Le Délivré

Archive pour le mot-clef ‘Edmond Baudoin’


2 mars 2012  par Eric Bouchard

La peinture est-elle soluble dans la bande dessinée ?

Depuis quelques années, les cinéastes, à la recherche de récits éprouvés, entretiennent un penchant très marqué pour ce que les Américains ont baptisé « biopic », soit le film biographique romancé portant sur un artiste (écrivain, peintre, musicien, comédien…), un produit parfaitement adapté à la logique médiatique actuelle du people… Et force est de constater que, face à l’écrasante mainmise médiatique du 7e art, les autres arts du récit ont suivi la danse, alors que, côté littérature notamment, le genre du « roman biographique » est en plein essor.

À quoi ressemblent ces récits ? On y assiste la plupart du temps à un déroulement canonique de vie d’artiste : l’enfance ingrate, où l’artiste est souvent rejeté ; les années d’apprentissage, la rencontre d’un mentor ; la rébellion contre ce dernier ou ce qu’il incarne ; le stade où l’artiste tente de suivre sa voie, mais est « incompris » ; le déclic ou la grande révélation artistique ; la gloire naissante ; la reconnaissance et le grand train de vie (luxe, sexe et alcool) ; la descente aux enfers ; la mort (violente), oublié de tous ; puis, éventuellement, la postérité. Soit une trame de base où, grosso modo, toutes les personnalités artistiques sont interchangeables ; c’est la figure de l’artiste qui compte.

Le travail du peintre

Mais attardons-nous plus particulièrement aux récits portant sur l’un ou l’autre des grands noms de la peinture, qu’on pense par exemple, pour le cinéma, aux biopics sur Pollock, Frida Kahlo, Vermeer, Modigliani, Klimt, Goya ou Bruegel. De manière générale, si ces récits portent sur des peintres, s’ils se concentrent sur la biographie de ces grands personnages, ils en délaissent souvent l’essentiel : ce qui fait qu’ils sont devenus grands, c’est-à-dire leur art lui-même. En effet, à quoi se résume la représentation de leur travail d’artiste ? À des scènes où l’on voit l’artiste travailler, mais sans voir le tableau en construction, ou à la vue de l’œuvre terminée. Bien normal, me direz-vous : les comédiens jouant les artistes n’ont pas leur talent.

Le seul tableau représenté dans Pablo est un autoportrait du peintre. On a troqué l'oeuvre pour l'artiste...

La bande dessinée n’est pas en reste, alors que ces dernières années nous eûmes droit à des biopics consacrés à Rembrandt ou Gauguin, ainsi que tout récemment au premier tome de Pablo, de Clément Oubrerie et Julie Birmant. Sauf que du côté du 9e art, le « drame » est encore plus patent, alors que l’auteur est lui-même, par définition, un constructeur d’images ; en effet, qui de mieux placé qu’un auteur de bandes dessinées pour représenter d’une manière ou d’une autre le work-in-progress, le produit pictural du peintre, et son évolution ? Sauf qu’à l’instar du cinéma, la bande dessinée se soucie souvent peu de cette dynamique.

Cependant, contrairement à nombre de ces récits se contentant de nous livrer un résumé accéléré des principaux jalons biographiques de la vie d’un auteur, Julie Birmant livre à partir de la vie de Pablo Picasso un récit dense, riche, ne craignant pas de s’attarder, de bien construire les personnages, d’étoffer les contextes et les rencontres. Le style du dessinateur d’Aya de Yopougon conserve quant à lui sa légèreté, sa touche fraîche et vive, ici crayonnée, mais d’une belle lisibilité. Néanmoins, si la mise en couleurs aux douces teintes sombres d’Oubrerie offre de séduisantes harmonies, elle évoque davantage les lumières feutrées d’un Renoir que la fougue criarde du peintre espagnol. Mais même en faisant abstraction de cette idée, on cherchera en vain les traces du travail du peintre dans l’album… Ainsi, le travail de Picasso est doublement évacué, alors qu’en plus de ne pas tenir compte de sa personnalité artistique dans le traitement graphique, son œuvre n’est pas non plus représentée.

Un album inoubliable, mais un conflit logique en couverture : la peinture peut-elle naître du dessin ?

L’image à l’intérieur de l’image

Se dessine alors un des grands paradoxes de la bande dessinée : être un médium fondé sur l’image, tout en avouant bien souvent son incapacité à représenter l’image. Qu’est-ce à dire ? Les images de la bande dessinée supportent la représentation ou l’évocation d’un univers, que celui-ci soit existant ou imaginaire ; mais quand vient le temps d’intégrer à cet univers une image extérieure, produite par quelqu’un d’autre, trop souvent, soit la chose est carrément évitée ou contournée, soit elle s’effectue maladroitement ou laisse une impression de lecture discordante, de décalage malaisé.

Car lorsqu’une peinture, ou une affiche, par exemple, est citée, est matériellement intégrée au sein d’une case, survient une contradiction ontologique. C’est-à-dire que la bande dessinée en vient à bafouer sa propre nature : tout l’univers représenté est dessiné, est restitué à travers le filtre d’un dessin, sauf cette pièce rapportée qui vient révéler l’incapacité de la bande dessinée à la « traiter », et qui de surcroît modifie la perspective du dessin dans lequel baigne cette image, qui paraît alors grossier, décalé, mésadapté. Et, d’un autre côté, si le dessinateur redessine cette image à travers son propre style, l’image rendue ne restera en définitive qu’une copie dénaturée, peu crédible, de l’œuvre originale. En somme, il y a impasse.

Il s’avère qu’une des seules manières dont la bande dessinée ait pu s’en tirer est en construisant un récit autour d’un peintre « fictif ». Là, il semble que l’intégration à la narration d’une démarche picturale soit possible ou crédible, parce qu’elle est inventée à même le système de bande dessinée de l’auteur. Ainsi des personnages de peintres dans Le portrait d’Edmond Baudoin ou Peindre sur le rivage d’Anneli Furmark, deux albums qui proposent à l’intérieur de leurs récits des parenthèses où l’activité créatrice de ces personnages s’inscrit dans la continuité graphique du récit, l’auteur faisant pour ainsi dire œuvre à l’intérieur de son œuvre.

Dans Le portrait, Baudoin permet au lecteur de pénétrer l'espace de la toile... et d'assister à la quête esthétique du peintre.

Un extrait de Peindre sur le rivage. Tandis qu'elle réfléchit à sa vie sentimentale, la peintre, personnage dessiné, est accroupie à même l'image peinte de ce paysage qu'elle est en train de peindre.

Enfin, d’autres auteurs ont proposé de surprenants résultats en tentant justement de fondre leur style dans l’identité picturale d’un peintre. C’est le cas notamment du Serbe Gradimir Smudja, qui dans Vincent et Van Gogh, puis dans Le cabaret des muses, emprunte successivement les personnalités graphiques de Van Gogh, oui, mais aussi de Monet, Lautrec, Seurat… Cependant, Smudja, au-delà de sa virtuosité graphique, confine ses récits au registre d’une fantaisie burlesque plutôt légère, peut-être moins intéressante d’un point de vue signifiant.

Nymphéas, Monet, Lautrec et Van Gogh : Smudja épate. Et cabotine...

À ce chapitre, l’exemple le plus convaincant et le plus spectaculaire est sans aucun doute Salvador Dali de Jean-Michel Renault, Robert Descharnes et Jeanine Nevers. Car dans cet album malheureusement épuisé, le dessinateur Renault a non seulement fondu son style graphique dans celui du peintre espagnol, mais s’est également approprié sa démarche. Ainsi, si le récit biographique auquel nous convie cet ouvrage dévie souvent lui-même dans le surréalisme, la narration graphique de Renault restitue elle-même, d’une case à l’autre, le cheminement de cette « paranoïa critique » chère à Dali. Pour un résultat absolument saisissant… et même, angoissant.

* * *

Pablo, t.1 : Max Jacob, Clément Oubrerie et Julie Birmant, Dargaud, 88 p., 9782205069365*
Le fils de Rembrandt, Robin, 2010, Sarbacane, 303 p., 9782848654003*
Le portrait, Edmond Baudoin, 1997 [1990], L’association, 48 p., 9782909020853*
Peindre sur le rivage, Anneli Furmark, 2011, Actes sud – L’an 2, 2011, 167 p., 9782742792481*
Vincent et Van Gogh (2 tomes), Gradimir Smudja, 2003 et 2011, Delcourt, 72 et 48 p., 9782840559986*
Le cabaret des muses (4 tomes), Gradimir Smudja, 2004-2008, Delcourt, 48 p. ch. 9782756009384*
Salvador Dali, Jean-Michel Renault, Robert Descharnes et Jeanine Nevers, 1998, Olbia, 48 p., 9782719104057

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19 janvier 2011  par Eric Bouchard

x élu Grand Prix d’Angoulême

 À chacune de ses éditions, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême élit un Grand Prix. Cette récompense, ultime consécration au sein de la profession, fait entrer tous les ans un auteur vivant au sein de ce qu’on pourrait appeler le « temple de la renommée de la bande dessinée », alors que celui-ci est nommé président de la prochaine édition ; inutile de dire que le tout suscite invariablement son lot de spéculations jusqu’au dernier jour du Festival, et de coups de gueule suite à l’annonce ! En effet, pourquoi untel plutôt qu’un autre ? À l’invitation de Mathieu Forget, je me suis prêté à l’exercice dans le cadre de l’émission Bédéphilement vôtre, qu’il anime depuis 2007 sur les ondes de Radio-Montréal (CIBL 101,5 FM). Et dans une tentative de cerner la chose, j’ai choisi de m’essayer à trois angles d’approche, que je vous dévoile ici [1].

Le chef Aplusbégalix

1. Approche « Aplusbégalix »

Pour ceux dont la mémoire ferait défaut, Aplusbégalix – nom propre où l’on reconnaît à la fois une équation à inconnues et l’humour « goscinien » – est un personnage du Combat des chefs, qui lance un défi à Abraracourcix dans le but d’annexer son village. Ce colosse, qui se définit lui-même comme un «gallo-romain» (un gallo-pin, diraient certains), vante les vertus de la saine cohabitation avec l’occupant, portant lui-même la tunique et les cheveux courts sous son casque à plumes. Vous l’aurez compris, cette première approche, qui se veut «mathématique», est aussi celle de la voie étrangère. En effet, si on regarde l’historique des Grands Prix d’Angoulême depuis 1999, on peut observer que se dessine une certaine régularité dans la logique d’attribution : un Non-français, deux ou trois Français, un Non-français, et caetera. Considérant que les trois dernières éditions du Festival ont couronné des têtes françaises, le jury des Grands Prix se retrouverait donc cette année confronté à la nécessité d’élire un auteur étranger. Mais de quelle nationalité ?

Depuis l’instauration des Grands Prix, nous avons eu droit à quatre Belges (Franquin en 1974, Jijé en 1977, Morris en 1992 et Schuiten en 2002), un Italien (Pratt en 1988), un Suisse (Zep en 2004) et un Argentin (Muñoz en 2007). Pour un festival qui se veut international, le pays de la bande dessinée brille par son absence ! Donc un Japonais. Mais qui ? Parmi les monstres sacrés encore vivants, Katsuhiro Otomo (Akira) semble s’être détourné du manga au profit de l’anime, et on a suffisamment tourné autour de Jirô Taniguchi, déjà récompensé pour Quartier lointain et Le sommet des dieux. Sinon, malgré toute l’importance historique et stylistique de Yoshihiro Tatsumi (fondateur du gekiga) et Taiyô Matsumoto (probablement l’auteur le plus important de la scène alternative), ceux-ci demeurent fortement marginaux pour le grand public francophone. Chez les auteurs justement plus grand public, on pourrait légitimement songer à Takehiko Inoue (Slam Dunk, Vagabond) pour son audace formelle, Naoki Urasawa (Monster, 20th century boys, Pluto) pour sa maîtrise scénaristique, ou Takeshi Obata (Hikaru no go, Death note, Bakuman), qui amène le genre shônen dans de nouvelles directions… En somme, le choix d’un auteur japonais s’avère un véritable panier de crabes, sans parler de la tâche logistique complexe que représenterait l’organisation de l’édition suivante du Festival sous l’égide d’un président Japonais…

Takehiko Inoue, Naoki Urasawa, Takeshi Obata, Daniel Clowes et Chris Ware

Tournons-nous alors vers cette autre contrée négligée, les États-Unis. Deux seuls Américains – deux monuments ! – ont jusqu’à présent été élus : Will Eisner en 1975 et Robert Crumb en 1999. Et Spiegelman a déjà reçu le Prix de l’album étranger pour chacun des deux tomes de Maüs. Le nom de Daniel Clowes ressort bien sûr, mais à mon avis, ce dernier glisse sur une pente descendante suite à ses débuts fracassants (Ghost world, Like a velvet glove cast in Iron, David Boring) en s’enfermant dans une veine misanthropique qui tourne rapidement à vide (récemment, les décevants Le rayon de la mort et Wilson). C’est donc Chris Ware qui s’impose. Ware est LE nouveau classique, et Jimmy Corrigan est perçu par de nombreux auteurs comme le Graal de la bande dessinée américaine. Pour sa recherche et ses obsessions narratives, pour son travail sur la page et la représentation, pour ses œuvres conçues comme des labyrinthes de mémoire, le travail de Ware sera encore lu et disséqué dans vingt ans, dans trente ans. Il y a clairement une fortune critique, une valorisation symbolique et intellectuelle autour de cet auteur, qu’on songe aux nombreux universitaires qui s’y intéressent ou aux essais qui lui sont consacrés (tel le récent Chris Ware : La bande dessinée réinventée de Jacques Samson et Benoit Peeters). Cependant, j’ai l’impression que son élection susciterait une grogne générale, alors que l’éternel taxage d’élitisme reviendrait en force ! « Chris Ware, c’est ennuyeux et déprimant, la bande dessinée est un médium populaire, gnagnagna… » Bref : pas d’épées et de femmes à demi-nues dans Jimmy Corrigan !

2. Approche « Sauvons les meubles »

Cette approche, celle de la dernière minute, consiste à filer le prix à un « vieux » qui aurait dû l’avoir depuis longtemps avant qu’il ne soit trop tard ! En nomination dans cette catégorie : Hermann, Andréas, François Bourgeon et Edmond Baudoin. [2]

Herman Huppen, Andreas Martens, François Bourgeon et Edmond Baudoin

Hermann, qui a fait ses premières armes sous l’épaule de Greg (avec Dany, Eddy Paape, etc.) est l’un des derniers grands anciens de la période franco-belge classique Tintin/Spirou. Mais plusieurs croient que cet auteur influent ne sera jamais nominé, même s’il le mérite largement, pour s’être fait des ennemis au sein de l’Académie des Grands Prix en ayant un jour dit tout haut ce que beaucoup pensaient du copinage qui y régnait, notamment sur l’octroi des prix à la bande des anciens de Pilote. Hermann, pas reconnu pour sa diplomatie (pensons à l’album Sarajevo-Tango, par exemple), a même dit qu’il refuserait le prix, ne s’investirait pas un instant dans le Festival si on le lui donnait…

Andréas est définitivement une personnalité forte et singulière du monde de la bande dessinée, en plus d’avoir produit une œuvre monstrueuse (une soixantaine d’album en trente ans de carrière), riche et complexe. Cependant, son travail demeure hermétique pour le grand public et l’étiquette du loner lui colle à la peau. De plus, son influence est surtout indirecte : pour un génie comme Marc-Antoine Mathieu, combien de ses suiveurs n’auront reconnu que l’aspect spectaculaire de ses découpages (planches hachées de cases étirées, superposées ou démultipliées), en négligeant leur profonde articulation signifiante au récit ? Car chez Andréas, tout est toujours fait sciemment.

Bourgeon est un autre de ces auteurs qui aura malheureusement, comme André Juillard dans le même registre, entraîné une génération plus ou moins heureuse de clones (pour ces deux auteurs, la collection « Vécu » chez Glénat en étant la triste illustration). Et s’il est revenu en force avec la suite des Passagers du vent, sa série maîtresse, en 2009, alors qu’on a retrouvé avec plaisir le dessinateur scrupuleux, le scénariste-recherchiste et le dialoguiste de talent qui laisse tout le monde derrière, on a néanmoins l’impression que la conjoncture est passée, gâchée par son interminable et douloureux procès avec Casterman : entre les tomes 2 et 3 du Cycle de Cyann, alors que Juillard vient de recevoir le prix, Bourgeon s’efface pour un hiatus qui durera huit ans…

Mon favori pour cette catégorie reste Edmond Baudoin, même si on sent poindre chez lui un certain essoufflement créatif… Le grand poète de la bande dessinée vieillit, et si sa sensuelle approche picturale reste inégalable, toujours aussi envoûtante, on ressent de plus en plus une impression de vide dans ses histoires. Reconnaissons que sa production après Le chemin de St-Jean (2002) est loin d’égaler celle des quinze années précédentes, où Baudoin se trouvait pour ainsi dire perpétuellement en état de grâce, alignant album fort sur album fort (et cueillant au passage quelques récompenses : Meilleur album en 1992 pour Couma Aco, Meilleur scénario en 1997 pour Le voyage et en 2001 pour Les quatre fleuves)… La reconnaissance viendrait-elle lui donner l’appui salutaire ?

Mathieu Sapin, « 50 ans d’Angoulême », L’éprouvette no.2, L’association, p.18-19.

3. Approche « Les astres sont alignés »

Des astres alignés, c’est bien ce dont il est question ; ne perdons pas de vue le caractère divinatoire de l’entreprise qui nous occupe ! Cependant, cette dernière approche, la synchronique, celle qui privilégie justement la conjoncture, sera introduite par une sérieuse mise en garde : récompenser des auteurs « jeunes » peut s’avérer dommageable, ceux-ci ayant souvent tendance à « lâcher » par la suite, comme l’ont illustré quelques cas ces dernières années. Zep (2003) semble avoir perdu la flamme avec Titeuf – les derniers tomes n’ayant définitivement plus le mordant des premiers – et s’est plutôt recyclé – avec talent, il faut le dire – comme scénariste (Captain Biceps avec Tébo, Chronokids avec Stan et Vince). Joann Sfar (2004) fait du Sfar : sur la vingtaine d’albums qu’il a publiés depuis, il s’est peu réinventé excepté avec Klezmer (2005-2007), quoiqu’il soit vrai qu’il lorgne aujourd’hui davantage  vers le 7e art (Gainsbourg, une vie héroïque). Lewis Trondheim (2006) a fortement réduit sa voilure par rapport à sa production pléthorique d’avant (à ce sujet, lire son Désœuvré, paru en 2005), et s’il s’est peut-être racheté avec Omnivisibilis, ne nous aura principalement donné que Les petits riens, une série qui reprend sur un mode comfort zone la veine autobiographique développée avec Approximativement, et un Spirou plutôt moyen (Panique en Atlantique). Dupuy-Berbérian (2008) nous ont-ils donné un bonne histoire depuis Inventaire avant travaux en 2003 ? Et Blutch (2009), s’il est revenu à la bande dessinée avec une suite au Petit Christian en 2008, semble lui préférer le dessin depuis longtemps…

Emmanuel Guibert, Pascal Rabaté et Manu Larcenet

Cela dit, mes trois nominés pour cette catégorie sont Emmanuel Guibert, Pascal Rabaté et Manu Larcenet. D’abord, Guibert a un parcours quasi sans faute. Excepté Brune, son premier album au style hyperréaliste sur lequel il a travaillé cinq ans et qui s’est soldé par un échec commercial, toutes ses œuvres ont laissé des empreintes indélébiles : La fille du professeur, Le capitaine écarlate, Les olives noires. Deux d’entre elles comptent même parmi les plus importantes de la décennie 2000 : La guerre d’Alan et Le photographe. De plus Guibert, renouvelle son approche graphique à chaque nouveau projet, et sa production pour la jeunesse (Sardine de l’espace, Ariol) n’est pas en reste ! Qu’est-ce qu’on pourrait reprocher à Emmanuel Guibert ? Rien ! Il est parfait…

Par contre, Rabaté a peut-être une chaleur, une tendresse que Guibert, plus analytique, possède moins. Car si Rabaté  moque souvent les travers des petites gens, c’est toujours avec affection. « On agace que ceux qu’on aime », comme le dit l’adage, et sa veine satirique, il la suit depuis longtemps ! Son œuvre comporte peut-être quelques albums plus mineurs, mais il ne nous en aura pas moins donné plusieurs bijoux : Les pieds dedans, Un ver dans le fruit, Ibicus, Les petits ruisseaux, Le petit rien tout neuf avec un ventre jaune… En ce sens Pascal Rabaté, en plus d’être un grand metteur en scène, crée aussi une œuvre attachante, ce qui lui donne des points supplémentaires…

Larcenet, quant à lui, est un auteur qui, essentiellement, avec les années, peaufine son approche, s’émancipe : des ses racines punk et parodiques, et de ses influences trop manifestes (je vous avais parlé de son parcours d’auteur ici). Ne négligeons pas non plus qu’il est l’un des rares à fédérer, jusqu’à un certain point, le grand public et celui plus exigeant. Cependant, peut-être est-il encore un peu trop tôt ; en effet, Larcenet réussira-t-il à recréer une série de l’envergure du Combat ordinaire avec Blast, dont un seul tome est paru pour l’instant ? Si on le souhaite, il est encore difficile de poser un jugement sur cette œuvre. Pour cette raison et celles évoquées plus haut, mon choix s’arrête sur Pascal Rabaté.

Et sur l’ensemble ? Personnellement, je choisirais Chris Ware. Mais je doute qu’on le lui donne !

* * *

Évidemment, Angoulême, ce n’est pas que le Grand Prix. Vous pouvez visualiser ici l’ensemble des titres en compétition officielle, et les découvrir de manière plus approfondie en librairie, alors que les titres disponibles au Québec y sont spécialement présentés. Parmi les quelques manquants, signalons-en quatre à recevoir sous peu : deux versions françaises très attendues – Body World de Dash Shaw (Dargaud) et Toxic de Charles Burns (Cornélius), le premier tome de La marche du crabe d’Arthur de Pins (d’après son dessin animé éponyme) chez Soleil, et le retour de Daniel Ceppi avec un nouveau tome de Stéphane Clément (le précédent datait de 2003) au Lombard ; des autres que nous recevrons peut-être un jour, signalons L’homme qui se laissait pousser la barbe du surprenant Olivier Shrauwen (Actes sud / L’an 2) et deux titres (Le syndrome de Warhol et Melo Bielo) chez Desinge & Hugo & Cie, label pas encore exactement diffusé au Québec.

Les favoris de nos libraires sont à repérer à travers leurs tops de 2010, à (re)découvrir ici. Et les vôtres ?


[1] L’article qui suit reprend dans ses grandes lignes les propos tenu à l’émission du 16 janvier, que vous pouvez écouter ou télécharger depuis cette page.
[2] Pour les intéressés, le numéro 93 du magazine BoDoi consacrait un dossier aux « oubliés d’Angoulême ».

 


4 octobre 2010  par Eric Bouchard

Apprendre à lire la bande dessinée

Notre contact avec la clientèle institutionnelle nous place chaque jour ou presque face à une criante nécessité : former des lecteurs ! Et c’est une question systémique, car tant que le corps enseignant ne sera pas en mesure d’effectuer une lecture approfondie de la bande dessinée, celui-ci ne pourra pas non plus inciter ses élèves à le faire. En poursuivant le raisonnement, on pourrait même voir là une certaine forme de censure : comme les bibliothécaires et enseignants se détournent spontanément des ouvrages qu’eux-mêmes ne savent apprécier, l’élève ou le grand public se voient eux aussi ainsi empêchés dans le développement de leurs compétences de lecture. Si la communauté ne peut que se contenter de fast-food littéraire pour se faire les crocs, elle aura du mal à aiguiser ses papilles.

La carte de l’humour

Il y a quelques années, Lewis Trondheim et Sergio Garcia faisaient paraître un fort divertissant ouvrage de vulgarisation intitulé Bande dessinée : Apprendre et comprendre. À l’origine de cette mise en relief, se posait une intention bien précise : « Nous nous sommes un jour rendu compte, après avoir discuté avec bon nombre de personnes – amateurs de littérature, enseignants, prescripteurs… -, que [ceux-ci] étaient bien ennuyés avec la bande dessinée. Celle-ci est très présente dans les librairies, les bibliothèques et les programmes scolaires, mais nombreux sont ceux qui estiment ne pas savoir la comprendre. Notre ouvrage tente d’en recenser les bases d’apprentissage, d’écriture et de lecture. »

Inspiré pour une bonne part des thèses de Scott McCloud, mais aussi de leurs expériences personnelles d’auteurs, cet essai en bande dessinée, avec ses deux auteurs-personnages devisant tel un duo de stand-up comics, confrontant in situ les différents dispositifs formels du neuvième art, séduit par son éloquence et son efficacité. Cependant, s’il s’avère une excellente initiation pour réaliser de manière accessible quelques exercices ponctuels (de création comme de lecture), il répond peut-être moins directement à un souci de pédagogie intégrée.

Réinventer l’acte de lecture

Dans le premier numéro de la revue Formule, un collectif québécois mêlant courtes histoires autour d’un thème et quelques textes théoriques et documentaires, Jacques Samson se posait quant à lui la question « Avec quelles bandes dessinées enseigner la bande dessinée ? » (au collégial, est-il sous-entendu, même si le propos de l’auteur peut largement s’appliquer à presque tous les publics). Sans chercher absolument à y répondre de manière prescriptive, Samson défend surtout l’idée que « l’élaboration réfléchie d’un corpus doit être au cœur d’une pédagogie de la bande dessinée » et que ce corpus doit avant tout être guidé par le souci « d’éveiller le désir et la curiosité des étudiants » en canalisant ce désir « vers des œuvres proposant une démarche opposée à l’usage consommatoire, commode et rapide. » Une mise en garde superflue ?

L’idée est de proposer des bandes dessinées dont le contenu permettra qu’on puisse s’attarder longuement, de les initier à un plaisir de lecture « fondé sur un rapport différent à l’œuvre – et à soi-même – qui sollicite autre chose que l’appétit impulsif, soit le plaisir d’installer son contentement dans la sphère de l’observation ciselée, de la réflexion […] ». De l’affinement de l’attention, précise-t-il, tandis qu’il cite à titre d’exemple le travail d’auteurs tels Chris Ware ou Edmond Baudoin. Car le moyen le plus sûr « pour susciter l’affinement de l’attention – prémisse de l’affinement du goût – chez les étudiants consiste à les placer face à des œuvres qui leur sont franchement étrangères, ou dont le  »mode d’emploi » ne leur paraît pas d’emblée familier, contrairement à la plupart des bandes dessinées de  »consommation » courante. » Réinventer l’acte de lecture, en somme, en privilégiant la diversité et l’imaginaire bande dessinée.

La pédagogie par l’œuvre commentée

Son de cloche similaire chez Yves Sohet, qui, en introduction à son tout récent Pédagogie de la bande dessinée, déplore le fait que les « véritables œuvres d’expression personnelle et de recherche » parues ces dernières années, appelant « une réelle intelligence de la planche et du dispositif de la bande dessinée […], faute d’appareil critique et de relais culturels efficaces, […] demeurent trop souvent peu reconnus, piètrement diffusés. » Or, comme il le souligne, si l’enseignement de la bande dessinée, de son histoire, de ses œuvres marquantes et de son dispositif expressif fait cruellement défaut dans l’univers scolaire, les livres et manuels explorant ses mécanismes ne font bien souvent qu’aligner et commenter des extraits d’œuvres au service de tel ou tel procédé. Bref, que ce qu’il manque à la bande dessinée pour en faciliter l’enseignement critique, c’est un corpus de commentaires d’œuvres comme en bénéficie l’enseignement de la littérature.

Voici donc la tâche à laquelle s’attelle le professeur du Département de communication sociale et publique de l’UQAM, spécialiste de la bande dessinée, et entre autres des œuvres d’Andréas et d’Edmond Baudoin – auteur qu’avait justement convoqué Jacques Samson, et dont la courte histoire 1420406088198, parue originellement dans le collectif L’argent roi (Autrement), sera l’élue de Sohet dans ce qui pourrait prendre les allures d’un manifeste de la lecture commentée. Pourquoi cette œuvre en particulier, pas nécessairement remarquable dans la bibliographie de l’auteur ? Parce qu’avant tout, elle maîtrise pleinement les ressources expressives de la bande dessinée, et qu’accessoirement, sa brièveté (vingt-cinq planches) se prête plus facilement à un exercice didactique.

Cette illustration de la pratique du trait concerne autant le peintre de lettres représenté que l’auteur même de ces cases. C’est aux mêmes traits que le lecteur est confronté et ce n’est donc pas l’effet du hasard si le trait esquissé grâce «au petit doigt sur le support» est également celui de la case qui le contient. En réalité, cette leçon de peinture est, pour nous, une leçon de lecture. Le maître-artisan insiste, par deux fois : «Tu vois ?» et lorsqu’il se tourne vers le garçon, c’est bien le lecteur qu’il regarde en face.

« Cette illustration de la pratique du trait concerne autant le peintre de lettres représenté que l’auteur même de ces cases. C’est aux mêmes traits que le lecteur est confronté et ce n’est donc pas l’effet du hasard si le trait esquissé grâce «au petit doigt sur le support» est également celui de la case qui le contient. En réalité, cette leçon de peinture est, pour nous, une leçon de lecture. Le maître-artisan insiste, par deux fois : «Tu vois ?» et lorsqu’il se tourne vers le garçon, c’est bien le lecteur qu’il regarde en face. » (p. 107)

Philippe Sohet aborde cette nouvelle de Baudoin selon une triple perspective : thématique (le contenu, le réseau de sens du discours, ce que nous propose le texte), expressive (quelle est la stratégie, comment le propos est-il organisé) et modale (le dispositif expressif lui-même, ou comment le discours s’incarne-t-il matériellement). Pour lui, il ne s’agit pas de dresser l’inventaire des ressources expressives du médium, mais bien de « repérer comment elles ont été mises à contribution ici pour épouser et endosser au mieux un récit précis. » Il va de soi que, les deux premières perspectives relevant de traditions académiques littéraires déjà bien ancrées, l’auteur se contentera d’en relever les principaux aspects à l’œuvre ; c’est surtout la dimension modale qui sera approfondie.

Sohet nous livre une lecture en tous points brillante de 1420406088198, ainsi qu’un vaste bibliographie pour qui voudra s’attarder sur un aspect ou l’autre évoqué en cours d’analyse. S’il aurait été possible de lui reprocher d’avoir choisi une œuvre franchement inaccessible (au sens où sa première édition, dans le collectif L’argent roi, est épuisée depuis des lustres, et sa réédition, au sein de la compilation Patchwork (Le 9e monde, 2006), en plus de ne pas respecter la parité des planches, n’a pas été diffusée au Québec),  rappelons que c’est au niveau de l’exercice accompli que Pédagogie de la bande dessinée démontre toute sa pertinence.

Plaisir de l’analyse

Thierry Groensteen qualifie la bande dessinée, cette «collection d’espaces parcellaires», d’art du détail. Et en effet, si on ne peut nier le plaisir ressenti à dévorer l’une derrière l’autre les pages d’une bande dessinée, alors qu’on est emporté par la frénésie d’un récit, c’est souvent à la relecture qu’on se rendra compte de la qualité (ou non) du travail d’un auteur, qu’on découvrira tous ces détails signifiants qui avaient échappé à notre première lecture. Mais encore faut-il savoir les débusquer ! Ne négligeons pas cet autre plaisir, celui de l’analyse, qui souvent devient encore plus gratifiant que le premier.

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Parlant d’Edmond Baudoin, signalons la parution d’un inédit chez Librio, Le marchand d’éponges, sur scénario de Fred Vargas, petit dessert à lire après s’être régalé de Les quatre fleuves (Viviane Hamy) du même tandem, une enquête du célèbre commissaire Adamsberg en bande dessinée…

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Bande dessinée : Apprendre et comprendre, Lewis Trondheim et Sergio Garcia, Delcourt, 2006, 32 p.
«Avec quelles bandes dessinées enseigner la bande dessinée?»,Formule, no.1 : Bears and beers, collectif, Les 400 coups, coll. «Mécanique générale», 2007, pp. 8-12
Pédagogie de la bande dessinée : Lecture d’un récit d’Edmond Baudoin, Philippe Sohet, Presses de l’Université du Québec, 2010, 115 p.

Pour des lectures commentées et/ou pédagogiques de bandes dessinées :

La collection «Classiques contemporains/bandes dessinées» chez Magnard
La collection «La BD de case en classe» du Centre régional de documentation pédagogique Poitou-Charentes



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