les médias alternatifs et communautaires qui, à bien des égards, sont souvent les seuls qui osent sortir des sentiers battus. Et ce, malgré les modestes moyens qui sont les leurs.


1 octobre 2010  par David Murray

Octobre 70 : 40 ans plus tard

Octobre est là et les jours qui viennent vont marquer les 40 ans d’un événement qui a profondément marqué l’imaginaire collectif québécois : la Crise d’octobre. Déjà, à la télé, à la radio et dans certains magazines et journaux, on a commencé à présenter des dossiers spéciaux sur la question. En dépoussiérant cet événement marquant de notre passé récent, on s’attèle ici et là à essayer d’en ressortir la moelle pour nous en offrir le portrait le plus juste, quitte à écorcher quelques mythes qui ont traversé le fil du temps.

Pourtant, encore aujourd’hui, plusieurs zones d’ombre persistent derrière le voile opaque de l’Histoire. À l’instar d’autres épisodes qui se refusent à nous dévoiler tous leurs secrets, peut-être ne connaîtrons-nous jamais le fin fond de l’histoire d’Octobre 70. Et il n’est pas nécessairement question ici de l’interprétation qu’on peut tirer de ces événements, mais bien simplement de l’établissement des faits. Pour essayer d’y voir plus clair, voici quelques lectures qui, mises en parallèle, vous permettront peut-être de séparer le bon grain de l’ivraie.

Les souvenirs des acteurs de la crise

Beaucoup d’entre nous n’ayant pas vécu ces événements, ou sinon à un âge précédent la raison, on sera tenté d’aller lire ce que les acteurs de l’époque ont à dire sur la question. Si plusieurs personnalités politiques et médiatiques ayant vécu de front cet épisode tragique de notre histoire récente en ont fait part dans leurs mémoires ou par le biais de biographies leur étant consacrées, peu nombreux sont ceux ayant consacré à la Crise d’octobre un ouvrage lui étant exclusivement dévolu. Parmi les felquistes, Francis Simard, membre de la cellule Chénier « responsable » de la mort de Pierre Laporte, est l’un des seuls à s’être adonné à l’exercice dans un ouvrage qui a fait date : Pour en finir avec Octobre. Initialement paru en 1982 chez Alain Stanké, le livre fait l’objet ces jours-ci d’une nouvelle réédition chez Lux éditeur, bonifié d’une préface du regretté Pierre Falardeau. Ce dernier s’était d’ailleurs principalement basé sur le récit de Simard pour mettre au point le scénario de son film Octobre, qui a fait l’objet d’un livre simplement intitulé Octobre : scénario, également paru chez Alain Stanké.

La cellule Chénier

La cellule Chénier

Du côté gouvernemental, ils sont aussi peu nombreux à s’être mouillés à nous présenter en long et en large leur version de l’histoire. William Tetley, à l’époque ministre dans le cabinet Bourassa et aujourd’hui professeur de droit à l’Université McGill, nous offre son témoignage et son interprétation dans un ouvrage intitulé Octobre 1970 : dans les coulisses de la Crise, qui paraît ces jours-ci chez Héritage. Nous avons pu en avoir un avant-goût dans les pages de La Presse la semaine dernière, à travers des extraits dont ressortent une critique acerbe et sans nuance des milieux indépendantistes et une défense totale des actions gouvernementales. Une position dont on imagine qu’elle fera grincer les dents de certains lecteurs.

Toujours dans l’idée de prendre la mesure des actions et positions prises par les différents acteurs de la Crise, on pourra se tourner vers l’ouvrage de Manon Leroux, Les silences d’Octobre : Le discours des acteurs de la crise de 1970. Dans cet essai paru chez VLB éditeur, l’auteure examine le discours des acteurs de la Crise, propose un retour sur ces événements dont l’héritage se perd parfois, et dresse un bilan de questions qui demeurent encore sans réponses. Toujours dans le même esprit, malgré le fait qu’aucune traduction française ne soit pour l’instant à l’ordre du jour, mentionnons la sortie récente d’un ouvrage qui s’intéresse aux réactions et points de vue hautement critiques au Canada anglais de politiciens, journalistes et intellectuels quant à la manière dont cette crise fut gérée par le gouvernement Trudeau. L’ouvrage des politologues Guy Bouthillier et Édouard Cloutier, paru chez Baraka Books, s’intitule Trudeau’s Darkest Hour, War Measures in Time of Peace, October 1970. Comme le souligne la chroniqueuse politique Josée Legault sur son blogue, le livre constitue « une pièce maîtresse manquante jusqu’ici permettant de mieux saisir toute la complexité de la dynamique politique hors-Québec au moment de la Crise d’octobre ». Comme il est en effet plutôt rare d’avoir le point de vue du ROC face aux évènements, vivement qu’un éditeur francophone envisage d’en assumer la traduction.

Parmi les protagonistes de la Crise, un qui fut aux premières loges est bien entendu l’attaché commercial britannique James Richard Cross, enlevé par les membres de la cellule Libération le 5 octobre 1970, et libéré le 3 décembre en échange d’un sauf-conduit vers Cuba pour ces derniers. Le cinéaste Carl Leblanc lui a consacré en 2004 un documentaire, L’otage, puis en a tiré un livre, Le personnage secondaire, qui témoigne de cette rencontre humaine entre un souverainiste reconnu et celui qui fut pris à partie comme symbole de l’oppression dont font l’objet les Québécois, en plus de nous replonger dans l’atmosphère de ces turbulentes journées de l’automne 1970.

Les ambitions du Front de libération du Québec

On se méprend parfois sur les réelles motivations des membres du Front de libération du Québec. Ainsi, pour prendre connaissance de la nature des positions du FLQ, on pourra décider de revenir aux sources en se rapportant à leurs écrits et aux textes de ceux qui en ont porté les idées. Un incontournable, qui recèle un intérêt certain en tant que document historique, est bien entendu Le Manifeste du FLQ, dont la lecture par le présentateur Gaétan Montreuil sur les ondes de Radio-Canada a fait date. Quarantième anniversaire oblige, le texte fait l’objet d’une réédition par Lux, accompagné de notes et d’une postface de Christophe Horguelin. Sans être un texte du FLQ à proprement parler, on pourra aller relire le classique du regretté Pierre Vallières, Nègres blanc d’Amérique, initialement paru en 1968 aux Éditions Parti Pris, mais depuis réédité chez Typo. Pierre Vallières revient d’ailleurs sur ses années au sein du FLQ dans Les héritiers de Papineau. Itinéraire politique d’un « nègre blanc », paru chez Québec Amérique. Mais pour avoir le meilleur aperçu qui soit, on se référera à l’ouvrage FLQ : un projet révolutionnaire. Lettres et écrits felquistes (1963-1982), anthologie parue chez VLB éditeur en 1990 dont l’ex-felquiste Robert Comeau a assuré la direction.

Jacques Lanctôt

Jacques Lanctôt

Peu d’auteurs se sont toutefois avancés à écrire une histoire exhaustive de ce mouvement aux prétentions révolutionnaires. Louis Fournier, journaliste à CKAC lors de la Crise, est l’un des rares à avoir tenté de combler ce vide. Son FLQ : histoire d’un mouvement clandestin demeure à cet égard un incontournable. L’ouvrage est paru en 1998 chez Lanctôt éditeur, maison d’édition – depuis vendue à Michel Brûlé – justement mise sur pied par l’un des acteurs clés de la Crise, Jacques Lanctôt, le meneur de la cellule Libération derrière l’enlèvement de James Richard Cross.

Du FLQ, plusieurs se souviennent cependant surtout des bombes. Ces « actions d’éclats » et la violence politique faisaient effectivement partie de leur arsenal. Le journaliste Marc Laurendeau, dans Les Québécois violents, est l’un de ceux ayant analysé ce type d’action préconisé par le FLQ. Dans la foulée, Laurendeau se penche aussi sur la réponse des forces de sécurité aux attentats du FLQ et sur les dérives qu’a entraînées cette répression.

C’est que la lutte que menait le FLQ et les bombes qu’il disséminait contre les symboles du colonialisme britannique et canadien ont fait l’objet d’une attention particulière des forces de police et de sécurité. Et justement, que savaient réellement les agences de renseignement et quel rôle ont-elles réellement joué dans la conduite des événements ? Restent des pièces du dossier qui n’ont pas encore obtenu de réponses satisfaisantes et qui alimentent encore aujourd’hui, probablement avec raison, les soupçons d’une manipulation de la part de ces « agents de l’ombre ». Bien entendu, dans un monde où rien n’est uniquement blanc ou noir, on peut affirmer que des hommes ont manœuvré de bonne foi dans les méandres du pouvoir. Parmi les témoignages de cette lutte anti-terroriste qui nous sont parvenus, on tentera de dénicher Ma guerre contre le FLQ de Robert Côté, qui fut chef de la brigade anti-bombes de la police de Montréal. Car ce récit, publié en 2003 chez Trait d’union, est malheureusement épuisé depuis.

Une répression tous azimuts

Avec la Crise d’octobre, la répression des forces de sécurité atteignit un niveau jamais vu, et provoqua un traumatisme profond chez ceux et celles qui en ont fait les frais. Le sentiment d’arbitraire perçu par plusieurs d’entre eux a provoqué chez nombre des arrêtés un profond sentiment d’indignation. Peu de temps après la Crise, certains ont voulu rendre compte de cette dérive « sécuritaire ». Jean-Marc Piotte sera l’un d’entre eux en publiant Québec occupé aux défuntes éditions Parti pris. Mais pour un témoignage sur le caractère des arrestations et des conditions de détention, un des récits les plus exhaustifs nous vient de Serge Mongeau, l’un de ces prisonniers politiques, qui aux lendemains de la Crise publiait Kidnappé par la police, réédité l’an dernier chez Écosociété… la maison d’édition qu’il a mise sur pied au début des années 1990.

Cette vague d’arrestations, certains s’en souviendront peut-être, avait aussi donné lieu à un procès mémorable impliquant Michel Chartrand, Robert Lemieux, Pierre Vallières, Charles Gagnon et Jacques Larue-Langlois, auxquels on a voulu faire porter la responsabilité de la Crise. Des 619 pages de notes officielles sténographiées du procès, on en a ressorti les extraits les plus significatifs pour en faire un ouvrage, Le procès des cinq, qui a fait l’objet d’une réédition chez Lux ces dernières semaines. À la lecture du texte, on a l’impression d’assister à une véritable pièce de théâtre politique, dont on réalise avec fascination à quel point les enjeux soulevés par les cinq sont toujours autant d’actualité.

La bataille des médias

La force avec laquelle a frappé la police et l’armée en a toutefois laissé plus d’un coi, et amené plusieurs trublions à rentrer dans le rang. Comme toute forme de contestation pouvait être interprétée comme un acte de sédition, ils étaient peu à vouloir confronter la classe politique en posant certaines questions délicates. Dans ce contexte, Le Devoir aura été l’un des rares organes de presse à oser poser des questions sur les actions des gouvernement de Bourassa et de Trudeau. Guy Lachapelle en rend compte dans Claude Ryan et la violence du pouvoir : Le Devoir et la Crise d’octobre 1970, ou, Le combat de journalistes démocrates, paru aux Presses de l’Université Laval. On pourra aussi lire Claude Ryan lui-même nous parler des événements dans Le Devoir et la crise d’Octobre 70, chez Leméac. Le travail des médias durant la crise a d’ailleurs été analysé par Bernard Dagenais dans La Crise d’octobre et les médias, chez VLB éditeur. Et notons en outre que la bataille médiatique a été l’un des enjeux majeurs de la Crise, l’accaparement médiatique semblant avoir été une fixation des felquistes.

Pour en finir avec Octobre

Mais quelle interprétation pouvons-nous faire de ces événements ? Plusieurs visions s’affrontent à ce propos. On pourra peut-être s’en faire sa propre idée à la lecture de quelques-uns de ces ouvrages. En attendant, ils sont plusieurs à avoir questionné la version officielle des autorités, qui justifiait entre autres l’adoption de la Loi des mesures de guerre par une volonté de contrer une insurrection appréhendée. Dès les lendemains de la Crise, certains s’attèleront à la tâche de remettre en question ces positions. L’écrivain et docteur Jacques Ferron sera l’un d’eux, lui à qui l’on confia le rôle de médiateur entre le gouvernement et les membres de la cellule Chénier. L’historien Jacques Lacoursière en sera un autre, lui qui publiera en 1972 Alarme citoyens! aux Éditions La Presse. Concernant la mort du ministre Pierre Laporte, Pierre Vallières sera l’un de ceux qui pourfendront de la façon la plus véhémente la version officielle. Il exposera une première fois ses vues sur la question en publiant L’exécution de Pierre Laporte, chez Québec Amérique en 1977.

Louis Hamelin

Cette « quête de la vérité » se poursuit encore aujourd’hui. Certains empruntent d’ailleurs de nouvelles avenues pour exposer leurs théories. C’est entre autres le cas de l’auteur Louis Hamelin, qui faisait récemment paraître chez Boréal La constellation du Lynx, un roman à travers lequel l’écrivain fait état de manipulations possibles de la part des hautes autorités politiques et sécuritaires dans la conduite et le dénouement de la Crise. Bref, un sujet qui fascine toujours autant et qui continue de marquer les esprits. Un de ces événements dont l’interprétation ne fera jamais l’unanimité. Un dossier, à l’instar de l’assassinat de Kennedy ou les attentats du 11 septembre, dont la synthèse finale ne verra peut-être jamais le jour…

* * *

Pour en finir avec Octobre. Francis Simard. Lux, coll. « Mémoire des Amériques », 251 p.
Octobre : scénario. Pierre Falardeau. Alain Stanké, coll. « Le petit format du Québec », 190 p.
Octobre 1970 : dans les coulisses de la Crise. William Tetley. Héritage, 416 p.
Les silences d’Octobre : Le discours des acteurs de la crise de 1970. Manon Leroux. VLB éditeur, coll. « Études québécoises », no.57, 169 p.
Trudeau’s Darkest Hour, War Measures in Time of Peace, October 1970. Guy Bouthillier et Édouard Cloutier. Baraka Books, 212 p.
Le personnage secondaire. Carl Leblanc. Boréal, 245 p.
Manifeste d’Octobre 1970. Front de libération du Québec. Lux, 56 p.
Nègres blanc d’Amérique. Pierre Vallières. Typo, no.92.
Les héritiers de Papineau. Itinéraire politique d’un « nègre blanc ». Pierre Vallières. Québec Amérique, 281 p.
FLQ : un projet révolutionnaire. Lettres et écrits felquistes (1963-1982). Robert Comeau (dir.). VLB éditeur, coll. « Études québécoises », no.17.
FLQ : histoire d’un mouvement clandestin. Louis Fournier. Lanctôt éditeur.
Les Québécois violents. Marc Laurendeau. Boréal.
Ma guerre contre le FLQ. Robert Côté. Trait d’union, coll. « crime et société ».
Québec occupé. Jean-Marc Piotte. Éditions Parti Pris, coll. « Aspects », no.9.
Kidnappé par la police. Serge Mongeau. Écosociété, coll. « Retrouvailles », 187 p.
Le procès des cinq. Lux, coll. «  Mémoire des Amériques ».
Claude Ryan et la violence du pouvoir : Le Devoir et la Crise d’octobre 1970, ou, Le combat de journalistes démocrates. Guy Lachapelle. PUL, coll. « Prisme », 192 p.
Le Devoir et la crise d’Octobre 70. Claude Ryan. Leméac, coll. « La cité de l’homme ».
La Crise d’octobre et les médias. Bernard Dagenais. VLB éditeur, coll. « Études québécoises », no.14..
Alarme citoyens! Jacques Lacoursière. Éditions La Presse.
L’exécution de Pierre Laporte. Pierre Vallières. Québec Amérique.
La constellation du Lynx. Louis Hamelin. Boréal, 600 p.


2 juillet 2010  par David Murray

Au-delà de la casse

Manifestation du vendredi 25 juin

Manifestation du vendredi 25 juin

Le weekend dernier se déroulait à Toronto le sommet des chefs d’États du G20. Résultat des courses ? On parlait de 900 arrestations, mais, ce matin, le journaliste Alec Castonguay nous apprend dans Le Devoir que ce sont en fait plutôt 1090 arrestations qui ont été réalisées par les forces de l’ordre. Cette rafle en fait la plus importante jamais vue au pays, plus du double de ce que furent les arrestations massives lors du Sommet de Québec en 2001 et lors de l’application de la loi des mesures de guerre en 1970… Rappelons que dans le dernier cas, un diplomate et un ministre avaient été enlevés, alors que dans le cas présent, on rapporte deux voitures de police délibérément abandonnées incendiées et quelques vitrines fracassées, essentiellement des banques et autres multinationales… Des dégâts du même acabit que lors des victoires du Canadiens. Sur les 1090 personnes arrêtées, 827 ont depuis été relâchées sans qu’aucune accusation ne soit portée contre elles…

arrestation

Avec les témoignages qui fusent de toutes parts depuis une semaine, on réalise à quel point ces arrestations furent arbitraires, injustifiées et indignes d’un État de droit. Surtout que celui-ci se targue d’être de la crème des régimes démocratiques, se donne fréquemment le droit de faire la leçon aux gouvernements autoritaires de la planète, et de plus envoie ses soldats se faire tuer à l’autre bout du globe au nom de cette même démocratie… En début de semaine, la police a bien tenté de nous vendre sa salade, renforcée par des pseudo-experts des « questions de sécurité » invités sur les tribunes médiatiques, pour qui les « casseurs » de Toronto sont en gros les mêmes que ceux qui sévissent lors des victoires de la Sainte Flanelle pendant les séries de la Coupe Stanley. Mais l’exercice de légitimation des actions de la police nous apparaît plutôt bancale, de nouveaux mensonges policiers étant révélés chaque jour. Plusieurs questions demeurent d’ailleurs toujours  sans réponse, que seule une enquête indépendante pourrait éclaircir. Phlippe Leroux, sur le média citoyen Agora Vox, a bien résumé ces interrogations.

Complètement disproportionnés furent donc les agissements de la police cette dernière fin de semaine à Toronto. Et en prenant connaissance des nombreux témoignages de personnes maintenant relâchées, on réalise à quel point fut inhumain le traitement qui leur fut accordé pendant leur détention. Un navrant spectacle des forces de l’ordre qui nous amène à conclure que tout fut en fait orchestré pour justifier le milliard de dollars investis dans la sécurité pour le Sommet. De nombreux soupçons d’infiltrations policières commencent aussi à poindre… Mais il n’y a rien de nouveau là-dedans – rappelons-nous le sommet de Montebello en 2007. Encore jeudi, lors d’une marche de solidarité avec les prisonniers politiques de Toronto (appelons un chat un chat), on a pu aperce- voir de ces agents provocateur aux abords de la manifestation. Ces techniques d’infiltration remontent à loin et ont été appliquées à toutes les sauces par les gouvernements du monde. On pourra lire à cet effet la réédition chez Lux de l’ouvrage de Victor Serge, Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression. Dans une des postfaces du livre, le politologue Francis Dupuis-Déri rappelle d’ailleurs comment les militants montréalais font les frais d’une constante répression politique depuis une quinzaine d’années au Québec.

Le Sommet du G20 est aussi venu nous rappeler à quel point les médias et les pseudo-experts auxquels ils se réfèrent généralement font preuve d’une grande ignorance quant aux motivations des manifestants, ou plus particulièrement celles des groupes plus radicaux ; ce qu’on peut entendre en termes d’idées pré-conçues à propos entre autres des Black Blocs le démontre bien… Nous parlions d’agents provocateurs plus haut. Bien évidemment que certains de ces agents réussissent à infiltrer ce type de manifestation. Mais de là à considérer tous les « hommes et femmes en noir » d’agents provocateurs, il y a un pas que nous ne franchirons pas. Nous recommandons d’ailleurs à ces « experts ès casseurs » de lire l’ouvrage du même Dupuis-Déri sur les Black Blocs, publié chez Lux. Qu’on adhère ou non avec les méthodes employées, il faut reconnaître l’authenticité des luttes que mènent ces personnes. Nous ne voulons pas ici nécessairement défendre la « violence » perpétrée sur les vitrines de grandes multinationales, mais simplement rappeler que plusieurs mouvements de luttes ont eu leurs franges plus violentes, qu’on pense aux suffragettes au début du siècle dernier ou au mouvement de lutte pour les droits civiques aux États-Unis, comme le rappelait d’ailleurs Dupuis-Déri dans un texte d’opinion paru dans Le Devoir. Mais la mémoire historique est une faculté qui s’oublie ; n’en restera-t-il finalement plus d’elle qu’une devise vide ornant les plaques de nos voitures ?

Et parlant de violence et de cet éternel débat surgissant à la suite des grands sommets mondiaux, nous vous laisserons avec ce qu’en disait Miguel Benasayag et Diego Sztulwark dans leur excellent ouvrage Du contre-pouvoir, paru aux éditions La Découverte :

« La question de la violence en politique, souvent abordée,  a toujours été victime des « grands consensus » de ces dernières années. Sa seule évocation suffit pour déclencher une réaction en chaîne menant inévitablement à la bonne réponse : nous sommes tous contre l’utilisation de la violence en politique, nous sommes tous d’accord qu’il ne faut pas ajouter aux malheurs de l’humanité en augmentant les niveaux de violence et que les conflits doivent être résolus pacifiquement.

Pourtant, la brutalité des puissants et du marché international, l’inhumanité du monde financier pour lequel rien ni personne ne vaut plus qu’une bonne action à la Bourse, les désastres écologiques qui menacent la vie des peuples, des animaux et des plantes, l’exclusion sociale de millions de miséreux, le cynisme des firmes pharmaceutiques qui refusent de produire certains vaccins au nom des critères de rentabilités, toute cette violence-là non seulement n’a pas cessé, ne s’est pas affaiblie, mais elle se développe sans que  – apparemment – rien ni personne ne puisse l’arrêter. De sorte que la critique si « consensuelle » de la violence semble, soudain, se relativiser : ce qui serait devenu inacceptable dans notre monde, ce ne serait pas la violence en elle-même, mais un type de violence et, paradoxalement, pas celle qui met en danger la survie même de la planète, mais cette autre violence qui oppose les opprimés aux oppresseurs. Ce qui en réalité est perçu comme révolu et inadmissible, c’est que face à la violence du système se manifeste une violence de la résistance.

On ne peut donc souscrire aux énoncés pacifistes qui, plus que pacifistes, sont en réalité conformistes voire « collaborationnistes ». La violence est un élément de la multiplicité, dont il est impossible de dire si nous « voulons » ou non qu’elle existe – affirmation qui relève de l’illusion. Dans la plupart des cas, la seule chose que nous puissions faire face à la violence, lorsqu’elle se déchaîne, c’est de définir de quel côté nous nous situons. »

Et entre vous et moi, si la police voulait véritablement empêcher la destruction de vitrines sans défense, on se demande comment 20 000 policiers armés jusqu’aux dents, quadrillant tout le centre-ville de Toronto, n’ont pas réussi à contrer, quoi, cette trentaine d’individus – cinquante tout au plus – qui ont eu une bonne heure sans présence policière manifeste pour accomplir leurs actions. Je vous laisse sur cette réflexion…

* * *

Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, Victor Serge, Lux, 225 p.
Les Black Blocs : la liberté et l’égalité se manifestent, Francis Dupuis-Déri, Lux, coll. «Instincts de liberté», 252 p.
Du contre-pouvoir, Miguel Benasayag et Diego Sztulwark, La Découverte, 178 p.


14 décembre 2009  par Eric Bouchard

Magasin général : la lenteur alentour

Tempête de louanges autour du cinquième tome de la série Magasin général, de Régis Loisel et Jean-Louis Tripp. Fabien Deglise parle dans Le devoir d’une «quête de l’authentique», Tristan Malavoy-Racine de Voir qualifie l’album d’«exquis», tandis que l’équipe de Bazzo.tv est unanime : Michel Labrecque parle d’un livre obligatoire où tout est parfait (dessin, personnages, histoire et… sacres !) ; Pascale Navarro affirme « s’être engouffrée dans le récit comme on entre dans un film » ; et Marie-France de résumer : « un excellent roman [et] un grand film ».

Si on peut se réjouir que l’équipe de Bazzo.tv découvre (peut-être) enfin l’univers de la bande dessinée, leurs commentaires attestent d’une certaine incapacité à la reconnaître pour ce qu’elle est. Comme un roman ou comme un film : ainsi, la bande dessinée n’est rien, sauf si elle est comme autre chose (de reconnu) ?

* * *

Il faut dire que les chroniqueurs culturels ont du grain à moudre, chacun des tomes de la série des deux compères français s’étant vendus « à coups de 10 000 exemplaires au Québec » et de 100 000 exemplaires dans la francophonie. Initialement annoncée comme une trilogie, la série démarrée en 2006 fut ensuite projetée en 4 tomes, puis 6, et alors qu’elle semblait s’être stabilisée pour 7 tomes depuis quelques mois, on découvre que Loisel annonce que cet ambitieux projet pourrait peut-être comporter encore quatre autres tomes. « On ne connaît pas encore le chiffre exact », de préciser Loisel. Mais permettons-nous de nous interroger sur les motivations de cette incessante rallonge. De la trilogie au décalogue, le projet est vache à lait puis veau d’or ? Et une autre de ces vaches sacrées pour le Québec ?

Ces vaches sacrées sont ces monolithes culturels nationaux pour qui la critique est expressément tenue de s’en tenir aux commentaires positifs, pour ne pas dire à la complaisance : Le cirque du soleil, Céline Dion, Robert Lepage, etc. Déjà que la critique a la vie dure au pays de Québec. On se souvient de cet exemple tristement célèbre de Robert Lévesque qui, suite à une critique de trop, est devenu persona non grata au Théâtre d’Aujourd’hui pour avoir froissé définitivement Lorraine Pintal… Mais reprenons : pour les chroniqueurs culturels, la critique de Magasin général est-elle devenue taboue ?

Il faut dire que Magasin général a de quoi séduire, et semble même avoir été conçu pour séduire : à quelque part entre Le survenant et Les filles de Caleb, cet échantillon de la culture folklorique québécoise rejoint un public élargi. Précisons également que les romans-sagas célébrant le Québec rural ont la cote. « Au Québec davantage qu’ailleurs dans le monde, les gens veulent savoir d’où ils viennent », disait l’auteure des Filles tombées et ex-présidente d’honneur du Salon du livre de Montréal, Micheline Lachance, pour expliquer le succès des romans historiques ; le sillon rural est à creuser.

Mais au-delà de son effet d’identification nationale, que nous exprime le récit de cette série ? « Dans Magasin général, il n’y a pas d’histoires compliquées, avec des intrigues et des rebondissements, c’est simplement la vie d’un village, pleine d’humour et de sentiments, où se croisent, comme dans la vie, tendresse et contradictions. Et ça plaît », confie Loisel à Fabien Deglise. On comprend bien l’intention de simplicité des auteurs. Mais jusqu’à quel point peut-on faire endosser au concept de cette «vie de village» une histoire où l’intrigue est dilatée au maximum ? Car cette supposée simplicité finit par y prendre des airs de vacuité.

Cette opposition simpliste de lenteur à intrigue prend des allures de fausse justification, qu’on retrouve souvent d’ailleurs sur ces sites spécialisés où les internautes sont appelés à commenter et noter les films à l’affiche, tels Cinéma Montréal ou Allociné. En effet, le commentaire « n’allez pas voir ce film si vous aimez les films d’action » semble revenir systématiquement dès qu’il est grosso modo question d’un drame ou d’un film d’auteur. Comme s’il y avait d’un côté les histoires où il se passe quelque chose, associées de manière caricaturale au cinéma américain, et de l’autre celles où il ne se passe rien, lentes, avec une vision d’auteur. Cette réduction apparaît un brin malaisée… Il ne faut pas confondre action et enjeu : le fait qu’un récit soit lent n’implique pas qu’il doive évacuer toute tension !

L’histoire a déserté Notre-Dame-des-Lacs ; par contre, la carte postale s’y vend bien. N’y a que chez les animaux que se déroulent de réels enjeux ?

L’histoire a déserté Notre-Dame-des-Lacs ; par contre, la carte postale s’y vend bien. N’y a-t-il que chez les animaux que se déroulent de réels enjeux ?

Car il semble que dans Magasin général on ait troqué la vision d’auteur pour la lenteur, dorénavant érigée en système ; qu’on assiste maintenant à la dilution d’une création et à la complaisance de ses auteurs envers elle. L’argument de ce cinquième tome, Montréal, tient en deux lignes : le village est fâché contre Marie qui a commis l’adultère, puis Marie s’enfuit à Montréal et le village a ben d’la peine. Pour remplir 70 pages, le lecteur assiste donc à une multiplication des scènes où les gens du villages sont fâchés tandis que Marie est dépitée, puis à une multiplication des scènes où les gens du village souffrent de son départ, aux travers desquelles sont intercalées d’autres scènes «bucoliques» sans rapport avec l’intrigue (des animaux qui s’ébrouent, par exemple), et d’innombrables plans muets de Marie qui s’amuse avec son amie dans un Montréal d’époque. De la garniture, en veux-tu, en voilà, mais où est le beigne ?

Pendant qu’à Notre-Dame-des-Lacs, les habitants effectuent leur corvées et que Serge Brouillet gave ses ouailles du savoir-faire français, Marie s’amuse dans un Montréal, encore une fois, de carte postale, où le pique-nique local reçoit la bienveillante bénédiction du «Déjeuner sur l’herbe» de Monet.

Pendant qu’à Notre-Dame-des-Lacs, les habitants effectuent leur corvées et que Serge Brouillet gave ses ouailles du savoir-faire français, une Marie muette s’amuse dans un Montréal, encore une fois, de carte postale, où le pique-nique local reçoit la bienveillante bénédiction du «Déjeuner sur l’herbe» de Monet.

Et au final, c’est un autre bon exemple de la schizophrénie identitaire nationale. Les Québécois aiment tant se faire dire qu’ils sont donc beaux pis fins par les « étrangers », possiblement parce qu’ils semblent incapables de se le dire eux-mêmes (souvenons-nous 1980 et 1995). Convoquons encore une fois l’exemple de l’album des Nouvelles aventures de Lucky Luke, La Belle Province, un des plus grands succès de vente pour la bande dessinée au Québec avec ses 40 000 exemplaires écoulés : pour La Belle Province, comme pour Magasin général, des œuvres d’auteurs Français dépeignant un certain Québec folklorique sont portés aux nues tandis qu’ici la création nationale vivote.

Et même, renchérissons : le succès en France de Magasin général, avec ses costumes d’époque et son parfum joualisant, ne vient-il pas simplement conforter le public français dans l’image qu’il se fait du Québec, cette image de cabane en Canada qui nous est assignée ad nauseam ? Ainsi, non seulement le public et les chroniqueurs culturels d’ici célèbrent le paradoxe d’une culture du terroir Québécois réalisée par des Français, mais aussi, au regard de la réception de l’œuvre en France, cautionnent un rapport où la France regarde le Québec à travers un rassurant cliché folklorique.

Pour faire un parallèle, il y a 30 ans, en 1979, Pélagie-la-Charrette remportait le Prix Goncourt. Mais si Antonine Maillet, au lieu de confiner la parlure acadienne aux dialogues dans ce roman écrit en français international, l’avait intégralement écrit en français acadien, aurait-elle pareillement séduit les membres du jury ? Une identité entre guillemets, un roman avec de vrais morceaux de folklore contenus, leur fut sans doute plus confortable.

* * *

Magasin général t.5 : Montréal, Régis Loisel et Jean-Louis Tripp, Casterman, 84 p.


27 novembre 2009  par Susane Duchesne

Notes du Sommet national sur la lecture

Les 12 et 13 novembre derniers avaient lieu à Toronto le Sommet national pour la lecture. Organisé par Ibby Canada et la Banque TD, ce sommet avait pour but de réunir des écrivains, bibliothécaires, enseignants, éditeurs, fonctionnaires et universitaires intéressés à mettre sur pied un projet national de culture de lecture.

Des conférenciers venus de Hollande, du Mexique, du Brésil, des États-Unis et de l’Angleterre ont partagé les différents programmes nationaux de lecture en vigueur dans leur pays respectifs. D’autres spécialistes canadiens ont démontré l’importance de mettre sur pied un programme national, et ont fait part de leurs recherches et de leur expérience dans la réalisation de programmes de promotion de la lecture.

Présentement, nous avons plusieurs programmes de niveaux provincial ou municipal qui sont en place, mais il serait plus efficace de mettre sur pied une stratégie nationale qui ferait la promotion de la lecture ; cela assurerait une stabilité, une continuité et un engagement durable dans l’ensemble du pays.

Pourquoi un tel programme à ce moment-ci ? Parce que dans une société saturée d’informations, il est plus que jamais primordial d’être en mesure d’analyser et de comprendre ce que nous lisons. Les bienfaits d’une société alphabétisée ne sont plus à prouver. Il est nécessaire d’apprendre à déceler ce qui relève de la propagande dans les médias, et de vivre dans une société démocratique qui forme des citoyens à part entière, fiers de ce qu’ils sont et ayant le goût de s’engager au sein de leur collectivité.

L’importance de la lecture dès le plus jeune âge n’a pas été négligée. La notion de plaisir dans la lecture et l’importance de former des gens avides de transmettre leur passion ont suscité beaucoup d’intérêt et de réflexions.

Pour terminer, des discussions et une plénière sur les prochaines étapes à accomplir dans les mois qui suivent a eu lieu. En somme, ce fut un congrès très stimulant, qui nous a invité à nous unir pour mettre en place un programme qui sera sûrement bénéfique à toute la communauté.

Je vous invite à suivre les développements de cette réflexion sur le site du Sommet national sur la lecture.


21 septembre 2009  par Eric Bouchard

L’économie du consensus

Le dimanche 13 septembre, je m’échoue sur la rediffusion en soirée de la première émission de Six dans la cité, à Radio-Canada. Avec un certain enthousiasme, je dois dire. D’abord, parce que cela permet d’espérer le retour d’une émission culturelle à la télévision d’état (et qu’en feront partie quelques gens de métier). Et plus particulièrement, parce que pour un libraire, une émission télévisuelle où on risque de parler de livres, c’est comme un gros party. C’est un peu le summum de reconnaissance sociale dont peut jouir ce milieu qui nous passionne (et même par la bande notre propre métier !) Car comme tout le monde en parle, de la téééévé, il y a bien des chances pour que ça donne aussi une raison aux gens de parler de livres. Mais ne précipitons rien.

L’émission se met en branle, Catherine Perrin a l’air un peu inconfortable, mais ça va. Premier sujet : un nouveau disque de duos du « retraité » Jean-Pierre Ferland. 2 minutes au micro-ondes et c’est prêt ? Puis la nouvelle pièce de Michel Tremblay (pas que ça soit mauvais, remarquez ; c’est sans doute très bon). Au début ça frappe moins, mais à un certain moment on se met à se dire : « Une émission culturelle n’est-elle pas censée nous parler d’autre chose que ce qu’on voit déjà aux show des nouvelles ? »

Enfin vient le tour des livres. Il y en aura DEUX ! Bien sûr, L’énigme du retour de Dany Laferrière était incontournable, et offre un clin d’œil à l’ex-membre de La bande des six. Puis c’est le dernier Beigbeder, Un roman français, où tout un chacun glose surtout sur les frasques cocaïnomaniaques de l’auteur ou cherche à enterrer les commentaires de son voisin. On a l’impression que la vision de Radio-Canada sur la culture est qu’elle doit emprunter la formule de 110% pour rafler des cotes d’écoutes : celle où la loi de celui qui parle le plus fort est la meilleure…

Bien sûr, nous parlons de médias généralistes, pas de presse spécialisée. Mais peut-on espérer que des « chroniqueurs culturels » sortent le moindrement du monde des sentiers battus et rabattus sans craindre que les BBM ne leur tombent sur la tête ? Bon sang, il doit paraître deux milliers de titres à chaque mois, et nous sommes en pleine rentrée ! Mais qu’est la curiosité devenue ? Cette amie que vent emporte (et, visiblement, il y a un ouragan de force 4 devant ma porte).

Il est facile de rapprocher ce constat avec les dernières éditions de la chronique de Steve Proulx, Angle mort, qui paraît dans le journal Voir. Ainsi, le 9 septembre, le chroniqueur livrait, dans L’art industriel, une critique lucide de la mainmise de l’économique sur le culturel, en commentant le déménagement « unilatéral » des FrancoFolies d’août à juin et la sortie du maire de Québec, Régis Labeaume :

« Et c’est ainsi que débutera ce que les générations futures nommeront la Guerre des Festivals. Une bataille de clocher qui, au-delà du débat sur les subventions accordées à l’un et à l’autre, aura pour thème principal bien des choses, sauf la culture.

J’ai eu l’impression d’assister à une bagarre de comptables pour qui la seule valeur d’un festival est sa capacité d’attirer des touristes qui rempliront les chambres des Hôtels Jaro de la Vieille Capitale. […]

Voilà qui est symptomatique d’une société où la culture est de plus en plus réduite à une question économique. Quand entend-on parler du bénéfice culturel, de la pertinence artistique de nos grands festivals?

Le magazine Relations propose ce mois-ci un dossier sur la culture « sous tension ». Le professeur de littérature et écrivain Claude Vaillancourt y traite, notamment, de l’omniprésence de « l’art industriel ». « Un phénomène tel que le monde n’en a jamais connu auparavant et dont on peine à mesurer toute la portée », écrit-il. L’art industriel est conçu « pour que des gens d’affaires réalisent d’importants profits ». Il impose à large échelle « ses produits standardisés et consensuels » en misant sur « des formules aux effets calculés et prévisibles. » […]

À force de vouloir une culture qui se vend comme des Big Mac, qui génère de la cote d’écoute ou qui remplit des Hôtels Jaro, on risque de rendre l’art inutile. On risque d’en faire un divertissement sans valeur, à consommer sur place et à oublier le plus vite possible. »

Puis, le 16 septembre, dans Chronique inoffensive, on assistait à un contrecoup de cette mainmise, alors que l’auteur ironise sur le fait que le nouveau TQS, V, retirait une commandite au journal Voir à cause de l’une de ses précédentes chroniques.

« Or, tous ceux qui ont usé de leur liberté d’expression pour me signifier que j’utilise la mienne mal et trop souvent ont parfaitement raison. […]

J’ai pourtant tous les jours, juste là, sous les yeux, des modèles que tout le monde aime et qui me montrent la direction à prendre. Ils s’appellent Gino, Sébastien, Francis et Boucar, Véro, France… Ils ne médisent jamais sur personne. Ils sont fins comme tout. On ne les aime pas parce qu’ils disent tout haut ce que tout le monde pense tout bas – quelle idée farfelue! On les aime parce qu’ils disent tout haut ce que tout le monde pense déjà. […]

En retirant ses annonces de ce journal, la direction de ce réseau a démontré combien elle respecte la libre parole, dans la mesure où elle n’en fait pas les frais, ce qui est PARFAITEMENT légitime. V m’a aussi rappelé la place que j’occupe dans l’écosystème médiatique. Celle du simple scribe qui mange à sa faim grâce à la publicité, et à qui la pub ne demande qu’un tout petit peu de reconnaissance. […] Il en va de la pertinence de l’industrie des médias. »

Cet été, en vacances sur la plage, je jettais un coup d’œil à ce que les gens lisent. C’en était presque prévisible : Millenium, Fascination et Harry Potter. J’ai l’impression qu’on me met un sac de plastique sur la tête. Sommes-nous condamnés à tous lire la même chose ? À ce que l’on congédie la diversité ? Les libraires ne se tairont pas !

Le pop art dans ses effets les plus pervers...

Le pop art dans ses effets les plus pervers...



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