Le Délivré

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17 juin 2011  par David Murray

De la rationalisation managériale chez Renaud-Bray : un aperçu de l’avenir du métier de libraire ?

En janvier dernier, à 26 ans, Blaise Renaud est devenu directeur général du Groupe Renaud-Bray, qui regroupe le plus important réseau de librairies francophones en Amérique du Nord. Pour ceux qui l’ignorent, Blaise Renaud est le fils du co-fondateur de la société, Pierre Renaud, qui conserve toujours le titre de président. Le fait que le fils de l’autre ait atteint un poste si prestigieux à un si jeune âge en a évidemment agacé plus d’un, qui soupçonnent Blaise Renaud d’avoir bénéficié de ses liens familiaux pour gravir aussi rapidement les échelons au sein de l’entreprise.

Blaise Renaud

Dans un entretien accordé au journal Les Affaires, Blaise Renaud s’est toutefois défendu d’avoir pu bénéficier d’un traitement de faveur et que sa nomination constitue plutôt une reconnaissance de ses compétences par les dirigeants de l’entreprise. D’entrée de jeu, il se justifie en mentionnant que sa nomination n’est pas le fruit du hasard : « Je suis devenu directeur général après un long processus au cours duquel je me suis imposé en faisant mes preuves et en inspirant confiance. Jamais mon père ne m’a poussé dans cette voie. C’est moi qui ai poussé. Je ne suis pas là par dépit, j’ai toujours voulu faire ça. » Et Blaise Renaud de poursuivre en rappelant quelques-uns des hauts faits d’armes réalisés lors de son ascension au sein de l’entreprise, qui ont permis à la chaîne d’accroître considérablement ses ventes et qui, selon lui, lui ont fourni la crédibilité et l’expertise nécessaires pour occuper ses nouvelles fonctions.

Blaise Renaud voit en fait d’un très bon œil sa nomination pour l’avenir du Groupe Renaud-Bray. Comme il le souligne : « Le fait que j’ai 26 ans, c’est aussi un signal fort pour l’industrie du livre. Je crois que certaines personnes sont rassurées d’avoir quelqu’un d’aussi jeune à la tête du Groupe Renaud-Bray ; cela donne confiance en l’avenir. » Et celui-ci de conclure en entrevoyant la suite avec optimisme : « Mon défi est que Renaud Bray continue d’améliorer son concept. On a été des précurseurs dans les années 1980 et 1990 avec nos sections cadeaux et papeterie ; il faut continuer de se différencier avec des espaces nouveaux, uniques, et avec des produits exclusifs. Et ce qui a fait grandir Renaud Bray et qui continuera de le faire grandir, c’est l’attachement de la clientèle envers l’entreprise, envers leur librairie… »

Mais cette vision des choses toute empreinte d’optimisme n’est pas partagée par l’ensemble de ses collègues, et le syndicat n’a pas tardé à réagir aux propos de Blaise Renaud. Dans une lettre intitulée « Comment je suis devenu précaire à 26 ans » (en réponse au titre de l’article du journal Les Affaires, « Comment je suis devenu DG à 26 ans »), le Comité exécutif du syndicat, sous la plume de Marie-Christine Jourdenais, Camille Robert, Philippe-Olivier Tremblay et Jessica Ascher, a tenu à rappeler que si le portrait du rendement des librairies Renaud-Bray est assez optimiste, il en va tout autrement, disent-ils, des « employés qui, depuis quelques mois, souffrent des restructurations de l’entreprise et ont vu leurs conditions de travail se dégrader. » Plusieurs changements survenus depuis le retour des fêtes ont, selon le syndicat, sensiblement modifié les conditions de travail des employés. Entre autres griefs, les auteurs soulignent : « Dans certaines succursales, plusieurs horaires ont été tronqués sans consultation préalable, tandis qu’ailleurs nous avons perdu des collègues. Dans pratiquement tous les cas, les mises à pied ont été faites de manière aberrante sans respecter les périodes de préavis, en brandissant des tableaux truffés de chiffres comme prétexte à se débarrasser d’employés d’expérience. » Plusieurs remaniements d’horaires sont aussi observés, sans qu’il y ait eu de consultation préalable avec le syndicat.

Ces changements apportés par la direction n’ont évidemment pas eu l’heur de plaire aux employés. Mais il semble que celle-ci n’entende pas accepter que la grogne se fasse sentir entre les murs de l’entreprise. Ainsi, le syndicat souligne : « En plus de nous interdire d’en parler [du mécontentement] sur les lieux de travail, leur surveillance s’étire jusque dans la vie privée. Ainsi, une employée à été suspendue trois jours après avoir critiqué la violence des mises à pied sur son profil Facebook, pourtant privé. » Et pour en rajouter, le tout nouveau patron Blaise Renaud envoyait aux employés le 3 mars dernier une missive dans laquelle il annonçait son intention d’évaluer le rendement des employés, un exercice qui a semble-t-il laissé un goût plutôt amer chez certains, et qui relève d’une pratique managériale plutôt froide et mécanique. Comme le souligne à grands traits le syndicat : « Gardons à l’esprit que nous sommes plus que ces chiffres; nous sommes des personnes dotées de sensibilité et tout ce resserrement administratif nous affecte personnellement comme professionnellement. »

Une autre source de tensions rapportée par le syndicat : la décision de la haute direction de retirer tous les tabourets assignés aux différents postes de travail. Une décision justifiée, semble-t-il, par le but d’offrir un « meilleur service à la clientèle ». Sur un ton plutôt sarcastique, le syndicat répond : « Il est difficile de comprendre comment on sert mieux les clients en ayant mal au dos et aux jambes. » Surtout que des employés se seraient absentés pour des raisons de santé suite à cette décision. Ayant essayé de négocier un compromis, le syndicat a accusé une fin de non-recevoir. La seule alternative, selon le syndicat, est de « présenter un billet du médecin avec diagnostic, qui doit être envoyé aux ressources humaines et approuvé avant de pouvoir bénéficier d’un tabouret ».

Finalement, le syndicat en a aussi contre une nouvelle directive concernant l’entretien ménager des succursales. Désormais, l’entretien de celles dont la superficie est inférieure à 10 000 pieds carrés devra être assumé par les employés afin de réduire les dépenses de l’entreprise. Une dizaine de succursales seraient touchées par cette nouvelle mesure, par laquelle les employés, en plus de leurs tâches régulières, doivent maintenant récurer les toilettes ou laver les planchers.

Il semble que les employés du Groupe Renaud-Bray ne soient pas au bout de leurs peines puisque, selon le syndicat, la direction a déjà fait part de son intention de poursuivre dans la voie de ces changements organisationnels. De quoi continuer à nourrir la colère du syndicat, qui déplore du même souffle le fait que ces changements se font sans consultation auprès des employés, faisant fi d’un processus de médiation préventive mis en place il y a deux et demi et qui visait notamment à obtenir la reconnaissance de l’expertise des employés.

Mais Blaise Renaud réfute ces critiques. Interrogé à propos de la lettre du syndicat par Rue Frontenac, le nouveau patron de Renaud-Bray rejette les accusations selon lesquelles les changements répondent à une logique de la recherche du profit à tout prix. Selon lui : « C’est fautif de nous accuser de vouloir le profit et rien d’autre. Renaud-Bray a toujours défendu l’esprit particulier de la librairie comme une entreprise différente d’un simple commerce de détail. On embauche des libraires, des disquaires et des libraires jeunesse, contrairement à Archambault qui n’a que des commis. » Il justifie plutôt ces changements par la situation difficile que doivent traverser les commerces de détail.

Les commentaires qui suivent l’article de Rue Frontenac, auxquels ont participé des employés de Renaud-Bray, témoignent cependant de l’existence d’un mécontentement réel. Et du fait que les conditions et relations de travail semblent s’être considérablement dégradées depuis janvier… soit depuis l’entrée en poste de Blaise Renaud.

Ce sont donc deux sons de cloche complètement opposés qui nous sont servis de la part des employés et de la direction du groupe Renaud-Bray. Face à l’optimisme du nouveau directeur général et à cette volonté de la direction de rationaliser l’organisation de l’entreprise pour optimiser ses rendements, le syndicat affirme que ces changements se font plutôt sur le dos des employés et dénaturent la mission de la compagnie. S’exprimant au nom des employés, ce dernier précise que « Non seulement nous avons des conditions de travail à défendre, mais aussi une librairie qui est avant tout un lieu d’échange et de transmission de culture, et non une business sans autre âme qui l’habite que celle du profit. » Bref, il y a là deux points de vue radicalement opposés sur Renaud-Bray et la rationalisation managériale. Reste à voir maintenant comment évolueront, dans les prochains mois, les relations de travail chez le plus important détaillant de livres au Québec.

* * *

Pourquoi vous parler des relations de travail chez Renaud-Bray, alors que cette entreprise peut en quelque sorte être considérée comme un concurrent ? C’est que ce qui se passe au Groupe Renaud-Bray, de par la place capitale que ce dernier occupe via ses vingt-six succursales dans le milieu de la vente du livre au Québec, ne peut qu’avoir des répercussions sur les autres librairies au Québec. Sur ce blogue, nous vous avons plus d’une fois fait part de notre conviction de l’importance pour le Québec d’avoir un réseau de librairies indépendantes fort et en santé. Et nous vous avons plus d’une fois rappelé à quel point, pour nous, le métier de libraire se doit d’être reconnu et valorisé. Des membres de notre équipe ont d’ailleurs participé aux discussions visant à faire reconnaître la profession de libraire, un processus duquel s’était d’ailleurs retiré Pierre Renaud.

Dans l’esprit de beaucoup de gens, qui pense librairie pense Renaud-Bray ou Archambault. Mais alors que la filiale de Québécor ne reconnaît pas à ses employés le statut de libraire ou disquaire, les considérant comme des commis, qu’en sera-t-il pour Renaud-Bray, surtout si la direction envisage de poursuivre dans la voie de changements managériaux possédant toutes les apparences d’une gestion d’entreprise de type grande surface ? Le plus important détaillant francophone de livres au Québec restera-t-il un acteur important dans la transmission de la culture ou n’est-il pas en voie de ne devenir qu’une grande chaîne vendant accessoirement du livre ? Ils sont nombreux, les libraires compétents et passionnés au sein du Groupe Renaud-Bray. Il est à espérer que ceux-ci sauront obtenir la reconnaissance qu’ils et elles méritent.


18 août 2010  par David Murray

Le modèle Amazon face aux indépendants

Le rictus d'Amazon

Le rictus d'Amazon

Le 28 juillet dernier, l’écrivain Dominic Bellavance publiait sur son blogue un billet dans lequel il fustigeait l’initiative lancée par l’éditeur français L’Autre éditions, initiative par ailleurs endossée par un regroupement de libraires indépendants en France, de boycotter le site de vente en ligne Amazon pour la période estivale. Qualifiant l’idée de «pathétique», il dénonce du même coup l’appui des librairies indépendantes québécoises à cette campagne. Il enjoint par le fait même celles-ci à faire preuve d’innovation pour concurrencer le géant Amazon, et ainsi répondre aux besoins des clients dans leur «nouvelles façons de consommer».

Dominic Bellavance

Dominic Bellavance

L’intéressante discussion qui suit son billet pourrait sembler lui donner raison. Mais permettons-nous d’émettre quelques réserves et d’exposer quelques faits concernant Amazon. S’il est vrai que l’incontournable site de vente en ligne peut s’avérer très pratique pour le consommateur, cela n’est pas sans effet sur les différents maillons de la chaîne du livre. Si le consommateur «je-me-moi je sais ce que je veux et je le veux tout de suite au pied de ma porte» semble y trouver son compte, collectivement, il n’est pas si certain qu’il en soit de même.

Dans The trouble with Amazon, un article publié dans le magazine états-unien The Nation (et également paru sur le webzine alternatif Alternet sous le titre How Amazon Kills Books and Makes Us Stupid), Colin Robinson, co-éditeur chez OR Books, expose quelques-unes des facettes du vrai visage d’Amazon. Car à l’instar de l’impact économique des Wal-Mart de ce monde, les bas prix et l’efficacité des achats que propose Amazon entraînent un coût à payer pour les différents acteurs de l’industrie.

Colin Robinson

Colin Robinson

D’entrée de jeu, rappelons-le, Amazon est un géant, dont les moyens sont maintenant à la mesure de ses ambitions insatiables. Depuis sa fondation en 1995, l’entreprise a connu une croissance fulgurante. Seulement l’an dernier, nous rappelle Colin Robinson, ses ventes ont connu une hausse de 28 % par rapport à l’année précédente. Pour 2009, les ventes de l’entreprise ont ainsi totalisé 24,5 milliards de dollars. À titre de comparaison, en 2008, les ventes de livres de tous les détaillants américains étaient d’un peu moins de 17 milliards… Amazon enregistre donc des ventes nettement supérieures à l’ensemble du marché du livre au sud de nos frontières. Soulignons cependant que de ces ventes, le livre en occupe une place de moins en moins importante : 75 % des ventes chez Amazon ne relèvent ainsi pas du milieu livresque. Malgré tout, ces chiffres sont là pour témoigner du poids énorme que représente Amazon dans le milieu du livre.

Jeff Bezos

Jeff Bezos

Évidemment, l’entreprise se targue de satisfaire les besoins des consommateurs : « Amazon offre aux consommateurs ce qu’ils veulent : des bas prix, une vaste sélection et une commodité extrême », comme le souligne le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos. Dans un sens, les chiffres pourraient lui donner raison et force est d’admettre, comme nous l’avons déjà relevé, que le site est effectivement très pratique. Mais là où la rhétorique d’Amazon tombe à plat, c’est lorsque l’entreprise soutient qu’elle contribue à la bibliodiversité et qu’elle offre aux auteurs et éditeurs une visibilité à nulle autre pareil. À n’analyser Amazon qu’à travers la lorgnette individuelle du consommateur averti et éclairé, oui, on peut croire qu’on fait de bonnes affaires avec cette compagnie. Mais à regarder le portrait dans son ensemble, le jeu en vaut-il réellement la chandelle ?

Si la croissance d’Amazon lui permet aujourd’hui d’offrir quelques 2 millions de titres et de vendre des best-sellers avec un escompte avoisinant parfois les 50 %, Colin Robinson rappelle que cette croissance a reposé depuis les débuts sur une approche dure et agressive envers les éditeurs. Les pressions que l’entreprise exerce sur ces derniers pour imposer ses conditions sont constantes. Robinson donne entre autres l’exemple de Melville House qui, à l’instar d’autres éditeurs, s’est vu l’objet de menaces de la part de représentants d’Amazon pour, en quelque sorte, «rentrer dans le rang», à défaut de quoi il deviendrait impossible de se procurer les titres de l’éditeur via le site. Bien que critiquant toujours les façons de faire d’Amazon, Melville House a fini par céder, ne pouvant se permettre de faire l’économie du méga-site de vente en ligne, puisque c’est par lui – le marché étant ce qu’il est – que l’éditeur enregistre ses ventes les plus importantes.

Un autre exemple de relation conflictuelle entre Amazon et les éditeurs est celui de MacMillan. La discorde provenait de la manière de fixer le prix des versions électroniques des ouvrages de ce dernier. Sans entrer dans tous les détails, MacMillan proposait grosso modo à Amazon de pouvoir lui-même fixer le prix des versions électroniques en échange d’une remise fixe, ce que refusait obstinément le géant de la vente en ligne. Contrairement à plusieurs éditeurs qui finissent par plier l’échine, MacMillan a finalement eu gain de cause, mais non sans peine. Une partie de son salut est entre autres venue grâce à l’entrée en scène d’Apple dans le marché du livre électronique, le jeu de la concurrence ayant poussé Amazon à assouplir ses politiques.

Il n’y a pas que les éditeurs qui ont maille à partir avec Amazon ; la bibliodiversité en prend aussi pour son rhume ! Sur Amazon, le choix est immense et l’entreprise entend se faire un devoir de vendre tout ce qui se publie, encouragé en cela par les nouvelles possibilités « d’auto-publication » qui ont vu le jour depuis une quinzaine d’années. Mais la façon de procéder d’Amazon rend l’entreprise victime de ce que le professeur de psychologie sociale Barry Schwartz a appelé le paradoxe du choix, à savoir que plus le choix est grand, moins grande s’avère la diversité. C’est qu’à moins d’être un lecteur averti qui sache ce qu’il veut, la méthode Amazon rend très difficiles les heureux hasards de la découverte. Pourquoi ? Parce qu’à la différence d’un libraire qui peut conseiller le lecteur néophyte et le diriger vers de nouvelles découvertes, la méthode de «promotion» d’Amazon repose sur les ventes déjà effectuées et les correspondances de titres. Un contexte qui favorise la redondance de certains titres et qui est peu propice, par exemple, pour faire connaître un nouveau roman ou de nouveaux auteurs.

Un autre effet pervers de la méthode Amazon provient de la course aux bas prix que l’entreprise suscite. Cette course vers le bas tue littéralement les indépendants qui n’ont pas les moyens de participer à la surenchère des rabais. Comme le rappelle Colin Robinson dans son article, ces dernières vingt années ce sont environ la moitié des librairies indépendantes qui ont du fermer leurs portes au pays de l’Oncle Sam ; en effet, cette guerre des prix ne peut être soutenue que par d’autres gros joueurs comme Wal-Mart. Robinson donne entre autres l’exemple d’Under the Dome de Stephen King qui, sous l’effet de la compétition entre les deux géants, a fini par se vendre à 75 % du prix de vente suggéré de 35$ !

Le phénomène se manifeste aussi chez nous et touche les indépendants d’ici, comme en témoignent la fermeture récente de la Librairie Blais de Rimouski (événement commenté avec saveur par Foglia dans La Presse), ainsi que celle, annoncée, de la Librairie Boule de Neige, spécialisée dans la philosophie et les pratiques de santé orientales. Le propriétaire de cette dernière, Pierre Grenier, affirmait à Rue Frontenac que « l’arrivée des librairies virtuelles et la vente de livres dans les grandes surfaces comme Costco ont sonné le glas des petites entreprises comme la sienne. »

Cette course aux prix les plus bas a aussi des répercussions sur les éditeurs, auxquels on demande sans cesse d’accorder des remises de plus en plus grandes aux détaillants comme Amazon. Dans un tel contexte, les éditeurs ont désormais tendance à se tourner davantage vers les blockbusters pour s’assurer de faire leurs frais, au détriment des nouveaux auteurs et des œuvres moins accessibles dont le risque d’échec devient plus difficile à assumer. Sans promotion adéquate, les auteurs de la relève écopent donc. Étant au bout de la chaîne, ces derniers sont d’ailleurs ceux qui semblent le plus pâtir du succès des géants tels qu’Amazon.

Amazon n’est donc pas nécessairement le meilleur gardien de la diversité culturelle et les méthodes de l’entreprise, à l’instar des autres géants de l’industrie tels que Wal-Mart et Costco, pourraient avoir des effets dévastateurs à cet égard si la tendance actuelle se poursuit. Colin Robinson rapportait que l’American Booksellers Association tire d’ailleurs la sonnette d’alarme, elle qui soutient que « si laissées sans contrôle… les politiques prédatrices de tarification vont dévaster non seulement l’industrie du livre, mais notre capacité collective à maintenir une société dans laquelle le plus large éventail d’idées est toujours accessible à la population. » (notre traduction)

Peinture de Pierre-Luc Bartoli

Peinture de Pierre-Luc Bartoli

Si on peut reconnaître avec Dominic Bellavance que les librairies indépendantes ne devraient pas se contenter de seulement « mettre des livres sur les tablettes », mais faire preuve d’innovation et investir de nouveaux créneaux tels que le livre électronique, ne perdons pas de vue le rôle qu’occupent tous ces libraires dans la promotion d’une réelle diversité culturelle et dans leur fonction de passeur de savoirs et de culture. Le rôle du libraire pourrait assurément à lui seul faire l’objet d’un autre billet, mais mentionnons simplement en terminant qu’encenser Amazon au détriment du libraire indépendant parce que ce dernier serait moins rapide et plus cher, c’est adopter une attitude très nombriliste et individualiste des choses. Et c’est oublier que les Amazon de ce monde ne constituent jamais un portail d’ouverture à la culture digne de ce nom. Comme le souligne un commentateur du billet de Dominic Bellavance, un certain Monsieur de La Marnierre, « Les supermarchés du livre de type entrepôt ou sur le réseau ne sont que de pauvres moyens de se procurer un livre qu’on connaît déjà. Le commerce y gagnera, la culture y perd beaucoup. Mais la culture est morte, il ne reste que les « industries culturelles », qui m’indiffèrent. Je suis finalement bien content de n’avoir plus beaucoup de temps à vivre dans ce monde-là. » En espérant que le monde qui survivra à cet homme ne sera pas celui qu’il dépeint amèrement… et qui apparaît comme celui où nous mènera le modèle Amazon.

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Le paradoxe du choix : Et si la culture de l’abondance nous éloignait du bonheur ?, Barry Schwartz, Marabout, coll. «Société», 252 p.


13 janvier 2010  par Morgane Marvier

Le PAMT

Être libraire s’est longtemps appris et s’apprend encore directement en librairie, au contact de libraires expérimentés, soit plus ou moins en situation. Mais si la tâche de libraire est très bien reconnue par les professionnels des métiers du livre, elle l’est peu en dehors. Pourtant, on trouve des formations ailleurs : en France, par exemple, où il existe des formations de niveaux équivalents à ceux du cégep et de l’université pour apprendre le métier.

Au Québec, la situation est en train de changer et les libraires se professionnalisent. L’an dernier a été créé à l’Université de Sherbrooke un diplôme de 2e cycle en édition et librairie.

Mais une deuxième option s’est mise en place. Les différents intervenants du milieu du livre se sont réunis et ont élaboré une norme professionnelle du métier de libraire, annoncée par Emploi-Québec en 2007. Les libraires expérimentés peuvent aujourd’hui faire reconnaître leur expertise par le PERCPE (processus d’évaluation et de reconnaissance des compétences des personnes expérimentées) et recevoir une certification officielle.

En ce qui concerne les nouveaux libraires, la formation se fait sous la forme d’un compagnonnage. L’apprenti est confié à un compagnon qui lui fait découvrir toutes les facettes du métier dans les conditions réelles de l’emploi et s’assure au fur et à mesure que tout est acquis. Ils signent tous deux une entente officielle avec la librairie qui les emploie et un agent d’Emploi-Québec qui va les suivre jusqu’à la fin de la formation. Ensuite, le ministère du travail remet une certification de libraire au nouveau professionnel.

À la Librairie Monet, nous avons été très vite intéressés par ce programme qui permet de former des libraires qualifiés et professionnalise un métier auquel nous croyons profondément. Morgane (le compagnon) et Marie-Douce (l’apprentie) ont eu envie de vous faire partager leur expérience de compagnonnage sur le point de se terminer.

Morgane : Lorsque je suis arrivée au Québec il y a quatre ans, j’ai rencontré une agente du gouvernement pour m’aider dans ma recherche d’emploi. J’avais alors indiqué libraire dans la case emploi. L’agente ne trouvait rien dans ses listes et m’a inscrite sous l’appellation commis à la vente. Et pourtant, un libraire, ce n’est pas seulement quelqu’un qui vend des livres, cela demande une connaissance large de la littérature, du milieu du livre, d’être toujours à l’affût des nouveautés, de travailler avec des bibliothécaires, des professeurs et surtout de savoir conseiller les lecteurs.

Marie-Douce : Pour ma part, j’ai été accueillie à la Librairie Monet il y a un peu plus d’un an sans avoir d’expérience dans le métier. Lorsque j’ai entendu parler du PAMT, j’étais curieuse de savoir ce qu’un tel programme pouvait m’apporter, et le modèle ancien d’apprenti / compagnon m’attirait beaucoup. J’avais déjà souvent discuté avec Morgane et avec mes collègues du métier de libraire, de la « flamme » et de la relation de confiance qui s’établit avec le client-lecteur. En tant qu’apprentie, ces discussions m’aidaient beaucoup à me sentir autrement qu’une « vendeuse de livres », surtout quand parfois je me retrouvais derrière le tiroir-caisse. Notre bonne entente de collègues s’est aisément transmutée sous la forme de l’apprentissage.

Morgane : Lorsqu’on nous a parlé du système de compagnonnage, j’ai tout de suite voulu participer, parce qu’il me semblait important de professionnaliser mon métier, mais aussi de le faire reconnaître. Et je pense que ce type de formation est un excellent moyen d’y arriver. L’expérience en tant que compagnon est très formatrice car elle m’oblige à organiser l’apprentissage que je transmets à Marie-Douce, ce qui signifie aussi faire le point sur mes compétences et réflexes de libraire. Quand je montre un aspect du travail et que je me rends compte que je ne le fais pas assez souvent, je me remets en question également. Cela permet aussi parfois de repenser nos méthodes de travail à la librairie, car l’apprentissage soulève des questions et on peut ensuite en parler en équipe avec des collègues plus expérimentés pour mieux nous organiser. Je pense que la première formation qui a lieu dans la librairie est le bon moment pour uniformiser (sans simplifier ni déshumaniser) nos manières de faire. Il est évident qu’en voulant former une bonne libraire, je m’améliore également. Le métier de libraire s’apprend en formation continue, quelque soit notre expérience.

Marie-Douce : Ce que j’admire d’ailleurs de mes collègues d’expérience, c’est leur capacité à s’adapter aux changements et aux nouveautés, aux nouvelles saisons littéraires qui s’ajoutent à un fond de librairie déjà étourdissant. J’admire l’évolution du libraire qui sait se démarquer dans cet environnement. Morgane et moi sommes d’accord sur le fait qu’il n’y a pas de mode d’emploi pour devenir libraire, mais qu’il y a, par l’entremise du compagnonnage, un moyen de partager les connaissances, de faire une synthèse claire de certains processus qui pourraient sinon sembler occultes (je pense au statut du livre depuis sa fabrication jusqu’en librairie et ses diverses mutations marchandes). Le programme de compagnonnage permet d’échanger des trucs qui s’acquièrent avec beaucoup de temps et d’éclairer l’apprenti lorsqu’il est sujet aux doutes professionnels et aux incertitudes existentielles (car il n’est pas toujours si évident d’avoir confiance en ses goûts au point de les prescrire comme des lectures-antidote !) Bref, le libraire d’expérience initie l’apprenti aux éventualités techniques, tout en lui refilant les moyens de devenir, et ce plus tôt que tard, un libraire confiant et assumé.

Un des exercices proposé à l'apprentie-libraire lors de son programme d'apprentissage fut de conceptualiser une vitrine thématique : choisir, commander et disposer les livres, décorer la vitrine et tutti quanti. La thématique de la vitrine montée au mois de novembre 2009 fut « Pensée féminines et femmes philosophes ». S'y côtoyaient Avita Ronell, Thérèse D'Avila, Simone Weil, Judith Butler, Lou Andreas-Salomé, Hannah Arendt, Nathalie Heinich, Hildegard de Bingen, Toni Morrison, Simone de Beauvoir, Catherine Mavrikakis, Christine Tappolet et moult autres grandes figures féminines. ( détail )



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