Le Délivré

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14 septembre 2009  par Eric Bouchard

Formes brèves et instants suspendus

Si un album de bande dessinée compte généralement un nombre de pages sensiblement plus restreint qu’un roman, on ne peut pas dire pour autant que la bande dessinée, au regard de la production actuelle, explore beaucoup la forme narrative courte (hormis via le strip ou le gag en une page, mais où les buts sont avant tout d’amener une chute humoristique). La majorité du temps, nous avons affaire à des récits longs.

Or, quelques images peuvent suffire à poser un univers entier… En littérature jeunesse, cet usage a peut-être été davantage considéré, comme l’illustre l’article que publiait il y a quelques semaines ma collègue Véronique à propos des albums-catalogues, ou cet autre exemple encore plus radical qu’est l’album Les mystères de Harris Burdick, formidable mise en scène où l’on découvre quatorze illustrations mystérieuses, chacune d’entre elles portant le germe d’une histoire que l’imagination du lecteur complètera ou prolongera à l’envi…

C’est cette voie qu’a empruntée le Portuguais José Carlos Fernandes avec son surprenant premier album, Le plus mauvais groupe du monde, un recueil de soixante histoires de deux pages s’inscrivant dans une parfaite continuité poétique. On pourrait décrire ces courts récits comme étant poreux, proliférants, voire même métaphysiques ! Car à chaque fois que l’on termine la lecture de l’un d’entre eux, on doit reprendre son souffle, marquer une pause, tant chacune de ces propositions, de ces instantanés d’univers paradoxaux, se doivent d’être dégustés ou digérés pour apprécier l’idée de leur démesure.

La clé de cette forme narrative ne réside-t-elle pas dans une sorte de condensation du récit ? Rassembler autant d’informations que possible à l’intérieur d’une image pour ouvrir une multitude de pistes ? Pas forcément. L’idée est peut-être davantage d’aller saisir le moment-clé, au confluent de tous les possibles.

À ce titre, le récit de rêve, qui se présente lui-même comme une condensation des éléments vécus à l’état de veille, puissance poétique et métaphorique, peut se voir comme une déclinaison de cette clé narrative. Le rêve, creuset de mots et d’images surgis de l’inconscient, renvoie à autant d’interprétations que peut en contenir la mémoire du lecteur.

À l'hôtel Luxor, des clients se plaignent de faire des rêves qui ne sont pas les leurs. Néanmoins, c'est justement ce que souhaitera ce client... Mais n'est-ce pas là aussi ce que souhaite le lecteur ?

Comme dans le cas des Mystères d’Harris Burdick, le secret peut aussi justement être de mettre en scène le récit ; le narrateur, au lieu de raconter une histoire, peut dire : « voici une histoire où il se passerait ceci ». Le lecteur fait alors appel à sa connaissance encyclopédique des histoires pour s’en représenter virtuellement une.

L’utilisation des références (ou intertextualité) et des citations propose également des portes permettant au lecteur d’expanser le récit, comme si celui-ci ne se présentait à la base que comme une simple éponge, mais qui, en étant essorée par la culture générale du lecteur, laisserait surgir des flots romanesques ! L’intégration d’œuvres d’art, de musiques, de personnages ou de dialogues issus d’autres histoires, voire même d’autres auteurs à l’intérieur d’un récit représentent autant de tiroirs ne demandant qu’à être tous grands ouverts pour laisser émerger des significations nouvelles.

Siméon Lichtenstein, qui souffre d'irréalité chronique, rencontre Isidore Nazca, le chef du bureau de poste, dont le frère jumeau, Léopold, est directeur de la bibliothèque municipale. Mais n'est-ce pas plutôt Franz Kafka qui rencontre Jorge Luis Borges ?  Le précurseur qui rencontre le successeur ? Leurs univers qui se télecopent dans un troisième ? Des interprétations riches en possibles...

Siméon Lichtenstein, qui souffre d'irréalité chronique, rencontre Isidore Nazca, le chef du bureau de poste, dont le frère jumeau, Léopold, est directeur de la bibliothèque municipale. Mais n'est-ce pas plutôt Franz Kafka qui rencontre Jorge Luis Borges ? Le précurseur qui rencontre le successeur ? Leurs univers à tous deux entrant en collision dans un troisième ? Des interprétations riches en possibles...

De plus, qu’est-ce qu’on décide de montrer dans une bande dessinée, ou plutôt, sur quoi choisit-on d’insister ? Si par exemple une femme part travailler le matin, doit-on montrer son réveil, sa toilette, son habillement, son déjeuner, etc., ou se contenter de la montrer éteindre son cadran-réveil puis sortir en trombe de son immeuble ? Poussée dans ses derniers retranchements, cette idée de l’ellipse, centrale en bande dessinée, peut permettre des récits syncopés à l’extrême, où des années ou des milliers de kilomètres peuvent s’écouler discrètement entre deux images…

Dans «Le passage des saisons», nous en retrouvons une, fanée, télescopée dans l'autre, actuelle...

Dans «Le passage des saisons», nous retrouvons la trace de l'une, fanée, télescopée dans l'autre, actuelle...

Là n’est-il pas le propre de la case de bande dessinée, de proposer des instants suspendus d’histoires ? Ces brefs récits de José Carlos Fernandes ne nous parlent-ils pas finalement de la bande dessinée elle-même ?

* * *

Le plus mauvais groupe du monde, José Carlos Fernandes, Cambourakis, 143 p.

Les mystères de Harris Burdick, Chris Van Allsburg, L’école des loisirs, 32 p.

Autres suggestions pour explorer la forme brève en bande dessinée :

- Somewhere Else, Pascal Jousselin, Treize étrange, 102 p.

Savoureux cocktail de nouvelles composées d’ ¼ de romantisme, ¼ de fantastique de bon aloi, ¼ de peintures de caractère, et ¼ de standards du jazz. Du pur bonbon !

- Le cheval blême, David B., L’association, coll. «Ciboulette», n.p., et Les complots nocturnes, David B. Futuropolis, 124 p.

Autobiographie surréaliste avec ces deux recueils de rêves dus à l’auteur de l’incontournable Ascension du Haut-mal. Le cheval blême, l’un des premiers livres édités par l’Association, s’est mérité l’Alph’art du Meilleur premier album au Festival d’Angoulême en 1993.

- Notes mésopotamiennes, François Ayroles, L’association, coll. «Mimolette», 32 p.

Instantanés poético-philosophiques, où la rue Alfred-Jarry est en forme de spirale. Du haïku en bande dessinée.

- Le sens de la vie et ses frères, Éric Veillé, Cornélius, coll. «Louise», 154 p.

Poésie brute et absurde se jouant du ridicule quotidien.

Collection de micro-histoires extraite de « Notes mésopotamiennes »

Collection de micro-histoires extraite de « Notes mésopotamiennes »



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