Le Délivré

Archive pour le mot-clef ‘FRONTIÈRE’


26 septembre 2011  par Simon Paradis

FRONTIÈRE : Champlain

Pour se protéger des ennemis,
les anciens ont construit des forteresses si hautes et si bien bouchées
qu’ils ne peuvent en sortir.
Les jeunes y font des brèches et découvrent le monde.
 

- Félix Leclerc, Calepin d’un flâneur, p. 43

Il a fallu plus de vingt ans avant que je ne comprenne la grandeur de ce personnage qu’est Samuel de Champlain. Pourtant, les possibilités auraient été nombreuses, de l’école primaire jusqu’à mon baccalauréat en histoire. À la petite école, c’est seulement avec la fondation de la ville de Québec en 1608 qu’on situe l’homme, sans vraiment parler du dur labeur de la colonisation. On parle de l’après, soit de la fondation de Trois-Rivières par un dénommé Laviolette, sans toutefois mentionner que Champlain avait déjà reconnu ce point stratégique et y était même arrêté à plusieurs reprises. À l’université non plus, il ne m’est resté aucune trace de Champlain ; pourtant, j’y ai étudié les grandes tendances de l’expansion coloniale française, les compagnies de fourrures, le commerce triangulaire. Bon, je dois dire que je n’ai que très peu étudié cette période à l’université, mais, tout de même, mon expérience académique aurait pu me donner une meilleure opportunité que la plupart des gens d’étudier ce personnage.

En fait, je n’ai jamais entendu parler de Champlain comme le décrit David Hackett Fischer dans cette biographie monumentale traduite par Daniel Poliquin qu’est Le rêve de Champlain. Pourquoi ce silence à l’école sur ce personnage ? D’abord, pour les raisons qu’évoque l’auteur dans son introduction : révisionnisme historique, désintérêt envers les personnages pour se concentrer sur des éléments plus larges, comme la géographie, l’économie et la démographie, etc. Peut-être aussi parce que Champlain vient avec la religion catholique, et que la génération qui m’a enseigné a lutté longuement pour la sortir du discours scolaire ? Et sûrement aussi parce qu’en tant que peuple, nous avons de la difficulté avec ce qui est ostentatoire, les statues, ce qui brille, ce qui nous oblige à prendre position, à nous affirmer. Contrairement à des conquistadors comme Hernan Cortes ou Julio Argentino Roca, qui firent de l’assimilation (et de l’extermination) des Amérindiens leur politique coloniale, Champlain n’a rien d’un sanguinaire, bien au contraire. Pourquoi ne lui accordons donc pas cette place qui lui revient dans notre histoire, soit celle du père de la société francophone en Amérique du Nord ?

On peut voir une certaine parenté entre la bonhomie générale du Québécois et son désir de bien s’entendre avec tous et cette attitude qu’avait Samuel de Champlain. Car celui-ci savait que la seule source de salut des francophones, qui se sont toujours trouvés encerclés en Amérique, d’abord par les Amérindiens, puis par les Anglo-Saxons, résidait dans le dialogue constant avec l’étranger. Son rêve, qui s’étend sur plus de quarante ans de voyages à travers l’Atlantique, est de créer une Nouvelle-France, catholique et de langue française, mais où la concorde règne entre les différents peuples qui y coexistent. Durant ses séjours au Canada (à cette époque, Canada réfère à un peuple amérindien de la Gaspésie, puis à la vallée du St-Laurent), Samuel de Champlain applique la loi, mais toujours en tenant compte à la fois des us et coutumes autochtones et français. Il châtie sévèrement, époque et discipline obligent, mais, en bon juge, fait de la consultation une obligation. Las des guerres de religion entre Catholiques et Protestants, il ne veut surtout pas reproduire en Nouvelle-France les mêmes modèles qu’en Europe. D’ailleurs, un des mystères entourant Champlain est justement celui de sa religion de naissance… Est-il catholique par choix ou par intérêt ? Car au moment de son enfance à Saintonge, la région est majoritairement huguenote. On avance même l’hypothèse qu’il soit un enfant d’Henri IV, qui, comme on le sait, a dû se convertir au catholicisme pour accéder au trône. Par ailleurs, pour l’anecdote, l’auteur David Hackett Fischer s’empresse d’infirmer que la célèbre expression « Paris vaut bien une messe » soit sortie de la bouche d’Henri IV.

Abitation de Quebecq, d'après un dessin de Champlain

Dans notre histoire, on peut difficilement trouver un personnage plus complet : navigateur hors pair ayant fait plus de quarante traversées de l’Atlantique et n’ayant jamais perdu un navire sous son commandement, fin diplomate à la cour royale d’Henri IV, de Marie de Médicis, de Louis XIII et de Richelieu, ainsi qu’avec d’innombrables nations amérindiennes – Hurons, Iroquois, Algonquins, etc. Il parle plusieurs langues et est un des rare Français à être allé en Nouvelle-Espagne à cette époque, voir les merveilles de la Côte d’Or, des Antilles et de Mexico.

Un portait de Champlain à l'intention des plus jeunes...

C’est de plus un auteur à succès, ses récits de voyages ayant trouvé un large écho chez la noblesse et la bourgeoisie parisiennes. Mentionnons aussi ses talents artistiques pour le dessin et la géographie, alors que ses cartes sont d’une qualité et d’une précision sans égal pour la cartographie nord-américaine de l’époque. Enfin, disons que ce vétéran de plusieurs guerres est un explorateur qui a parcouru le St-Laurent de son estuaire jusqu’au lac Huron. Dans la catégorie des personnages pouvant clamer « J’y suis allé, je l’ai fait », peut-on trouver quelqu’un de la même stature que Champlain ?

Cette biographie offre un excellent divertissement pour les amoureux de romans historiques. On y retrouve de bonnes mises en situation des grands enjeux de l’époque, une bonne description du rôle des personnages clés, d’innombrables détails sur la vie de l’homme, tout ceci dans un style enlevant qui fait que le récit pourrait facilement être adapté en une intrigue, à savoir : « Champlain réussira-t-il son rêve, celui de fonder une colonie française en Amérique ? » Ce grand personnage aurait sans doute été heureux de voir que nous en fêtions la commémoration en 2008 avec le 400e anniversaire de l’établissement qu’il a fondé à Québec…

* * *

Le rêve de Champlain, David Hackett Fischer, Boréal, 2011, 998 p. 9782764620939


14 septembre 2011  par Simon Paradis

FRONTIÈRE : Lire en terre australe

Portrait géant d'Ernesto Sabato à Buenos Aires

J’ai profité de l’été pour me promener sur les routes de l’Amérique du Sud. Maintenant de retour à la vie normale, j’aimerais vous faire découvrir quelques lieux relatifs à la littérature ou la lecture de ce bout du monde…

Chili

Libreria Francesa. Entre la mer et la Cordillère des Andes, la ville de Santiago et le Chili abritent une petite communauté francophone, franco-chilienne pour la majorité. Située dans le chic quartier de Vitacura de Santiago, la Libreria Francesa existe depuis 1920. À l’origine une extension de la Casa Francesa, cette librairie est la seule partie de l’ex-institution française qui a survécu jusqu’à aujourd’hui. Pour la petite histoire, la famille Morizon fuyant la France à cause la guerre, arrive au Chili en 1943 et s’établit dans la capitale, Santiago. Yves Morizon fonde alors la librairie.

Aujourd’hui dirigée par sa fille, Isabelle Morizon, la Libreria Francesa compte trois succursales et une quinzaine d’employés. On y retrouve les grands titres français, mais aussi une vaste sélection de titres en espagnol. Les lecteurs francophones ne se bousculent pas aux portes, ce qui l’oblige à vendre dans les deux langues. Les envois par bateau lui arrivent aux six mois, et une fois par mois des nouveautés lui arrivent par avion. Là bas, pas de système d’office, ni de réduction de taxes comme au Québec, où la taxe provinciale (TVQ) ne s’applique pas sur les livres ; ainsi, le gouvernement chilien prélève 19% sur les livres importés. Bref, le livre français coûte très cher ! Par exemple, La carte et le territoire de Michel Houellebecq se vend pour la modique somme de 32 000 pesos chiliens, soit environ 65 $ canadiens ! (Le taux de change était à 485 pesos pour un dollar au 19 juillet dernier). Comme le mentionne Madame Morizon, les institutions scolaires qui enseignent le français achètent directement en France, contournant ainsi un intermédiaire. Mais la petite maison de la rue Pasteur, que nous qualifierions ici de chalet suisse, est bien accueillante et très lumineuse.

Café literario. Ce café de Santiago est l’un des endroits où j’ai le plus aimé travailler. En plein centre du parc Bustamante, l’édifice est le jour rempli de lumière grâce aux fenêtres murales sur deux étages. Le plancher de pin, les confortables fauteuils, l’odeur de l’expresso et un atelier de peinture en direct m’ont fait oublier que la personne que je devais rencontrer était maintenant en retard de deux heures. Avec Internet haute vitesse (et des prises pour brancher le portable, Alléluia !), une foule disparate d’étudiants, d’artistes et d’intellectuels viennent y lire le journal ou discuter sous les regards sévères de trois agents de sécurité. Au deuxième étage, ont retrouve une bibliothèque où quelques étudiants travaillent ou scrutent au travers des fenêtres les arbres dénudés du parc.

Argentine

Alliance française de Cordoba. (Uniquement pour l’anecdote !) Je me suis pris de plaisir à aider la coordonnatrice de la bibliothèque à ouvrir des boîtes de livres donnés à l’institution pour les intégrer à la petite bibliothèque. En triant le bon du mauvais, j’ai mis beaucoup de livres au recyclage, pendant que la coordonnatrice m’expliquait que les enfants riaient beaucoup en regardant les Têtes à claques après les cours d’introduction au français. « Au juste, ça veut dire quoi une tête à claques ? » Je n’ai toujours pas trouvé de façon exacte de traduire ça en espagnol. Et je ne sais que penser de cet ambassadeur culturel…

São Paulo, Brésil

Livraria Cultura. J’avais rendez-vous dans un café, au 2073, de l’avenue Paulista, Conjunto Nacional, à São Paulo. Le café est dans une librairie, la plus grande du Brésil : un gigantesque espace de 4300 mètres carrés pour environ quatre millions trois cents mille titres (disent-ils). Trois étages de livres en portugais !

Après avoir quitté Berlin en 1938 pour se réfugier au Brésil à cause du nazisme, la fondatrice, Eva Herz, ouvre la Livraria Cultura en 1947. En 1969, la librairie s’installe à São Paulo ; en fait, elle va s’installer petit à petit dans l’espace du Conjunto Nacional pour finir par occuper six espaces différents : une librairie généraliste où se trouve le café, et cinq plus petites boutiques spécialisées (droit, arts, sciences, littératures et humanités). L’année dernière, la compagnie familiale a inauguré dans le même complexe une petite salle de théâtre (Teatro Herz). Le centre commercial Conjunto Nacional – car c’est vraiment ce que c’est – est particulièrement axé sur la culture, avec sa salle d’exposition, Caixa Cultural, et son cinéma. C’est un lieu fantastique pour flâner et boire un expresso (amer).

Centres culturels. Je n’ai pas vu beaucoup de librairies à São Paulo, contrairement à Buenos Aires où l’on trouve de quoi lire presque à chaque coin de rue. Toutefois, ce qui est épatant du Brésil, ce sont les Centres culturels, de vastes espaces dédiés à la culture. Le Centro Cultural de São Paulo possède une cafétéria, quatre salles de spectacles, des bibliothèques, une connexion Internet Wifi gratuite et une programmation annuelle riche et variée.

Cet édifice de béton, d’acier et de verre, inauguré en 1982, est administré par la municipalité. À la base, l’idée à l’origine de la construction de ces centres était d’apporter aux populations urbaines loisirs et connaissances alors qu’elles n’y avaient pas accès.

Serviço Social do Comércio. Cette institution, fondée en 1946, est l’une des plus importante dans la sphère sociale et culturelle. Chacun des 27 États du Brésil possède ce type de centres culturels financés par une taxe imposée aux commerçants.

Par exemple, le SESC-São Paulo en possède une multitude à travers tout l’État. Celui de Belenzinho, que j’ai visité, vient d’être inauguré en 2010 ; il comprend une piscine, des salles de spectacles, plusieurs salles d’expositions (dont l’une présentait une exposition dédiée aux illustrateurs brésiliens), des gymnases, des bibliothèques ; on y offre en outre des soins de santé et des formations aux plus jeunes comme au troisième âge. Il y a même quelqu’un dans l’ascenseur qui appuie sur les boutons pour vous ! On pourrait retrouver certaines correspondances avec notre Place des Arts, sauf qu’au lieu de s’adresser à une élite, par ses prix et sa localisation, les SESC s’implantent dans des quartiers plus défavorisés pour construire un tissu urbain plus humain.

Enfin, ils essaient : l’État de São Paulo est un labyrinthe d’environ 27 millions de personnes !

* * *

En somme, si vos voyages vous mènent dans ces contrées, je vous recommande ces petits lieux « coups de cœur », particulièrement intéressants pour leur dynamisme, pour les personnes qu’on y rencontre et, bien sûr, pour la possibilité d’y lire sans être dérangé, tout en y buvant un bon café !


13 juin 2011  par Simon Paradis

FRONTIÈRE : Mexique

« La source doit savoir que la mer est remplie de pièges et de monstres, puisqu’elle s’y achemine. »

- Félix Leclerc, Calepin d’un flâneur, p. 131

« Morgado lut cette fois en silence. Le titre était suffisamment éloquent : Fidel Chacón, président honoraire de la Commission pour les droits de l’enfant, assassiné. On avait trouvé le cadavre de cette personnalité à demi enseveli aux abords de la localité de San Felipe, trois jours après que sa disparition eut été signalée. » (Gabriel Trujillo Muñoz, Loverboy, p.12)

Il pourrait s’agir d’un fait divers dans le quotidien La Reforma, un mort de plus comme on en voit tous les jours dans les chroniques mortuaires mexicaines. Celles-ci sont remplies d’histoires dégoûtantes qui pourraient alimenter les plus sanglants polars, en donnant place à un large éventail d’intrigues plus sordides les unes que les autres. Eh oui : la frontière mexicaine est un vaste terrain de jeu pour l’auteur de romans policiers…

Les éditions Les allusifs ont lancé en 2009 une nouvelle collection, « ¾ polar », dont les quatre premiers titres ont été écrits par Gabriel Trujillo Muñoz, résident de Mexicali (ville frontalière avec le sud-est de la Californie), où il enseigne à la Faculté de sciences humaines de l’université locale (UABC-Mexicali). Avec leurs couvertures tachetées de sang – une belle réussite  –, les titres de Trujillo Muñoz nous plongent dans l’horreur de ce Mexique des coups fourrés. Quatre intrigues, Tijuana City Blues, Loverboy, Mexicali City Blues et Mezquite Road, entraînent le défenseur des droits de l’homme à rechercher la vérité des deux côtés de la frontière.

C’est l’inspecteur Morgado qui mène l’enquête, fonçant souvent tête la première – méthode Philip Marlowe. En bon Mexicain, Morgado est toujours sarcastique, comme si tout pouvait toujours aller encore plus mal… Les intrigues, qui se déroulent plutôt dans l’action que dans l’analyse, n’ont rien à voir avec la froide description des meurtres de femmes commis à Ciudad Juárez énumérés dans le 2666 de Roberto Bolaño ; Gabriel Trujillo Muñoz jongle plutôt avec plusieurs mythes et archétypes du Mexique, comme les Indiens, la corruption, William Burroughs, les bordels de la frontière et j’en passe. Ses courts récits ont le mérite de donner un certain romantisme aux histoires horribles qui se déroulent actuellement dans la patrie de Carlos Fuentes… Plus de trente milles assassinats commis depuis 2006 selon les chiffres officiels (les ONG mexicaines parlent de dix mille de plus). Une guerre violente qui détruit le tissu social de cette société millénaire.

Pour lutter contre cette barbarie, le ¡ Ya basta !, slogan utilisé en 1994 par l’EZLN des mayas du Chiapas, a encore une fois résonné dans ce pays traversé par une profonde crise. C’est le poète et journaliste du Proceso, Javier Sicilia, qui l’a reprise le 6 avril dernier dans sa « lettre ouverte aux politiques et aux criminels », écrite après qu’on a retrouvé dans une voiture son fils et six des amis de ce dernier, froidement assassinés après avoir été mutilés et torturés. Ce cri de douleur semble avoir eu un impact important en avril dernier, alors que le 8 mai suivant, la marche organisée partant de Cuernavaca jusqu’au Zocaló de Mexico mobilisait plus de 80 000 personnes. Sans opportunités économiques pour les plus pauvres et les plus jeunes, sans relâchement des hostilités entre les belligérants et une légalisation ciblée des narcotiques au Mexique, on peut se demander si ce mouvement social citoyen parviendra à rétablir un semblant d’ordre, dans cette véritable zone de guerre dont personne ne parle. La principale demande des mouvements citoyens est claire : retirer de la rue les trente mille militaires imposés par le président Felipe Calderón en 2006. Ainsi, dans sa lettre, Javier Sicilia préfère le dialogue à la répression :

« Il n’y a pas de vie sans persuasion et sans paix, écrivait Albert Camus, et le Mexique aujourd’hui ne connaît que l’intimidation, la souffrance, la méfiance, la peur qu’un jour un fils ou une fille d’une autre famille ne soit avili et assassiné. Nous ne pouvons plus accepter, comme c’est déjà le cas aujourd’hui, que la mort ne soit qu’une affaire de statistiques à laquelle nous devrions tous nous habituer. Il est grand temps de rendre sa dignité à notre pays. » (d’après la traduction française de sa lettre ouverte, dans l’édition du 1er juin du Courrier international)

Par ailleurs, dans ce même numéro du Courrier International, intitulé Mexique : Courage, un vaste topo a été réalisé sur les mouvements citoyens de contestation, et sur certaines idées pour venir à bout des Narcos et de la militarisation de la rue mexicaine.

Le Mexique étouffe derrière sa frontière avec les États-Unis. Malheureusement pour eux, aucun héros de roman policier ne règlera ces désordres dignes du Far West. La marche citoyenne doit se rendre au nord du pays, jusqu’à Ciudad Juarez, symbole de toutes les violences. En effet, cette ville a perdu plus de 250 000 personnes, qui ont migré vers d’autres lieux plus cléments. Espérons que ce rendez-vous saura inaugurer une nouvelle ère de paix pour les Mexicains et que Ciudad Juárez saura redevenir foyer révolutionnaire.

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Tijuana city blues, no. 1, Gabriel Trujillo Muñoz, Les Allusifs, coll. « ¾ Polar », 2009, 87 p.
Loverboy, no. 2 Gabriel Trujillo Muñoz, Les Allusifs, coll. « ¾ Polar », 2009, 83 p.
Mexicali city blues, no. 3, Gabriel Trujillo Muñoz, Les Allusifs, coll. « ¾ Polar », 2009, 84 p.
Mezquite road, no. 4, Gabriel Trujillo Muñoz, Les Allusifs, coll. « ¾ Polar », 2009, 161 p.


16 mai 2011  par Simon Paradis

FRONTIÈRE : La définition

« L’ambition est une île dans la mer qui recule à mesure que le nageur avance. »

- Félix Leclerc, Calepin d’un flâneur (p. 175)

La conférence d’Henri Dorion et Jean-Paul Lacasse qui s’est tenue à la Librairie le 28 avril dernier nous a permis de nous faire une certaine idée des frontières réelles et manquantes du Québec. À en croire les auteurs de Québec : Territoire incertain, l’état québécois connaît un véritable déficit de frontière. Selon eux, l’absence d’un organisme gouvernemental qui veillerait à régler les contentieux avec les voisins et citoyens se fait cruellement sentir… De leur état des lieux, il ressort que seule la frontière avec les États-Unis est entièrement bien définie, mesurée et entretenue. La Commission de la frontière internationale a défini cette ligne séparant le Canada des États-Unis aux alentours du 45e parallèle ainsi :

« La frontière peut être seulement une ligne tracée entre deux nations amicales, prises pour acquis par les citoyens des deux côtés. La définition et la délimitation appropriées de la frontière sont toujours aussi essentielles aujourd’hui pour l’application de loi qu’elle était à l’époque de l’établissement de la frontière. Elle empêche les malentendus locaux qui pourraient mener aux conflits. »

La frontière a donc une place utile dans l’organisation des sociétés et de leurs citoyens. Comme point de départ, je prendrai donc cette définition, qui statue que la frontière élimine les contentieux locaux. Qui délimite donc ce qui est permis de ce qui ne l’est pas. Ainsi, la frontière serait vertueuse pour ceux qui la maintiennent en place, et c’est dans ce sens que va l’écrivain et philosophe Régis Debray dans son plus récent recueil, Éloge des frontières, publié dans la collection « Blanche » de Gallimard. Pour la petite histoire, rappelons que Debray fut notamment guérillero aux côtés d’Ernesto Che Guevara en Bolivie, chargé des relations Internationale sous le président François Mitterrand, et plus récemment président du Conseil scientifique de l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (ENSSIB). Éloge des frontières est la transcription d’une conférence donnée en 2010 au Japon, qui portait sur les bienfaits des frontières pour la majorité de la population mondiale. Pour l’auteur, elles sont primordiales, car leur disparition entraîne une perte de repères dans une foule de domaines. Ainsi qu’il l’écrit : « L’indécence de l’époque ne provient pas d’un excès, mais d’un déficit de frontières. » (p. 73)

À première lecture, ce petit essai, tout en métaphores et fleuri de références improbables, nous pousse à une réflexion de fond sur le courant actuel d’ouverture des frontières. En tant que fondateur du courant de la médiologie, Régis Debray étudie « les mystères et paradoxes de la transmission culturelle », soit d’une part les transformations des méthodes de diffusion des connaissances, qui provoquent évidemment des changements dans les mœurs et coutumes des sociétés, et d’autre part, la manière dont les différentes cultures intègrent ces modifications technologiques. Ainsi affirme-t-il que « comme ‘‘ la carte est une projection de l’esprit avant d’être une image de la terre ’’ (Christian Jacob), la frontière est d’abord une affaire intellectuelle et morale. » (p. 16)

En effet, si de « carte » à « image de la terre » il ne semble y avoir qu’un pas, il peut cependant y avoir beaucoup d’ambiguïté si les référents ou les frontières ne sont pas clairement établies par des préceptes moraux. Pour Debray, le tout sans frontière n’est qu’un leurre ; il voit plutôt dans la mondialisation une dilution du potentiel humain.

À l’opposé, Thomas Friedman, éditorialiste au New York Times et triple prix Pulitzer, propose une approche sans frontières de ce monde. Son essai La terre est plate : Une brève histoire du XXIe siècle, qui s’affirme désormais comme un classique, présente de façon efficace la manière dont cette planète s’est « aplatie », grâce aux nouvelles technologies et à quelques changements politiques. Pour ce faire, Friedman expose dix « forces d’aplatissement du monde », la fin du régime soviétique, ainsi que l’apparition des micro-ordinateurs (PC) durant la décennie 80 étant les deux éléments qui vont lancer cet aplatissement sans précédent. Bien que farouche partisan du libre-échange, Thomas Friedman affirme que le monde et les États-Unis ont tout intérêt à s’y préparer, car celui-ci est irréversible :

« Les sociétés développées seront encore plus mises à l’épreuve par les pays en voie de développement. Je m’inquiète parce que la stabilité politique repose en grande partie sur la stabilité économique, et que celle-ci est amenée à disparaître du paysage. Personne n’est à l’abri, ni vous, ni moi, ni Microsoft. Nous entrons dans l’âge de la destruction créatrice dopée par les stéroïdes. Affronter le monde plat sera un défi sans précédent, même si votre pays a une stratégie. Mais si vous n’avez pas de stratégie du tout… » (p. 185)

Les évènements récents survenus au Maghreb nous ont permis de voir une illustration concrète de la fin de cette stabilité. En effet, sa population, en majorité composée de jeunes confrontés à des possibilités d’avancement social nulles, a rejeté le système politique en place depuis des décennies. Ainsi, l’aplatissement du monde rejoint finalement cette partie de l’Afrique, qui veut décidément participer à ce XXIe siècle. Les médias ont d’ailleurs abondamment parlé du rôle du worldwide web dans les révolutions récentes.

Voyons ces autres forces d’aplatissement du monde que décrit Friedman : la seconde est l’arrivée en bourse le 9 août 1995 de Netscape, qui fournissait un logiciel capable de se connecter à tous les réseaux. La troisième serait celle du « workflow », qui permet les échanges de données entre usagers d’un réseau et entre les réseaux. La quatrième force est ce que l’auteur appelle « le téléchargement vers l’amont », soit la mise en commun des informations des usagers via les blogues, les logiciels libres, Wikipédia, etc. Jusqu’ici, cet aplatissement des frontières semble avoir été bénéfique, mais la cinquième force, l’externalisation, entraîne un nouveau modèle économique qui n’est pas sans conséquences pour divers secteurs d’activités des services. Friedman nous explique comment, grâce à l’explosion de la bulle Internet de la fin du XXe siècle, les Indiens ont pu acquérir à faible coût les entreprises américaines en faillites. Ces dernières avaient surinvestis et surimplantés de la fibre optique partout dans le monde. Les Indiens offrent  maintenant des services téléphoniques en tout genre à ces mêmes Américains. La délocalisation des industries en Chine est la sixième force qui a déjà modifié la géopolitique mondiale au profit de l’empire du Milieu. Les septième et huitième forces touchent presque exclusivement aux chaînes d’approvisionnement : le modèle Walmart, qui gère de A à Z cette chaîne, et l’exemple d’UPS, qui non seulement s’occupe de transporter des marchandises, mais offre de synchroniser tous les services des petites entreprises, en réparant par exemple elle même les ordinateurs Toshiba dans ses entrepôts. Enfin, le neuvième est l’arrivée du moteur de recherche de Google, qui fait en sorte qu’où que l’on soit sur la planète, une connexion Internet nous permet d’avoir accès à une infinité de savoirs. La dernière force, la 10e, se nomme pour l’auteur les stéroïdes, soit toutes les innovations qui accélèrent l’aplatissement, comme par exemple la puissance des microprocesseurs.

Bien que tous ces phénomènes semblent nous éloigner profondément d’une certaine humanité, d’une présence physique réconfortante, l’auteur, en bon analyste, ne prévoit pas que l’être humain soit à l’avenir enchaîné devant son ordinateur, au contraire :

Thomas Friedman

« Les êtres humains sont des animaux sociaux qui aiment le contact humain. Par le passé, la vie économique moderne voulait minimiser le contact humain sur le lieu de travail. À l’avenir, quand les services personnels deviendront prédominants, on risque d’assister à un renversement de la tendance, avec pour résultat un moindre degré d’aliénation et une plus grande satisfaction. » (p.149)

La semaine dernière, je suis allé faire une demande de passeport. Cinq langues différentes me venaient aux oreilles dans la salle d’attente du Complexe Guy-Favreau. En décortiquant  ces deux ouvrages, je m’interrogeais sur les bienfaits de leurs approches respectives. De moins en moins de frontières entraîne pour l’un une perte de repères culturels, pour l’autre, un plus grand dynamisme, « une ère de prospérité, d’innovation, et de collaborations exceptionnelles entre les entreprises, les communautés et les individus » (p. 15).  Le choix entre tradition et progrès me semble difficile à faire… Ceux et celles qui parlaient autre chose que l’anglais et le français autour de moi dans cette salle en savent quelque chose. À suivre…

* * *

Éloge des frontières, Régis Debray, Gallimard, coll. « Blanche », 2011, 96 p.
La terre est plate : Une brève histoire du XXIe siècle, Thomas Friedman, Saint-Simon, 2006, 283 p. Une éd. poche est parue dans la coll. « Tempus » de Perrin en 2010.


25 avril 2011  par Simon Paradis

FRONTIÈRE : Le Québec, territoire incertain

« Perdu l’adresse de mon père / Gagné la frontière où je suis / Et les trains filent jusqu’au bout de la terre / Moi sur le quai, tout gris, assis. »

- Félix Leclerc, Calepin d’un flâneur (p. 32)

La frontière est une conception que j’ai toujours particulièrement appréciée. Tout jeune, je me délectais des cartes routières que je déchiffrais comme un copilote efficace. J’anticipais les passages frontaliers avec les États-Unis, me faisant un devoir de paraître en ordre et de ne surtout rien dire sur le carton de cigarettes glissé sous le banc. Un peu plus loin, je levais les pieds lorsque la voiture passait au-dessus d’un chemin de fer. Je collectionnais les épinglettes et les drapeaux de tous les pays et provinces connues. Cet intérêt de collectionneur s’est heureusement atténué avec le temps, sauf bien entendu pour les bouquins, qui délimitent à leur façon, les frontières de ma connaissance littéraire. Et plus je lis, plus il me semble que de nouvelles frontières insoupçonnées apparaissent. Derrière chaque page, il s’en trouve une nouvelle pour m’en apprendre encore. Combien de livres devrais-je lire pour commencer à voir de l’autre côté de la mer ?

C’est pourquoi je désire vous donner rendez-vous à cette nouvelle chronique, FRONTIÈRE, que j’inaugure dans cet espace virtuel qu’est Le délivré, et dans laquelle je tenterai de faire un tour d’horizon de ces frontières qui contraignent ou poussent au dépassement. Si, en premier lieu, celles-ci concernent le plus souvent nos limites personnelles, physiques et mentales – les premières frontières à combattre –, elles peuvent aussi résulter du relief naturel de la planète ou de la volonté des générations précédentes. En effet, nous sommes contraints par des stéréotypes, des préjugés, des idéologies qui nous empêchent de nous épanouir totalement. Je crois fermement que nous avons le devoir comme citoyen de repousser nos frontières, et si je ne peux nommer qu’une façon de le faire, la curiosité est le moyen qui me vient d’abord à l’esprit.

Alors que je me creuse la tête au sujet des frontières, les éditions Septentrion me font parvenir un ouvrage qui me lance sur de nombreuses nouvelles pistes : Le Québec, territoire incertain, d’Henri Dorion et Jean-Paul Lacasse. L’ouvrage fait état de quarante-cinq ans de réflexion sur cette question toujours d’actualité, surtout en temps de campagne électorale fédérale, à savoir : quelles sont les véritables limites du Québec ? Pour tenter d’y répondre, les auteurs font état de deux types de délimitations du Québec : celle, horizontale, touchant aux frontières physiques, et l’autre, verticale, touchant aux compétences relatives à chaque instance gouvernementale. À titre d’exemple, considérons la problématique actuelle du pont Champlain, qu’on doit reconstruire vu sa rapide détérioration. Comme le mentionnent les auteurs, le fleuve St-Laurent appartient au Québec : « […] le lit du Saint-Laurent fait partie du Québec parce que les provinces ont reçu la propriété résiduaire des terres lors du partage constitutionnel de la propriété en 1867 […] (p. 200) »

Dans ce cas, pourquoi le pont Champlain est-il alors une propriété du gouvernement fédéral ? Parce qu’il a été construit par le Conseil des ports nationaux, organisme fédéral ; mais dans les faits, le gouvernement du Québec possède tous les droits pour construire un nouveau pont. Sauf que, toujours selon les auteurs, « le Québec, par exemple, doit demander l’autorisation au gouvernement fédéral avant de construire un pont sur le Saint-Laurent » (p. 204). Donc – enjeu électoral important – la construction d’un nouveau pont sur le Saint-Laurent pourrait servir aussi d’un moyen efficace de sabrer dans des dépenses colossales d’infrastructures et d’entretien du gouvernement fédéral, en refilant la facture et le droit de construire à Québec (à titre comparatif, rappelons que le pont Champlain a coûté, de 1957 à 1966, « 52 millions de dollars en comptant les approches »).

Si cet exemple précis touche aux deux problématiques de délimitation du territoire québécois dont font état Dorion et Lacasse, nous pourrions aussi aborder, de la même façon, ce qui touche à l’exploitation gazière dans l’estuaire du Fleuve, à la limite entre le Québec et le Labrador (où le litige porte principalement sur l’exploitation des ressources), mais encore les questions de la frontière du Nunavut ou de la propriété des terrains de l’Assemblée nationale…

L’intégralité du territoire québécois n’est donc pas uniquement une conception géographique ou un idéal conceptuel du citoyen québécois. D’ailleurs, ainsi que le mettent en lumière les auteurs, la réponse à ce statut du Québec provient essentiellement d’où l’on se situe sur l’échiquier politique : « Est-ce un pays, une partie de pays, un sous-pays, une division administrative, une province, une région ? Est-ce l’assiette territoriale d’une nation, d’un peuple, d’une société dont les dirigeants ne s’entendent pas si elle est distincte ou pas ? (p. 10) »

Comme Dorion et Lacasse le démontrent dans cet ouvrage, cette position inconfortable des limites du Québec est notamment due à la courte durée des mandats politiques. En effet, lorsqu’il s’agit pour le parti au pouvoir de reconduire son mandat ou de retarder une défaite inévitable, souvent une volonté pragmatique prend le pas sur l’idéologie dans les négociations entourant les traités définissant les limites du territoire québécois.

Toutefois, à regarder l’évolution de notre territoire depuis 1895 (Figure 3, page 73), tout porte à croire que nos gouvernements successifs ont su tirer leur épingle du jeu, le territoire du Québec s’étant considérablement étendu depuis la Confédération, toujours plus vers le Nord.

Aujourd’hui, on risque fort d’assister bientôt à une nouvelle colonisation de cette « dimension boréale », étant donné l’explosion de la demande en ressources naturelles. Gageons à cet effet que le Plan Nord de l’actuel gouvernement du Québec entraînera de nombreux débats sur les limites de notre territoire… D’abord entre les québécois (à qui appartiennent le sous-sol et les ressources ? à l’État ? à celui qui les exploite ?), ensuite avec nos voisins immédiats, les Terre-Neuviens et les habitants du Nunavut, et pour finir avec le gouvernement fédéral et les grands fonds d’investissement avides de ressources. La nouvelle frontière à vaincre serait-elle celle du Nord et de l’Arctique ?

Je terminerais sur cette affirmation de Dorion et Lacasse, que le territoire québécois est « le plus imparfaitement délimité de tous les territoires nord-américains (p.146) ». D’un côté, nous pourrions prétendre, en bons entrepreneurs, qu’il n’en tient qu’à nous, Québécois, de prendre ce qui nous revient : si les frontières ne sont pas établies, c’est qu’elles sont là pour être repoussées. De l’autre, nous pourrions penser que des forces extérieures n’ont pas voulu régler les contentieux territoriaux pour pouvoir installer la peur d’une réduction du territoire, pour nous faire rentrer dans le rang fédéraliste lors d’un référendum sur l’avenir du Québec… Bien sûr, je ne me livre ici qu’a des spéculations pour tenter de répondre à cette imperfection de notre territoire « national », sachant pertinemment que les raisons de ce flou territorial sont extrêmement complexes, et à plus forte raison en lisant cet essai passionnant !

Car Le Québec : Territoire incertain touche à tout le spectre de la vie quotidienne en démontrant les répercussions liées à l’enjeu du territoire sur le destin d’un État. Mentionnons que l’ouvrage est accessible à tous, les auteurs ayant pris soin d’exemplifier abondamment le livre, d’annoter chaque référence et de regrouper dans un glossaire toute la terminologie technique. Et profitons de l’occasion pour vous convier à venir rencontrer les auteurs, Henri Dorion et Jean-Paul Lacasse, qui donneront une conférence à la Librairie ce jeudi 28 avril 2011 à 19 heures (réservez votre place !) Ils sauront répondre à vos questions, ainsi qu’aux miennes.

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Le Québec, territoire incertain, Henri Dorion et Jean-Paul Lacasse, Septentrion, coll. « Territoires », 2011, 328 p.



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