Le Délivré

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31 octobre 2011  par Sébastien Veilleux

Le roman québécois au cinéma (1 de 2)

Dans cet article publié en deux parties, deux auteurs de romans adaptés au cinéma ont accepté de répondre à nos questions. Dans cette première partie, après un survol historique des adaptations cinématographiques, Marie-Sissi Labrèche nous parlera de son expérience lors de l’adaptation de Borderline. Pour la deuxième partie, qui traitera principalement de la littérature de genre, nul autre que Patrick Sénécal répondra à nos questions.

De Séraphin Poudrier à Aurélie Laflamme, le cinéma et la littérature font bon ménage au Québec, particulièrement depuis les années 80 avec le concours de la télévision. Il faut dire que les débuts de l’industrie québécoise du long métrage de fiction, à la fin des années 40, ont été marqués par quelques adaptations, notamment Un homme et son péché, de Claude-Henri Grignon et Ti-Coq de Gratien Gélinas et Aurore, l’enfant martyre d’Henri Rollin et Léon Petitjean. De 1949 aux années 1980, on note toutefois peu d’adaptations significatives, à l’exception de Kamouraska. Après le succès de Mon oncle Antoine, Claude Jutra se lance dans l’adaptation du roman d’Anne Hébert, récipiendaire du Prix du livre de Paris et du Prix des libraires en 1971. Et c’est d’ailleurs l’auteure elle-même qui écrira le scénario tiré de son roman. Sorti en salles en 1973, Kamouraska marque, selon Hubert-Yves Rose, scénariste, réalisateur et professeur de cinéma à l’UQAM, « le début du film québécois à grand déploiement et le début de la coproduction ».

Puis vinrent les années 80. « Une des plus réjouissantes adaptations d’un roman québécois au cinéma, dit Michel Coulombe, chroniqueur de cinéma, fut, en 1981, Les Plouffe de Gilles Carle tiré du roman de Roger Lemelin ». Fait nouveau, l’adaptation de Les Plouffe sera à la fois conçue pour le cinéma et la télévision (sous forme de feuilleton), une formule ayant d’ailleurs été reprise par la suite pour Bonheur d’occasion, Maria Chapdelaine, Le matou et Le crime d’Ovide Plouffe. La télévision fera également ses choix gras en adaptant les best-sellers d’Arlette Cousture (Les filles de Caleb), Francine Ouellette (Au nom du père du fils), Noël Audet (L’Ombre de l’épervier ), pour ne citer que ceux-là.

Autrement, on ne peut passer sous silence Les bons débarras, sorti en 1980. Même s’il n’est pas tiré d’un roman, le scénario original du romancier Réjean Ducharme marie parfaitement les préoccupations littéraires de l’époque aux exigences du cinéma. Grâce à ses personnage complexes et son portrait du Québec profond, ce film deviendra un classique du répertoire québécois. Dans un même ordre d’idées, à la télévision, l’écrivain Victor-Lévy Beaulieu aura sensiblement le même impact avec son feuilleton L’héritage (1987-90), qui bouleversa l’auditoire de l’époque avec des thématiques couramment abordés en littérature (inceste, suicide), mais très peu traitées à la télévision jusqu’alors.

L’histoire ou l’écriture ?

La littérature, la télévision et le cinéma sont des arts qui comportent des différences fondamentales, explique le réalisateur et critique de cinéma Georges Privet, et l’adaptation d’un roman demande une véritable réinvention, rien de moins qu’une re-conception. « Mettre en images un style, un discours, une forme d’évocation n’est pas une opération évidente », précise de son côté Hubert-Yves Rose. Selon lui, les œuvres littéraires peuvent être réparties en deux catégories : celles où l’anecdote prédomine et celles où, au contraire, c’est le discours qui revêt une importance capitale. Quand l’anecdote prédomine, la difficulté est d’ordre temporel. Le scénariste doit comprimer le roman en deux heures. Quand c’est le discours ou l’écriture qui prédomine, le scénariste doit trouver une manière de transposer à l’écran une ambiance, un ton particulier.

Les personnages

À part une distribution crédible, quels sont les ingrédients d’une adaptation réussie ? Selon Monique Proulx, qui signe les scénarios tirés de ses romans Un homme à la fenêtre (Souvenirs intimes) et Le sexe des étoiles, en plus d’écrire des scénarios originaux (notamment Le cœur au poing), « […] la clé, ce sont les personnages. Au cinéma comme dans le roman, explorer tous les racoins de l’humain, c’est extraordinaire. C’est l’usine de Frankenstein… À condition de donner aux personnages une architecture cohérente, d’en faire des rassembleurs d’émotions », précise-t-elle. « Le scénariste fournit les plans d’une maison dont la construction finale lui échappe. C’est essentiel que la sensibilité du réalisateur corresponde à la nôtre, estime-t-elle. Cela étant, le cinéma est une industrie où chacun fait son boulot ».

Adapter la littérature du « Je »

Selon Hubert-Yves Rose, peu de romans québécois sont adaptés, parce que la littérature québécoise consiste surtout en une littérature du « Je ». En effet, le cauchemar de tout scénariste, c’est le monologue intérieur. Comment convertir ce dernier en images sans infliger au spectateur la voix hors champ ?

C’est le défi auquel s’est mesuré Marie-Sissi Labrèche en adaptant son roman La brèche avec la réalisatrice Lyne Charlebois. À ce sujet, elle confiait au magazine Entre les lignes : « Lyne décide très vite quoi garder, quoi rejeter, mais on était d’accord pour conserver le mélange de rire et de tragédie. Dans ce travail, je me vois comme la passeuse entre mon univers et le sien. »

Madame Labrèche a accepté nous en dire plus sur son travail d’adaptation. Voici donc ce qu’elle nous a confié à propos de son expérience.

Comment est né le projet d’adaptation au cinéma ?

Au départ, Roger Frappier a acheté les droits cinématographiques de mon deuxième livre, La brèche, à sa parution. Puis, un an plus tard, il m’a demandé si je voulais écrire le scénario avec un réalisateur, il ne savait pas encore qui. Quelques jours plus tard, il m’a présenté Lyne Charlebois. On a commencé à écrire le scénario de La brèche, mais ce n’était vraiment pas bon. Et c’est alors que Lyne a eu l’idée que Roger achète aussi les droits de Borderline afin qu’on mixe les deux histoires. Selon elle, l’une n’allait pas sans l’autre ; et elle avait tellement raison.

Comment vous divisiez-vous le travail ?

Lyne et moi avons écrit à quatre mains l’histoire. On s’est servi des romans en grande partie, mais ensuite on a décollé, puisant dans nos vies, dans nos idées folles… Par exemple, je n’ai jamais été dans des réunions de sexoliques anonymes ; c’est une idée de Lyne d’envoyer KIKI là.

L’écriture du scénario a-t-elle modifié votre point de vue par rapport au roman ?

Ah oui ! Beaucoup ! D’autant plus que je travaille actuellement sur un autre film avec Charles Binamé. Avant, je ne me posais pas de questions concernant les beats (les pivots, les événements importants qui font prendre parfois une autre tournure à l’histoire). J’évite les redites aussi. Avant, mon approche était beaucoup plus intuitive. Disons que je fais plus attention à la technique.

Quels ont été les choix les plus difficiles à faire lors de l’adaptation ?

Je ne me rappelle pas de choix difficiles, je suis en paix avec ce qu’on a fait. D’ailleurs, en partant, Roger Frappier m’avait dit : « C’est tes livres, ton univers, mais ça doit être le film de Lyne. » Je faisais donc un travail de passation.

Le cinéma a-t-il une grande influence sur votre imaginaire d’écrivaine ?

Oh oui. Je pense que l’amour de la culture me vient de ces soirées quand j’étais gamine et que je regardais des films de répertoire à Radio-Québec (avant que ça ne s’appelle Télé-Québec) avec ma grand-mère, le samedi soir. Puis, je me rappelle dans ma jeune vingtaine toutes ces soirées où mon chum de l’époque et moi, on n’avait pas d’argent pour payer le loyer ou nos dettes, mais on trouvait toujours des cennes pour aller louer deux films au club vidéo (plusieurs fois par semaine). Encore aujourd’hui, je regarde au moins trois films par semaine. Et je regarde de tout. Mais j’ai une grande préférence pour les films français. De plus, mon désir d’écrire un roman naît souvent à la suite de scènes qui « poppent » dans mon esprit.

Merci, Marie-Sissi Labrèche !

* * *

Dans deux semaines, l’entrevue avec Patrick Sénécal.

La plupart des citations dans cet article proviennent du numéro 109 de Lettres québécoises (2003), du numéro 10 de Nuit blanche (1983) ainsi que du numéro de mars 2009 d’Entre les lignes.

Pour commander La brèche, Marie-Sissi Labrèche, Boréal, coll. « Boréal compact », 168 p., 9782764605714.
Pour commander Borderline, Marie-Sissi Labrèche, Boréal, coll. « Boréal compact », 159 p., 9782764602218.

 



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