Le Délivré

Archive pour le mot-clef ‘librairies indépendantes’


17 janvier 2011  par David Murray

Des géants qui menacent la bibliodiversité

On le sait, Amazon a dans les dernières années imposé son influence déterminante dans le marché du livre ; en effet, le modèle du « prêt-à-livrer » de ce géant exerce de fortes pressions sur l’ensemble des acteurs de la chaîne. C’est pourquoi les orientations que tentent de mettre de l’avant l’entreprise de Jeff Bezos devraient nous concerner au plus haut point. Car pour cet ambitieux entrepreneur, le livre « physique » est en passe de devenir obsolète.

Suite à la lecture d’un article d’Onnesha Roychoudhuri paru sur le site du Boston Review [1], nous sommes amenés à prendre la pleine mesure du poids d’Amazon. Son influence, couplée à celle des grandes chaînes de la vente du livre, pèse lourdement sur le devenir de la mise en marché du livre. Et les constats qu’en dresse l’auteur – et que nous vous partageons ici ­– ont de quoi nous porter à réfléchir sur les tendances dominantes qui sont à l’œuvre dans ce marché, certains n’hésitant d’ailleurs pas à évoquer des menaces sérieuses à la bibliodiversité.

Lors d’une conférence donnée à New York, le fondateur d’Amazon partageait avec son audience sa perception du livre imprimé. Il mentionnait : « Ça me rend bougon lorsque je suis contraint de lire un livre physique parce que ce n’est pas pratique. Tournant les pages… le livre se referme par lui-même toujours au mauvais moment [2] ». La conclusion qu’il en tire ? « [Le livre] a eu un parcours de 500 ans… mais il est temps de passer à autre chose ».

Voilà donc une réalité avec laquelle il faudra composer dans les prochaines années : une volonté de plus en plus grande d’imposer le modèle du livre numérique. Mais devrait-on se réjouir qu’Amazon entende être un fer de lance de ce nouveau créneau ? Pour se faire une idée, il serait à propos de se rappeler quelques faits concernant le géant de la vente en ligne. Lorsqu’Amazon fut mis sur pied en 1994, ce n’est pas par amour des livres que Jeff Bezos fit de cet article de vente le produit phare de sa compagnie, aux côtés des CD, DVD et autres articles informatiques. Comme le fondateur aspirait à s’accaparer les plus grandes parts de marché possibles, le livre est apparu comme le produit tout désigné. Effectivement, un des grands avantages du livre est que sa production est imposante et que sa demande est constante. De même, le système de classification du livre par ISBN lui offrait un outil non négligeable pour en organiser la vente en ligne. Comme aucun détaillant particulier n’est en mesure d’offrir l’ensemble de la production livresque, Bezos s’est dit que lui le pourrait par l’entremise de son « entrepôt virtuel ».

Le succès d’Amazon fut tel qu’aujourd’hui, sans être à proprement parler un éditeur ou un marchand de livres, la compagnie est devenue – et de loin – le plus gros détaillant dans la vente de livres chez nos voisins du sud. Sa taille gigantesque lui a en outre permis de réaliser d’importantes économies d’échelle débouchant sur des prix qui défient toute concurrence. On estime ainsi qu’aux États-Unis, 75% des livres vendus en ligne le sont sur Amazon, et bon nombre d’éditeurs réalisent maintenant plus de la moitié de leurs recettes via cet outil de vente devenu incontournable. Avec de tels chiffres en tête, nul doute que lorsque Jeff Bezos vante son Kindle et la révolution du livre numérique sur toutes les tribunes, nous nous devons de tendre l’oreille. Et avec une influence aussi grande sur la chaîne du livre, disons qu’Amazon est déjà bien positionné pour occuper une place de choix dans ce nouveau marché du livre électronique.

La romancière et journaliste Onnesha Roychoudhuri

Mais que cela nous réserve-t-il sur la nature de ce qui sera publié dorénavant et sur les futures conditions de mise en marché avec lesquelles devront composer les différents acteurs du livre ? Comme le souligne Roychoudhuri, « Une industrie de l’édition vivante doit être en mesure de prendre des risques avec de nouveaux auteurs et des ouvrages qui n’ont pas de potentiel commercial évident. Lorsque des méga-détaillants contrôlent tous les leviers de l’industrie, les consommateurs bénéficient de bas prix, mais l’effet sur le futur de la littérature – sur quels livres peuvent être publiés avec succès – est plus que remis en question ». Et bien que nous ayons déjà évoqué ici ces effets, il nous apparaît important d’y revenir encore une fois.

Une tendance à la concentration

C’est une tendance lourde depuis déjà une bonne vingtaine d’années et pas seulement dans le domaine du livre. Les dernières décennies ont vu l’industrie du livre être de plus en plus orientée dans une perspective soumise aux lois du marché, sous l’influence de grands conglomérats qui en fixent les paramètres et dont les objectifs reposent fondamentalement sur la volonté de dégager le plus de profits possible à travers de vastes manœuvres de convergence. Une orientation qui s’impose dans une industrie qui, à sa base, est encore le fruit d’artisans qui y œuvrent parce qu’ils aiment les livres.

Rappelons que l’histoire moderne du livre en est une à travers laquelle le but premier des éditeurs était de promouvoir de brillants auteurs et de rendre leurs écrits à la disponibilité du public, la vente de ces œuvres étant dévolue aux librairies à travers leurs réseaux. Des règles de mise en marché se sont peu à peu fixées, comme les remises dont bénéficient les détaillants de la part des éditeurs et distributeurs. Ce contexte a jusque dans les années 1970 et 1980 vu le nombre de livres publiés connaître une progression constante, à un rythme qui voyait parallèlement augmenter le nombre de librairies indépendantes.

Barnes & Noble, la plus importante chaîne de librairies aux États-Unis, compte 717 succursales, en plus de gérer 637 librairies scolaires dans des établissements d'enseignement supérieur.

Cependant, cette logique a été mise à mal à partir de l’arrivée sur le marché de nouveaux joueurs de plus en plus imposants et à l’appétit de plus en plus gourmand. L’essor des grandes chaînes comme Barnes & Noble ou Borders à la fin des années 1980 a marqué le point de bascule de ce tournant. Comme le rappelle Onnesha Roychoudhuri, « [Ces chaînes] ont mis sur pied des succursales à proximité de librairies indépendantes rentables, ont attiré leur clientèle avec un plus large spectre de livres et de plus bas prix, acculant plus d’un compétiteur à la faillite. Au début des années 1990, il y avait environ 6000 librairies indépendantes à travers [les États-Unis]. Aujourd’hui, leur nombre avoisine les 2200. »

Une des recettes expliquant le succès de ces grandes chaînes est leur pouvoir de négociation avec les éditeurs : leurs achats en masse leur facilite l’obtention de remises plus généreuses, qui leur permettent en bout de ligne d’offrir des rabais plus substantiels sur le prix de vente. À titre d’exemple, soulignons cette poursuite lancée en 1994 par l’American Booksellers Association (ABA) à l’endroit de cinq grands éditeurs qui offraient des remises discriminatoires non justifiées par les coûts. Un grand éditeur, par exemple, offrait une remise de 48% à l’achat de 3000 exemplaires d’un titre, alors que la remise normale tourne généralement autour de 40%. On constate ainsi facilement que les plus petits détaillants se trouvent de facto désavantagés par un tel stratagème, n’ayant pas l’espace ou les ressources pour assumer de telles commandes… et en bout de course égaliser les rabais consentis aux consommateurs.

Une section livres chez Costco

Au fil des ans et au gré de leur expansion, les grandes chaînes ont en fait développé tout un arsenal de tactiques pour obtenir des concessions de la part des éditeurs, allant dans certains cas jusqu’à menacer certains de ceux-ci de voir retirés de leurs rayons leurs livres. Cette période a aussi vu l’apparition de stratégies visant la promotion et la visibilité des éditeurs. Par exemple, comme pour la bière dans les supermarchés, les grands éditeurs sont « invités » à débourser un montant forfaitaire pour avoir l’exclusivité d’un placement en librairie. Selon Onnesha Roychoudhuri, de telles promotions constituent maintenant la norme et environ 4% des revenus des éditeurs sont dédiés à cette fin.

L’influence de ces grandes chaînes est maintenant telle que, selon un éditeur d’une grande maison d’édition qui désire garder l’anonymat, il n’est maintenant pas rare de voir des représentants de chaînes telles que Barnes & Noble, Borders ou Target [3] assister aux réunions éditoriales dans lesquelles se décide quels ouvrages seront publiés. Le résultat, on s’en doute, fait maintenant en sorte que, chez les grands éditeurs, on est porté à prendre de moins en moins de risques avec des ouvrages dont le succès n’est pas garanti. Et les petits éditeurs, qui continuent à innover, n’ont bien souvent pas les moyens d’assurer la promotion de leur catalogue au même titre que le font les plus importants.

Cette tendance est loin d’être atténuée par Amazon : cette entreprise en a même exacerbé les effets les plus néfastes. Nous verrons justement quelques-unes des techniques utilisées par le site de vente en ligne pour asseoir son influence dans la suite de ce billet, à paraître lundi prochain.


[1] L’article, intitulé « Books after Amazon », est également paru sur le site d’AlterNet, sous le titre « Is Amazon evil ? ». Les faits rapportés dans ce billet proviennent essentiellement de cet article.
[2] Toutes les traductions sont de l’auteur.
[3] Notons que Target a annoncé la semaine dernière son intention de faire son entrée sur le marché canadien, suite entre autres aux rachats de l’enseigne Zellers.


13 septembre 2010  par Le Délivré

Quelle vigueur pour le livre ?

Le numéro de septembre du bulletin Statistiques en bref de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec, consacré à l’évolution des ventes de livres au Québec depuis 2001, nous apprend que celles-ci reprennent de la vigueur en 2009. Faut-il s’en réjouir ? Car en y regardant plus près, ces statistiques révèlent d’autres faits bien préoccupants… Observons quelques-uns des faits saillants de cette étude.

Trois pour cent de hausse ?

L’enquête nous apprend que les ventes de livres neufs des éditeurs, distributeurs, librairies, grandes surfaces et autres points de vente du Québec totalisent 811 M$ en 2009, soit une augmentation de 22 M$ ou 2,8 % sur l’année 2008, où une première baisse annuelle était observée depuis le début de l’enquête en 2001. Rappelons que cette baisse est survenue après la croissance record des ventes de 9,0 % en 2007, causée en bonne partie par les ventes de manuels scolaires, véritable eldorado éditorial. Toutefois, la hausse des ventes en 2009 est insuffisante pour contribuer au redressement du taux de croissance annuel moyen (TCAM) des ventes de livres : en effet, le TCAM est passé de 5,1 % pour la période 2001-2007 à 3,8 % pour 2001-2009. Statistiques en bref signale de plus que cette croissance des ventes est surtout attribuable aux établissements de grande diffusion, dont les ventes de livres ont augmenté de 14,4 %, soit 15 M$, ce qui représente 69 % de la croissance globale ! Pendant ce temps, les librairies ont connu une hausse plus modeste de 1,5 %…

Le livre : un produit culturel parmi d’autres ?

D’entrée de jeu, l’enquête nous confirme que parmi les ventes de tous les produits culturels, les ventes de livres occupent une place prépondérante. En effet, celles-ci représentent plus de cinq fois les ventes de billets de cinéma et quatre fois les billets de spectacles. Il en va de même par rapport aux ventes d’enregistrements sonores ou de vidéogrammes. De plus, la croissance annuelle des ventes de livres, soit 2,6 % de 2005 à 2009, est supérieure à celle des autres produits culturels, sauf celle des billets de spectacles, qui affiche un fort taux de croissance annuel moyen de 8,6 % de 2005 à 2008… L’éternelle question se pose à nouveau : pourquoi entend-on si peu parler de livres proportionnellement aux autres loisirs culturels dans les médias alors que le livre est encore, et de loin, le loisir culturel plus important ?

Un réseau de distribution du livre francophone se fragilisant ?

On apprend aussi que la part des maisons de distribution du Québec dans l’approvisionnement des librairies, coopératives, grandes surfaces et autres points de vente n’a cessé de diminuer, passant de 73 % en 2001 à 67 % en 2009. Ces neuf années ne représentent pas une très longue période, mais elle est suffisamment étendue pour permettre d’affirmer que ce repli des maisons de distribution, malgré la légère remontée de 2009, n’est probablement pas un accident de parcours. L’étude explique cette diminution de la part de marché des maisons de distribution par l’approvisionnement croissant des librairies et des coopératives auprès de fournisseurs étrangers (sans mentionner l’approvisionnement du marché de la grande diffusion, dont les données spécifiques n’étaient pas accessibles). En pratique, ces « fournisseurs étrangers » sont des éditeurs européens ou des distributeurs canadiens d’autres provinces. On suppose qu’une partie de cet approvisionnement s’explique par les commandes spéciales de librairies auprès d’éditeurs étrangers dont les livres ne sont pas diffusés au Québec, mais en général, il ne s’agit toutefois pas de volumes très importants. Les pertes de parts de marché des maisons de distribution du Québec s’expliqueraient donc par l’approvisionnement de livres en anglais auprès de distributeurs canadiens, bien que l’étude n’ait pu le mesurer directement. Mais si l’OCCQ pose une préoccupation à cet égard, ce n’est peut-être pas tant que cette distribution se fasse à partir des distributeurs canadiens, mais plutôt qu’il s’agirait d’un indice que la lecture de livres en anglais connaît une croissance importante…

Grandes surfaces, chaînes et librairies indépendantes

Si la répartition des ventes finales de livres selon les catégories de point de vente varie peu, cet immobilisme apparent cache en fait des changements notables au sein de chacune de ces catégories. Par rapport à 2008, il apparaît que la hausse généralisée des ventes au réseau de détail (10,0 % ou 26 M$) provient surtout du marché de la grande diffusion. En effet, les ventes aux librairies ont augmenté de 7,5 %, tandis que les ventes au marché de la grande diffusion ont grimpé de 14,6 % en 2009. Dans ce dernier marché, on remarque que ce sont surtout les grandes surfaces qui ont enregistré le gain le plus important en affichant une hausse de 19,6 %, tandis que les ventes aux autres points de vente (pharmacies, etc.) ont augmenté de 4,4 %. Par ailleurs, l’enquête constate que les gains de la grande diffusion, en termes de part de marché, ont été faits tout autant aux dépens des librairies que des éditeurs et des maisons de distribution.

Quant aux librairies, Statistiques en bref les classe, selon leur type de propriété, en librairies à succursales (appartenant à une chaîne d’au moins quatre succursales), librairies indépendantes et librairies en milieu scolaire (ces dernières étant surtout des coopératives). Or, autre fait préoccupant, l’étude fait ressortir que depuis 2005, la part des librairies à succursales n’a cessé d’augmenter. Cette part, qui était de 43 % en 2005, soit 183 M$, est passée à 53 % (267 M$) en 2009. Cette augmentation des ventes n’est pas seulement relative, elle signifie un taux de croissance deux fois plus élevé que celui des ventes totales des librairies. En effet, le TCAM des librairies à succursales s’établit à 9,9 %, tandis que celui de l’ensemble des librairies est de 3,9 %.

En ce qui concerne les librairies indépendantes, L’OCCQ constate qu’il s’agit d’un véritable déclin : leur part de marché, pour la même période, s’est rétrécie de 10 points de pourcentage, passant de 38 % (165 M$) à 28 % (142 M$). Par conséquent, le TCAM des ventes de livres par les librairies indépendantes affiche une valeur négative, soit – 3,7 %. Les ventes de livres par les librairies en milieu scolaire conservent quant à eux une part relativement stable, de 19 % en 2005 et de 18 % en 2009, pour un TCAM de 2,6 %.

L’étude dresse donc le bilan suivant : dans un contexte général d’expansion du marché du livre, malgré le recul de 2008, la situation dissonante des librairies indépendantes laisse perplexe quant à leurs perspectives financières…

En résumé

Cette étude pointe donc entre autres choses le fait que deux maillons de la chaîne québécoise du livre, essentiels leur diffusion, se trouvent fragilisés : les maisons de distribution, qui perdent constamment du terrain par rapport aux fournisseurs étrangers, sachant que ces fournisseurs approvisionnent le marché surtout de livres en anglais, et les librairies indépendantes, dont le marché affiche des reculs fréquents depuis 2004.

Si nous vous laisserons tirer ici vos propres conclusions quant à la dynamique d’anglicisation culturelle, en ce qui concerne la situation des librairies indépendantes, qu’attend le Ministère pour agir, alors que ses propres organes constatent un certain état de crise ? L’appel au prix unique du livre tant réclamé par le milieu, censé protéger, de un, les librairies indépendantes des braderies des grandes surfaces, et de deux, par la bande, la bibliodiversité qu’elles défendent, résonne-t-il encore en vain ?

* * *

Statistiques en bref, n°65/septembre 2010, Observatoire de la culture et des communications du Québec, 24 p.


18 août 2010  par David Murray

Le modèle Amazon face aux indépendants

Le rictus d'Amazon

Le rictus d'Amazon

Le 28 juillet dernier, l’écrivain Dominic Bellavance publiait sur son blogue un billet dans lequel il fustigeait l’initiative lancée par l’éditeur français L’Autre éditions, initiative par ailleurs endossée par un regroupement de libraires indépendants en France, de boycotter le site de vente en ligne Amazon pour la période estivale. Qualifiant l’idée de «pathétique», il dénonce du même coup l’appui des librairies indépendantes québécoises à cette campagne. Il enjoint par le fait même celles-ci à faire preuve d’innovation pour concurrencer le géant Amazon, et ainsi répondre aux besoins des clients dans leur «nouvelles façons de consommer».

Dominic Bellavance

Dominic Bellavance

L’intéressante discussion qui suit son billet pourrait sembler lui donner raison. Mais permettons-nous d’émettre quelques réserves et d’exposer quelques faits concernant Amazon. S’il est vrai que l’incontournable site de vente en ligne peut s’avérer très pratique pour le consommateur, cela n’est pas sans effet sur les différents maillons de la chaîne du livre. Si le consommateur «je-me-moi je sais ce que je veux et je le veux tout de suite au pied de ma porte» semble y trouver son compte, collectivement, il n’est pas si certain qu’il en soit de même.

Dans The trouble with Amazon, un article publié dans le magazine états-unien The Nation (et également paru sur le webzine alternatif Alternet sous le titre How Amazon Kills Books and Makes Us Stupid), Colin Robinson, co-éditeur chez OR Books, expose quelques-unes des facettes du vrai visage d’Amazon. Car à l’instar de l’impact économique des Wal-Mart de ce monde, les bas prix et l’efficacité des achats que propose Amazon entraînent un coût à payer pour les différents acteurs de l’industrie.

Colin Robinson

Colin Robinson

D’entrée de jeu, rappelons-le, Amazon est un géant, dont les moyens sont maintenant à la mesure de ses ambitions insatiables. Depuis sa fondation en 1995, l’entreprise a connu une croissance fulgurante. Seulement l’an dernier, nous rappelle Colin Robinson, ses ventes ont connu une hausse de 28 % par rapport à l’année précédente. Pour 2009, les ventes de l’entreprise ont ainsi totalisé 24,5 milliards de dollars. À titre de comparaison, en 2008, les ventes de livres de tous les détaillants américains étaient d’un peu moins de 17 milliards… Amazon enregistre donc des ventes nettement supérieures à l’ensemble du marché du livre au sud de nos frontières. Soulignons cependant que de ces ventes, le livre en occupe une place de moins en moins importante : 75 % des ventes chez Amazon ne relèvent ainsi pas du milieu livresque. Malgré tout, ces chiffres sont là pour témoigner du poids énorme que représente Amazon dans le milieu du livre.

Jeff Bezos

Jeff Bezos

Évidemment, l’entreprise se targue de satisfaire les besoins des consommateurs : « Amazon offre aux consommateurs ce qu’ils veulent : des bas prix, une vaste sélection et une commodité extrême », comme le souligne le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos. Dans un sens, les chiffres pourraient lui donner raison et force est d’admettre, comme nous l’avons déjà relevé, que le site est effectivement très pratique. Mais là où la rhétorique d’Amazon tombe à plat, c’est lorsque l’entreprise soutient qu’elle contribue à la bibliodiversité et qu’elle offre aux auteurs et éditeurs une visibilité à nulle autre pareil. À n’analyser Amazon qu’à travers la lorgnette individuelle du consommateur averti et éclairé, oui, on peut croire qu’on fait de bonnes affaires avec cette compagnie. Mais à regarder le portrait dans son ensemble, le jeu en vaut-il réellement la chandelle ?

Si la croissance d’Amazon lui permet aujourd’hui d’offrir quelques 2 millions de titres et de vendre des best-sellers avec un escompte avoisinant parfois les 50 %, Colin Robinson rappelle que cette croissance a reposé depuis les débuts sur une approche dure et agressive envers les éditeurs. Les pressions que l’entreprise exerce sur ces derniers pour imposer ses conditions sont constantes. Robinson donne entre autres l’exemple de Melville House qui, à l’instar d’autres éditeurs, s’est vu l’objet de menaces de la part de représentants d’Amazon pour, en quelque sorte, «rentrer dans le rang», à défaut de quoi il deviendrait impossible de se procurer les titres de l’éditeur via le site. Bien que critiquant toujours les façons de faire d’Amazon, Melville House a fini par céder, ne pouvant se permettre de faire l’économie du méga-site de vente en ligne, puisque c’est par lui – le marché étant ce qu’il est – que l’éditeur enregistre ses ventes les plus importantes.

Un autre exemple de relation conflictuelle entre Amazon et les éditeurs est celui de MacMillan. La discorde provenait de la manière de fixer le prix des versions électroniques des ouvrages de ce dernier. Sans entrer dans tous les détails, MacMillan proposait grosso modo à Amazon de pouvoir lui-même fixer le prix des versions électroniques en échange d’une remise fixe, ce que refusait obstinément le géant de la vente en ligne. Contrairement à plusieurs éditeurs qui finissent par plier l’échine, MacMillan a finalement eu gain de cause, mais non sans peine. Une partie de son salut est entre autres venue grâce à l’entrée en scène d’Apple dans le marché du livre électronique, le jeu de la concurrence ayant poussé Amazon à assouplir ses politiques.

Il n’y a pas que les éditeurs qui ont maille à partir avec Amazon ; la bibliodiversité en prend aussi pour son rhume ! Sur Amazon, le choix est immense et l’entreprise entend se faire un devoir de vendre tout ce qui se publie, encouragé en cela par les nouvelles possibilités « d’auto-publication » qui ont vu le jour depuis une quinzaine d’années. Mais la façon de procéder d’Amazon rend l’entreprise victime de ce que le professeur de psychologie sociale Barry Schwartz a appelé le paradoxe du choix, à savoir que plus le choix est grand, moins grande s’avère la diversité. C’est qu’à moins d’être un lecteur averti qui sache ce qu’il veut, la méthode Amazon rend très difficiles les heureux hasards de la découverte. Pourquoi ? Parce qu’à la différence d’un libraire qui peut conseiller le lecteur néophyte et le diriger vers de nouvelles découvertes, la méthode de «promotion» d’Amazon repose sur les ventes déjà effectuées et les correspondances de titres. Un contexte qui favorise la redondance de certains titres et qui est peu propice, par exemple, pour faire connaître un nouveau roman ou de nouveaux auteurs.

Un autre effet pervers de la méthode Amazon provient de la course aux bas prix que l’entreprise suscite. Cette course vers le bas tue littéralement les indépendants qui n’ont pas les moyens de participer à la surenchère des rabais. Comme le rappelle Colin Robinson dans son article, ces dernières vingt années ce sont environ la moitié des librairies indépendantes qui ont du fermer leurs portes au pays de l’Oncle Sam ; en effet, cette guerre des prix ne peut être soutenue que par d’autres gros joueurs comme Wal-Mart. Robinson donne entre autres l’exemple d’Under the Dome de Stephen King qui, sous l’effet de la compétition entre les deux géants, a fini par se vendre à 75 % du prix de vente suggéré de 35$ !

Le phénomène se manifeste aussi chez nous et touche les indépendants d’ici, comme en témoignent la fermeture récente de la Librairie Blais de Rimouski (événement commenté avec saveur par Foglia dans La Presse), ainsi que celle, annoncée, de la Librairie Boule de Neige, spécialisée dans la philosophie et les pratiques de santé orientales. Le propriétaire de cette dernière, Pierre Grenier, affirmait à Rue Frontenac que « l’arrivée des librairies virtuelles et la vente de livres dans les grandes surfaces comme Costco ont sonné le glas des petites entreprises comme la sienne. »

Cette course aux prix les plus bas a aussi des répercussions sur les éditeurs, auxquels on demande sans cesse d’accorder des remises de plus en plus grandes aux détaillants comme Amazon. Dans un tel contexte, les éditeurs ont désormais tendance à se tourner davantage vers les blockbusters pour s’assurer de faire leurs frais, au détriment des nouveaux auteurs et des œuvres moins accessibles dont le risque d’échec devient plus difficile à assumer. Sans promotion adéquate, les auteurs de la relève écopent donc. Étant au bout de la chaîne, ces derniers sont d’ailleurs ceux qui semblent le plus pâtir du succès des géants tels qu’Amazon.

Amazon n’est donc pas nécessairement le meilleur gardien de la diversité culturelle et les méthodes de l’entreprise, à l’instar des autres géants de l’industrie tels que Wal-Mart et Costco, pourraient avoir des effets dévastateurs à cet égard si la tendance actuelle se poursuit. Colin Robinson rapportait que l’American Booksellers Association tire d’ailleurs la sonnette d’alarme, elle qui soutient que « si laissées sans contrôle… les politiques prédatrices de tarification vont dévaster non seulement l’industrie du livre, mais notre capacité collective à maintenir une société dans laquelle le plus large éventail d’idées est toujours accessible à la population. » (notre traduction)

Peinture de Pierre-Luc Bartoli

Peinture de Pierre-Luc Bartoli

Si on peut reconnaître avec Dominic Bellavance que les librairies indépendantes ne devraient pas se contenter de seulement « mettre des livres sur les tablettes », mais faire preuve d’innovation et investir de nouveaux créneaux tels que le livre électronique, ne perdons pas de vue le rôle qu’occupent tous ces libraires dans la promotion d’une réelle diversité culturelle et dans leur fonction de passeur de savoirs et de culture. Le rôle du libraire pourrait assurément à lui seul faire l’objet d’un autre billet, mais mentionnons simplement en terminant qu’encenser Amazon au détriment du libraire indépendant parce que ce dernier serait moins rapide et plus cher, c’est adopter une attitude très nombriliste et individualiste des choses. Et c’est oublier que les Amazon de ce monde ne constituent jamais un portail d’ouverture à la culture digne de ce nom. Comme le souligne un commentateur du billet de Dominic Bellavance, un certain Monsieur de La Marnierre, « Les supermarchés du livre de type entrepôt ou sur le réseau ne sont que de pauvres moyens de se procurer un livre qu’on connaît déjà. Le commerce y gagnera, la culture y perd beaucoup. Mais la culture est morte, il ne reste que les « industries culturelles », qui m’indiffèrent. Je suis finalement bien content de n’avoir plus beaucoup de temps à vivre dans ce monde-là. » En espérant que le monde qui survivra à cet homme ne sera pas celui qu’il dépeint amèrement… et qui apparaît comme celui où nous mènera le modèle Amazon.

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Le paradoxe du choix : Et si la culture de l’abondance nous éloignait du bonheur ?, Barry Schwartz, Marabout, coll. «Société», 252 p.



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