
Pour se protéger des ennemis,
les anciens ont construit des forteresses si hautes et si bien bouchées
qu’ils ne peuvent en sortir.
Les jeunes y font des brèches et découvrent le monde.
- Félix Leclerc, Calepin d’un flâneur, p. 43
Il a fallu plus de vingt ans avant que je ne comprenne la grandeur de ce personnage qu’est Samuel de Champlain. Pourtant, les possibilités auraient été nombreuses, de l’école primaire jusqu’à mon baccalauréat en histoire. À la petite école, c’est seulement avec la fondation de la ville de Québec en 1608 qu’on situe l’homme, sans vraiment parler du dur labeur de la colonisation. On parle de l’après, soit de la fondation de Trois-Rivières par un dénommé Laviolette, sans toutefois mentionner que Champlain avait déjà reconnu ce point stratégique et y était même arrêté à plusieurs reprises. À l’université non plus, il ne m’est resté aucune trace de Champlain ; pourtant, j’y ai étudié les grandes tendances de l’expansion coloniale française, les compagnies de fourrures, le commerce triangulaire. Bon, je dois dire que je n’ai que très peu étudié cette période à l’université, mais, tout de même, mon expérience académique aurait pu me donner une meilleure opportunité que la plupart des gens d’étudier ce personnage.

En fait, je n’ai jamais entendu parler de Champlain comme le décrit David Hackett Fischer dans cette biographie monumentale traduite par Daniel Poliquin qu’est Le rêve de Champlain. Pourquoi ce silence à l’école sur ce personnage ? D’abord, pour les raisons qu’évoque l’auteur dans son introduction : révisionnisme historique, désintérêt envers les personnages pour se concentrer sur des éléments plus larges, comme la géographie, l’économie et la démographie, etc. Peut-être aussi parce que Champlain vient avec la religion catholique, et que la génération qui m’a enseigné a lutté longuement pour la sortir du discours scolaire ? Et sûrement aussi parce qu’en tant que peuple, nous avons de la difficulté avec ce qui est ostentatoire, les statues, ce qui brille, ce qui nous oblige à prendre position, à nous affirmer. Contrairement à des conquistadors comme Hernan Cortes ou Julio Argentino Roca, qui firent de l’assimilation (et de l’extermination) des Amérindiens leur politique coloniale, Champlain n’a rien d’un sanguinaire, bien au contraire. Pourquoi ne lui accordons donc pas cette place qui lui revient dans notre histoire, soit celle du père de la société francophone en Amérique du Nord ?
On peut voir une certaine parenté entre la bonhomie générale du Québécois et son désir de bien s’entendre avec tous et cette attitude qu’avait Samuel de Champlain. Car celui-ci savait que la seule source de salut des francophones, qui se sont toujours trouvés encerclés en Amérique, d’abord par les Amérindiens, puis par les Anglo-Saxons, résidait dans le dialogue constant avec l’étranger. Son rêve, qui s’étend sur plus de quarante ans de voyages à travers l’Atlantique, est de créer une Nouvelle-France, catholique et de langue française, mais où la concorde règne entre les différents peuples qui y coexistent. Durant ses séjours au Canada (à cette époque, Canada réfère à un peuple amérindien de la Gaspésie, puis à la vallée du St-Laurent), Samuel de Champlain applique la loi, mais toujours en tenant compte à la fois des us et coutumes autochtones et français. Il châtie sévèrement, époque et discipline obligent, mais, en bon juge, fait de la consultation une obligation. Las des guerres de religion entre Catholiques et Protestants, il ne veut surtout pas reproduire en Nouvelle-France les mêmes modèles qu’en Europe. D’ailleurs, un des mystères entourant Champlain est justement celui de sa religion de naissance… Est-il catholique par choix ou par intérêt ? Car au moment de son enfance à Saintonge, la région est majoritairement huguenote. On avance même l’hypothèse qu’il soit un enfant d’Henri IV, qui, comme on le sait, a dû se convertir au catholicisme pour accéder au trône. Par ailleurs, pour l’anecdote, l’auteur David Hackett Fischer s’empresse d’infirmer que la célèbre expression « Paris vaut bien une messe » soit sortie de la bouche d’Henri IV.

Abitation de Quebecq, d'après un dessin de Champlain
Dans notre histoire, on peut difficilement trouver un personnage plus complet : navigateur hors pair ayant fait plus de quarante traversées de l’Atlantique et n’ayant jamais perdu un navire sous son commandement, fin diplomate à la cour royale d’Henri IV, de Marie de Médicis, de Louis XIII et de Richelieu, ainsi qu’avec d’innombrables nations amérindiennes – Hurons, Iroquois, Algonquins, etc. Il parle plusieurs langues et est un des rare Français à être allé en Nouvelle-Espagne à cette époque, voir les merveilles de la Côte d’Or, des Antilles et de Mexico.

Un portait de Champlain à l'intention des plus jeunes...
C’est de plus un auteur à succès, ses récits de voyages ayant trouvé un large écho chez la noblesse et la bourgeoisie parisiennes. Mentionnons aussi ses talents artistiques pour le dessin et la géographie, alors que ses cartes sont d’une qualité et d’une précision sans égal pour la cartographie nord-américaine de l’époque. Enfin, disons que ce vétéran de plusieurs guerres est un explorateur qui a parcouru le St-Laurent de son estuaire jusqu’au lac Huron. Dans la catégorie des personnages pouvant clamer « J’y suis allé, je l’ai fait », peut-on trouver quelqu’un de la même stature que Champlain ?
Cette biographie offre un excellent divertissement pour les amoureux de romans historiques. On y retrouve de bonnes mises en situation des grands enjeux de l’époque, une bonne description du rôle des personnages clés, d’innombrables détails sur la vie de l’homme, tout ceci dans un style enlevant qui fait que le récit pourrait facilement être adapté en une intrigue, à savoir : « Champlain réussira-t-il son rêve, celui de fonder une colonie française en Amérique ? » Ce grand personnage aurait sans doute été heureux de voir que nous en fêtions la commémoration en 2008 avec le 400e anniversaire de l’établissement qu’il a fondé à Québec…
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Le rêve de Champlain, David Hackett Fischer, Boréal, 2011, 998 p. 9782764620939






















