Le Délivré

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19 août 2011  par Sébastien Veilleux

Dix livres fétiches : Sébastien Veilleux

Lorsque j’ai dû m’asseoir pour réfléchir aux dix livres qui ont marqué mon parcours de lecteur, des dizaines de titres, d’histoires et de personnages ont revendiqué cet honneur. Je commencerai donc par saluer les grands oubliés de ce palmarès, les Folco, Ellroy, Vian, Laferrière, Hesse et Tolstoï, qui mériteraient tous de figurer dans cette chronique. Ils ont tous été des mentors à un moment ou l’autre de ma vie. Pour ce palmarès, je me suis borné aux livres « coup de poing », à ces lectures dont je ne suis pas ressorti indemne.

Il y a des livres qui vous secouent jusqu’au fond des entrailles. Pour moi, Terre des hommes d’Antoine de Saint-Exupéry est de ceux-là. Le père du Petit prince y raconte ses périples d’aviateur à une époque où voler signifiait encore jouer avec la mort. Alors que l’auteur affronte les montagnes, la mer et le désert, tout le livre converge vers cette phrase ultime : « Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné. » Cette conclusion et le crescendo pour y parvenir sont pour moi une oasis à laquelle je m’abreuve depuis vingt ans.

Voici un roman qui prouve hors de tout doute qu’on peut traiter d’un sujet difficile sur un mode léger, voire comique. Dans L’avaleur de sable, on suit Julien, un paumé encore sous le choc du décès de sa conjointe, qui essaye de reprendre goût à la vie. L’intérêt du premier roman de Stéphane Bourguignon réside dans son ton : les descriptions, souvent hilarantes, sont toujours empreintes d’amertume ; malgré l’humour, la trame demeure sérieuse, voire triste. Peuplé de personnages savoureux et de jeux de mots irrésistibles, L’avaleur de sable et sa suite, Le principe du geyser, forment un duo unique au sein de la littérature québécoise.

Tout le monde connaît Alfred Hitchcock, le maître du suspense, et les passionnés du cinéma connaissent forcément François Truffaut, réalisateur emblématique de la Nouvelle Vague. Bien que leurs films soient aux antipodes, ces deux grands réalisateurs nous ont offert, avec leurs entretiens, l’un des plus beaux ouvrages de référence sur le cinéma. Plus qu’un traité sur le septième art, c’est la rencontre de deux visionnaires, de deux approches totalement différentes et néanmoins complémentaires, le tout livré à travers un échange passionné et respectueux.

Il y a des œuvres tellement simples qu’elles tendent vers la pureté ; ainsi pourrait-on qualifier Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway. Cette histoire d’un vieil homme en pleine mer, seul dans sa barque, livrant un combat sans merci contre un poisson gigantesque, permit à son auteur de remporter le prix Nobel de littérature en 1954. Le récit est si fluide et rempli d’évidences qu’on croirait pouvoir l’écrire nous-mêmes. Erreur. Ce roman presque philosophique sur l’importance de se battre jusqu’au bout, quoi qu’il arrive, témoigne de l’immense talent de son auteur qui rassemblait, dans ce chant du cygne, tous les thèmes qui lui sont chers.

Je me souviens encore de Gil Courtemanche invité à l’émission de Christiane Charrette. Se donnant des airs à la Gainsbourg, il parlait du journalisme avec dégoût. Son premier roman, Un dimanche à la piscine à Kigali, dénonçait à la fois le génocide au Rwanda et l’attitude des médias occidentaux qui, au lieu de couvrir l’événement, sirotaient des cocktails autour de la piscine d’un grand hôtel à Kigali. L’auteur, journaliste à Radio-Canada, avait été témoin de toute cette hypocrisie et son livre allait désillusionner nombre de lecteurs sur les grandes vertus de l’aide humanitaire.

C’est bien connu, la lecture de Sur la route, le premier roman de Jack Kerouac, provoque une irrépressible soif de liberté. La réussite de cette œuvre ne repose pourtant ni sur son écriture, ni sur son intrigue, toutes deux fort simples. Le choc provient de la naïveté même de Jack Kerouac, de sa manière de nous faire découvrir en même temps que lui ces petits patelins poussiéreux, sa désillusion progressive, ses misères de voyageur fauché et, soudain, le choc : l’arrivée à San Francisco, qui bouleverse tout ! Ce sera la découverte d’un mode de vie nouveau : les virées, le jazz, l’abus de drogues, l’éveil de l’esprit et finalement le retour au bercail. On traverse les États-Unis sans se soucier du lendemain, au petit bonheur la chance, ouvert aux expériences nouvelles, quitte à perdre quelques plumes en chemin ; et c’est peut-être là que réside tout l’envoûtement que procure ce roman, dans cette manière de redécouvrir le monde coûte que coûte.

Dostoïevski a signé des romans-fleuves et pourtant celui qui m’a le plus marqué fait à peine 200 pages. Le joueur, c’est l’histoire d’un prolétaire futé qui décide de devenir riche pour gagner le droit de marier une femme issue de la bourgeoisie. Intelligent et débrouillard, il s’élève rapidement dans l’échelle sociale, jusqu’au jour où il entre dans un casino et gagne une fortune à la roulette. Commence alors une descente aux enfers inéluctable. Le talent de Dostoïevski pour disséquer l’âme humaine nous entraîne, tels des funambules, sur la mince ligne qui sépare l’espoir de l’utopie.

Dominique Lapierre et Larry Collins ont écrit deux romans qui mériteraient de figurer dans ce palmarès : La cité de la joie et Cette nuit la liberté. Je me bornerai au second, surtout parce qu’il m’a fait découvrir Gandhi et sa philosophie. Cette nuit la liberté, c’est l’histoire de l’Inde sur le chemin de son indépendance. Véritable mine de renseignements, ce roman historique mené tambour battant nous entraîne dans la pluralité de l’Inde, ses guerres intestines et l’effroyable massacre de milliers de gens au lendemain de la libération, alors que le pays se divisait en deux entités distinctes : L’Inde et le Pakistan.

À la suite de ma lecture de Cette nuit la liberté, je me suis passionné pour Gandhi. Après avoir lu Autobiographie, du Mahatma lui-même, j’ai découvert Gandhi ou l’éveil des humiliés, la biographie écrite par Jacques Attali. Autant vous le dire, j’ai autant eu le coup de foudre pour l’auteur que pour son sujet. Loin de se contenter d’établir une simple chronologie des évènements qui ont mené à l’indépendance de l’Inde, Attali nous fait comprendre les enjeux mondiaux et l’impact de la doctrine non-violente sur la pensée occidentale. Bref, il dresse le portrait complexe d’un homme qui changea la face du monde.

Le livre de l’intranquillité : voici une œuvre singulière qui se déguste lentement, dans laquelle Fernando Pessoa se glisse dans la peau des gens qu’il croise dans la rue, le temps de nous raconter un bref épisode de leur vie. En se basant sur ses observations, l’auteur fait preuve d’une extraordinaire empathie, essayant de comprendre ce que vivent ces gens croisés par hasard. Il en résulte une œuvre sensible, lucide, parsemée de courts textes où la nature humaine est à l’honneur.

Oserais-je mettre ce livre dans mon palmarès ? Eh bien, oui. La synergologie analyse notre langage corporel, ces gestes qui nous trahissent. Je l’avoue : l’ouvrage de Philippe Turchet trône en permanence sur mon bureau ! L’auteur y répertorie les différents gestes, manies, tics, qui trahissent notre pensée malgré nous. Enrichie de graphiques et de dessins illustrant les gestes en question, Turchet y joint également des notes explicatives sur les origines psychosomatiques de ces réflexes inconscients.

* * *

Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry, Gallimard, coll. « Folio », 181 p., 9782070360215
L’avaleur de sable, Stéphane Bourguignon, Québec Amérique, coll. « QA compact », 239 p., 9782764401330
Hitchcock par Truffaut, François Truffaut et Alfred Hitchcock, avec la coll. de Helen Scott, Gallimard, 312 p., 9782070735747
Le vieil homme et la mer, Ernest Hemingway, Gallimard, coll. « Folio », 48 p., 9782070360079
Un dimanche à la piscine à Kigali, Gil Courtemanche, Boréal, coll. « Boréal compact », 283 p., 9782764601693
Sur la route, Jack Kerouac, Gallimard, coll. « Folio », 436 p., 9782070367665
Le joueur, Fedor Dostoïevski, Leméac, coll. « Babel », 240 p., 9782742728213
Cette nuit la liberté, Dominique Lapierre et Larry Collins, Presses Pocket, 765 p., 9782266146937
Gandhi ou l’éveil des humiliés, Jacques Attali, Le livre de poche, 600 p., 9782253125594
Le livre de l’intranquillité, Fernando Pessoa, Bourgois, 610 p., 9782267021776
La synergologie : Comprendre son interlocuteur à travers sa gestuelle, Philippe Turchet, de l’Homme, 303 p., 9782761919036


18 mars 2011  par Chanel De Halleux

Dix livres fétiches : plongée au cœur des 18e et 19e siècles

Il est des livres qu’on survole négligemment, d’autres qu’on apprécie, en toute simplicité, et il est des lectures qui laissent en nous une empreinte indélébile. De ce dernier ensemble, il m’aurait été impossible de retirer uniquement dix titres. C’est pour cette raison que j’ai décidé de restreindre mon choix dans le temps. Pourquoi les XVIIIe et XIXe siècles, me direz-vous ? Parce que dès le début de mon cursus universitaire, ma préférence est allée à la production littéraire de cette période. Si nombre d’entre ces livres sont déjà connus de tous, je gage que d’autres seront des découvertes, et j’espère susciter chez quelques-uns l’envie de les lire.

Mes lectures romanesques ont toujours été ponctuées par d’autres, d’essais littéraires. Cela me permet de mesurer pleinement les enjeux et le retentissement des textes, de les évaluer par rapport au contexte politique, religieux, social ou économique qui a entouré leur production. Histoire de la littérature du XVIIIe siècle de Nicole Masson m’a à ce titre servi de guide pour comprendre le siècle des Lumières. Synthétique mais complet, cet ouvrage offre un bon aperçu des évolutions littéraires, des courants idéologiques du temps, et se distingue par sa mise en perspective historique et son approche interdisciplinaire. Un outil qui m’a accompagnée tout au long de mes recherches et qui a éveillé mon intérêt pour le sujet.

J’ai lu peu de textes aussi pleins d’ironie que Candide ou l’optimisme de Voltaire. Ce conte philosophique en prose narre les aventures rocambolesques du jeune Candide, habitant au château de Thunder-ten-Tronck et qui a été éduqué selon les préceptes de Pangloss, pour qui « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». Cette maxime fait office de refrain dans l’œuvre et devient de plus en plus risible au fur et à mesure que l’histoire avance. En effet, le sort s’acharne sur les personnages. Chassé du château pour son rapprochement avec la belle Cunégonde, Candide assiste aux pires boucheries et échappe de justesse à la mort à plusieurs reprises. Cunégonde est violée, sa famille charcutée, Pangloss attrape la vérole avant d’être pendu… Tous sans exception subissent des sévices invraisemblables. Avec cette exagération délectable propre aux parodies, Voltaire livre une œuvre qui n’est évidemment pas dénuée de morale et dans laquelle émerge l’esprit des Lumières.

Dans la catégorie des écrits autobiographiques, Les confessions de Jean-Jacques Rousseau est sans conteste le livre que j’ai le plus apprécié. Ne nous méprenons pas : si le titre a bien été choisi en référence à l’œuvre de Saint Augustin, l’ouvrage ne possède pas la valeur religieuse inhérente au texte du père de l’Église. Remontant à sa plus tendre enfance, Rousseau nous conte des anecdotes qui passèrent pour scandaleuses au moment de leur publication. Ses péchés moraux et vagabondages libertins sont ainsi passés en revue dans un texte qui s’apparente à la tradition picaresque et aux romans de formation. La deuxième partie du récit adopte un ton bien plus noir. Elle est le reflet d’une peur paranoïaque de Rousseau, persuadé que ses soi-disant amis complotent en vue de nuire à sa réputation : « Les planchers sous lesquels je suis ont des yeux, les murs qui m’entourent ont des oreilles », écrit-il. Mais à côté de ces passages sombres, l’œuvre contient également de magnifiques descriptions lyriques de la nature qui m’ont enchantée. Il naît de ce contraste une certaine poésie.

Avec Corinne ou l’Italie de Germaine de Staël, nous basculons vers le genre du roman sentimental. Oswald, jeune Anglais, voyage en Italie où il rencontre Corinne, une poétesse de génie adulée par ses compatriotes. Immédiatement, c’est le coup de foudre ! Pourtant, éloignés par des mœurs discordantes, les deux amants ne pourront vivre leur aventure sereinement. Car en réalité, bien plus que l’histoire d’amour, c’est la question de l’identité nationale qui apparaît comme centrale dans le roman. Madame de Staël cherche à établir un antagonisme fort entre les caractères européens du nord et du sud, en faisant de ses personnages des archétypes de leurs nations. La morale britannique et la rigidité du personnage d’Oswald se heurtent ainsi à la gaieté, à la sensibilité artistique et à l’imagination exaltée de l’Italienne Corinne. Au-delà de cette question, c’est également un examen de la condition féminine qui est développé au fil des pages. Dénonçant la misogynie d’une société qui déniait toute capacité créatrice à la femme, l’auteure veut faire valoir son droit à exister en tant qu’écrivaine. Bref, Corinne apparaît comme un roman remarquable, qui suscite de nombreuses réflexions.

Les misérables de Victor Hugo est certainement l’un des ouvrages à m’avoir le plus touchée. Les mille cinq cent pages qu’il contient peuvent rebuter, mais dès la première ligne, notre esprit est comme happé, par la forme tout d’abord et par le fond ensuite. L’histoire est celle d’un ancien forçat au grand cœur, Jean Valjean, qui est parvenu à se réintégrer à la société sous les traits du bon Monsieur Madeleine. Autour de lui rôde le policier Javert, qui cherche à tout prix à le renvoyer au bagne pour un vol resté impuni. Il y a aussi Fantine, jeune mère miséreuse, obligée de donner sa fille Cosette à la famille Thénardier qui la traite en esclave. Suite à une promesse faite sur le lit de mort de Fantine, Jean Valjean va recueillir la pauvre enfant et prendre soin d’elle. Les personnages évoluent rapidement : Cosette tombe amoureuse et Jean Valjean est peu à peu exclu de sa vie… On rit, on pleure : tout est réuni dans ce texte pour faire surgir les émotions les plus extrêmes.

Selon moi, il est difficile de se plonger pleinement dans la littérature du XIXe siècle si l’on n’établit pas de rapprochements avec les autres productions artistiques du temps. Car du Romantisme au Symbolisme, des liens étroits se sont tissés entre les hommes de lettres et les artistes, favorisant ainsi l’apparition de mouvements parallèles dans ces deux champs de la création (l’orientalisme, le réalisme ou encore le naturalisme, pour ne citer qu’eux, sont autant des courants littéraires que picturaux). L’aventure de l’art au XIXe siècle, édité sous la direction de Jean-Louis Ferrier, est une somme impressionnante en la matière. Cet ouvrage a atterri dans ma bibliothèque lorsque j’avais seize ans et je n’ai cessé d’y revenir durant mes études. Divisé en cent chapitres correspondant à chaque année, il se distingue par son côté pratique.

Illusions perdues est sans doute l’une des clés de voûte de la Comédie humaine. Considéré comme « l’œuvre capitale dans l’œuvre » par Balzac lui-même, il livre un portrait peu flatteur du milieu journalistique et éditorial dans la France du XIXe siècle. David Séchard vient de racheter l’imprimerie paternelle à Angoulême, lorsque son grand ami Lucien décide de quitter la province pour trouver la gloire à Paris. Rapidement, le désenchantement se fait sentir. Le succès escompté tarde à venir, et l’argent commence à manquer. Désireux d’aider leur ami, David et sa femme (qui est également la sœur de Lucien) se ruinent pour subvenir à ses besoins. Mais à force de fréquenter journalistes corrompus et haute société superficielle, le héros développe un attrait poussé pour le luxe et se perd en chemin. Aveugle aux sacrifices opérés en sa faveur, il relègue au second plan ses anciens proches, qu’il perçoit très vite comme de simples provinciaux méprisables. Il s’agit là d’un texte riche, présentant un grand intérêt romanesque mais aussi une valeur documentaire pour toute personne qui désire se pencher sur l’histoire du livre et de l’édition.

Dans Crime et châtiment de Fédor Dostoïevski, la tension se fait sentir à chaque page. D’un réalisme bouleversant, ce roman monumental raconte le drame de Raskolnikov, persuadé qu’il existe sur Terre des êtres supérieurs pouvant passer outre la morale et les lois. Lorsqu’il se voit forcé d’abandonner ses études pour des raisons financières, il prémédite le meurtre et le vol d’une vieille prêteuse à gage afin d’utiliser l’argent pour le bien de l’humanité. Cet acte horrible serait ainsi racheté par son dessein honorable. Le crime accompli, Raskolnikov se rend pourtant compte qu’il n’est qu’un homme, rien de plus. S’en suit la description des répercussions psychologiques et physiques de l’homicide sur le héros, qui sombre presque dans la folie à force de remords. Au-delà de cette intrigue principale, c’est un foisonnement de situations autour de nombreux personnages qui se donne à lire. Dostoïevski fait de son œuvre le creuset de questions existentielles, et dépeint avec talent la misère de certaines classes sociales russes, ravagées par l’alcoolisme et la prostitution.

Avec Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck, nous retrouvons des traits du théâtre de Tchekhov dont j’ai parlé dans mon précédent article. Surtout connue dans sa version adaptée à l’opéra par Claude Debussy, cette pièce symboliste a pour sujets principaux la décrépitude du royaume d’Allemonde et l’amour impossible entre les deux héros. Au premier acte, le prince Golaud se perd dans la forêt et rencontre Mélisande près d’une fontaine. S’il ne sait rien de cette petite fille apeurée, il décide toutefois de la ramener et de l’épouser, apportant ainsi la promesse de jours meilleurs au château. Mais rapidement, Mélisande crée des liens avec Pelléas, ce qui attise la jalousie de son mari. Sa mission rédemptrice échoue : elle meurt, laissant le royaume dans son état de délabrement. Ce qui me plaît dans l’œuvre de ce dramaturge, c’est que les personnages renvoient toujours à une autre réalité. Dépouillés de toute substance humaine, ils participent à la transformation du théâtre en « temple du rêve », comme le définissait l’auteur. La langue joue également un rôle fondamental dans la pièce : souhaitant atteindre à une « primitivité du langage », Maeterlinck a mis un point d’honneur à utiliser uniquement des termes issus du vocabulaire quotidien. Les mots se chargent d’une grande force et se placent sur le devant de la scène.

L’art nouveau en Europe me fait sortir quelque peu des limites que je m’étais fixées. La période que ce livre recouvre s’étend en effet sur les premières années du XXe siècle, mais je tenais malgré tout à lui réserver une place au sein de cet échantillon, afin d’évoquer un art dans lequel j’ai baigné depuis que je suis toute petite. De plus, c’est pour moi l’occasion de rendre hommage à son auteur, Roger-Henri Guerrand, que j’ai eu l’honneur de connaître, trop tôt cependant pour pouvoir mesurer l’étendue de son intelligence. Il est l’un des premiers à avoir réhabilité le « Modern Style », longtemps mal jugé et délaissé par les historiens d’art. Grâce à son ouvrage, nous apprenons tout de l’évolution de l’art nouveau et nous en discernons mieux les traits essentiels : son caractère industriel, sa volonté décorative, ses formes et motifs empruntés à la nature et enfin son désir de mettre sur pied un art social, utile au peuple. Roger-Henri Guerrand fait preuve d’une grande maîtrise de la langue et d’une connaissance impressionnante du sujet, ce qui lui a permis de composer un essai accessible à tous, l’un des plus aboutis qu’il m’ait été donnés de lire.

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Histoire de la littérature française du XVIIIe siècle, Nicole Masson, Honoré Champion, coll. « Unichamps essentiels », 212 p.
Candide ou l’optimisme, François-Marie Arouet dit Voltaire, Hachette, coll. « Les classiques Hachette », 223 pp.
Les confessions, Jean-Jacques Rousseau, Gallimard, coll. « Folio classique », 858 p.
Corinne ou l’Italie, Germaine de Staël, Gallimard, coll. « Folio classique », 632 p.
Crime et châtiment, Fédor Dostoïevski, trad. d’Élisabeth Guertik, Le livre de poche, coll. « Classiques de poche », 625 p.
Les misérables, Victor Hugo, Flammarion, coll. « Garnier Flammarion », 3 vol.
Pelléas et Mélisande, Maurice Maeterlinck, La Renaissance du livre, coll. « Espace Nord », 130 p.
Illusions perdues, Honoré de Balzac, Flammarion, coll. « Garnier Flammarion », 664 p.
L’aventure de l’art au XIXe siècle, Jean-Louis Ferrier (dir.), Chêne, 928 p.
L’art nouveau en Europe, Roger-Henri Guerrand, Perrin, coll. « Tempus », 264 p.


7 janvier 2011  par Simon Paradis

Dix livres fétiches : Mes cinq dernières années (et un peu plus)

Quelle difficulté que de choisir uniquement dix titres… Ma sélection est donc un peu plus élargie et présente trois catégories : Antiquité, Histoire contemporaine et Homme VS Nature. Pourquoi ces thèmes ? Si l’histoire me passionne depuis que je suis petit, ce n’est qu’au baccalauréat que je m’y suis plongé ; à ce moment, l’histoire contemporaine s’est rapidement imposée comme sujet de prédilection : le XIXe siècle avec ses révolutions et ses découvertes scientifiques, et le XXe siècle pour la montée des démocraties et la Guerre froide. Le goût pour l’Antiquité, cette période riche en textes de qualité et en réflexions pas si éloignées de nous, est venu sur le tard, comme je l’expliquerai ci-après. Enfin, le voyage m’a toujours passionné, et la rencontre de l’homme et de la nature fait partie pour moi de ce voyage. Que ce soit face à la mer, aux montagnes ou à la chaleur, chaque voyage pousse nos limites et c’est de ces limites dont parlent ces romans.

ANTIQUITÉ

Il y a plusieurs années, au moment où je débutais mes cours d’histoire à l’UQAM, la période de l’Antiquité m’ennuyait profondément. J’y préférais les batailles et les récits diplomatiques du XXe siècle, jusqu’à ce que je découvre un auteur : Plutarque. Ayant eu par la suite l’occasion d’effectuer un cours d’histoire romaine à Mexico, je passais mes mercredis après-midi à lire ses Vies parallèles (la bibliothèque de l’UNAM possède de nombreux auteurs en édition de luxe…) à la terrasse d’un café de la rue Madero. Vies parallèles compare les hommes grecs aux hommes romains, comme Alexandre à César, dans un descriptif de faits et d’actions. Dans cette lecture loin d’être facile, on peut se perdre dans les grades de la hiérarchie romaine, mais l’évocation de ces vies d’aventures et légendaires m’a lancé dans une suite de lectures enrichissantes sur cette période.

Mémoires d’Hadrien est certainement le roman qui m’a le plus fait réfléchir. Hadrien, au milieu de la cinquantaine, ressasse les grandes étapes de sa vie. Assis dans le jardin d’une villa italienne, il prend connaissance de son corps et de la vie qui le délaissent tranquillement, le faisant rêver aux joies équestres, aux saveurs de la table, aux couleurs de la mer, à ses amours et à la gloire des batailles – toutes ses expériences qui rejoindront pour toujours le silence de la nuit. Hadrien dirige l’Empire romain à son apogée en grand homme civilisé, cherchant le meilleur pour les citoyens de l’empire. Il n’est pas de ces hommes qui gouvernent pour eux : Hadrien perçoit sa situation de chef suprême comme un devoir de bien servir. Cette attitude d’arbitre teinte ce roman d’une touche d’humanisme. Et que dire de cette plume superbe de Marguerite Yourcenar !

Julien est écrit sous la forme d’un roman épistolaire, soit un échange de lettres entre les philosophes Priscus et Libanios. Ce dernier veut publier une biographie du défunt empereur Julien trente ans après sa mort. Même s’il dépeint l’époque où s’éteignent lentement les préceptes de l’âge d’or de la philosophie grecque, le roman est d’une profonde modernité. Julien, grand admirateur de Platon et de Plotin, rejette le dogmatisme et les manipulations du christianisme naissant : la fin des cultes païens signifie pour lui la fin de la célébration de la vie, pour idolâtrer uniquement la mort. Gore Vidal, qui n’est pas le premier venu, s’attarde à ce sujet avec sérieux et avec une grande érudition. Julien est un très grand roman qui touche beaucoup plus à la philosophie et à la grandeur des hommes de ce temps qu’aux batailles et aux mœurs.

HISTOIRE CONTEMPORAINE

Voici trois ouvrages de factures complètement différentes, mais dont les auteurs possèdent tous une maîtrise incroyable de leurs sujets respectifs. Bon, je l’admets, ce sont trois énormes briques ; disons… un an pour lire les trois ? Dans un premier temps, un récit de voyage dans l’Europe de la fin du XXe siècle. Geert Mak effectue un aller-retour dans la mémoire de ce siècle, chaque fois qu’il arrive dans une ville qui a marqué cette époque. Ensuite, un drôle de personnage, Pancho Villa et derrière, la Révolution mexicaine. En terminant, l’histoire occidentale (principalement) depuis la Renaissance présentée par l’économie, tout le quantifiable. On y comprend que les décisions politiques n’influent pas nécessairement l’avenir d’une société.

« La modernité n’aura jamais usé les choses si vite. » Dans Voyage d’un Européen à travers le XXe siècle, Geert Mak pose cette réflexion lorsqu’il compare les aqueducs romains aux titanesques chemins de fer qui, d’un coin reculé d’Europe, n’auront servi que vingt-cinq ans. À travers les témoignages des gens qu’il rencontre sur sa route, Geert Mak remonte le passé pour comprendre ce qui a dérapé, comprendre l’Europe d’aujourd’hui dans ce XXe siècle contrasté. Pendant un an, il a parcouru son continent : parti d’Amsterdam en janvier 1999, il termine son voyage à Rotterdam en décembre. Il s’agit bel et bien d’un récit de voyage, mais sur cent ans. L’architecture et les gens lui inspirent un récit historique qui retrace ces mêmes lieux à des époques différentes. On y rencontre le petit-fils de Guillaume II, on apprend le destin tragique des républicains espagnols dans les Pyrénées, ainsi que le fait que l’Europe multiculturelle n’existe pas à Bruxelles. Les analyses historiques de ce véritable écrivain sont irréprochables, et il sait doser les anecdotes et les faits. D’une grande pertinence alors que s’éloigne cet houleux vingtième.

« Mais où est Pancho Villa ? » Cette question, combien de fois ses ennemis se la sont posée, pour finalement retrouver le révolutionnaire dans leur dos… Mis hors-la-loi dès l’âge de seize ans, ce mexicain appartient à cette classe de personnages qui n’a jamais eu rien pour lui, sauf les talents indéniables qui en ont fait le général révolutionnaire le plus craint de tous. Les contes et légendes sur ce véritable héros mythologique sont aussi nombreux que les batailles qu’il a livrées durant la Révolution mexicaine. Paco Ignacio Taïbo II a écrit Pancho Villa : Roman d’une vie pour nous aider à y voir plus clair, critiquant les nombreux histoires et récits qui ont pullulé durant le XXe siècle. Pancho Villa n’a certainement pas aidé ses biographes en forgeant lui-même sa légende, souvent par méfiance (il ne dormait presque jamais au camp et revenait seulement à l’aube), d’autres fois par amusement, et souvent par propagande (à la guerre, la désinformation est une arme importante !), mais l’auteur réussit à construire une histoire cohérente de cette opulence d’informations, tout en développant ses interrogations lorsque les informations ne sont que fragmentaires.

L’hégémonie américaine est maintenant remise en question plus que jamais par une montée de la Chine comme première puissance économique. Il y a déjà vingt ans que Paul Kennedy a esquissé les grandes lignes de ce déclin relatif. En 1988, la v.o. de Naissance et déclin des grandes puissances eut l’effet d’un cataclysme aux États-Unis. L’intérêt du livre n’est toutefois pas dans sa conclusion, mais dans l’étude de la montée et de la chute des empires. De 1500 à 1991 (l’auteur a retouché son texte après la chute de l’empire soviétique), Paul Kennedy scrute à la loupe les données quantifiables pour établir des lignes claires, et conduire une analyse basée principalement sur les données économiques. Le simple jeu des politiciens n’est pas un facteur déterminant sur le cours de l’histoire des civilisations. Par contre, la quantité de ressources disponibles, le potentiel humain, la division du territoire ou la production industrielle sont les éléments clés qui déterminent la naissance ou le déclin des grandes puissances. Ce livre est un incontournable dans la compréhension de l’histoire occidentale depuis la Renaissance.

HOMME VS NATURE

La littérature est intimement liée à l’exploration, à la curiosité et au surpassement de nos propres limites, de nos peurs. Chacun de ces cinq ouvrages raconte un peu de ces trois idées. Les deux premiers, La Théorie des cordes et Prochain épisode, nous poussent dans le subconscient de l’Homme. Jusqu’où nos nerfs peuvent-ils nous porter ? Enfin, les trois derniers mettent directement l’Homme dans la Nature, qu’il affronte la jungle amazonienne, la cordillère des Andes ou la steppe de Patagonie.

Utiliser la célèbre Théorie des cordes pour construire un roman est brillant. Le faire avec un rythme soutenu, haletant et sans nous perdre dans un méandre de technicités est une véritable prouesse. Les repères scientifiques, saupoudrés avec parcimonie par José Carlos Somoza, ajoutent de la profondeur au suspense. La Théorie des cordes est très près du roman d’espionnage, à la limite de la science-fiction et puise abondamment dans la psychologie. De cette ambiance glauque, on retient des personnages bien construits, attirants et qui auraient pu, tous et chacun, former le noyau d’un roman distinct. L’intrigue défile en quelques pulsations d’un atome de césium, sans longueur, cruelle. Chaque fois que la vitesse semble se réduire, une bribe d’information nous est jetée, pour nous nourrir jusqu’au prochain chapitre. Peut-on vraiment comprendre le passé ? Peut-on l’oublier ? Pour Elisa Robledo, tout comme pour le lecteur, l’aventure est inusitée et terrifiante.

Folie et délire paranoïaque dans un paysage bucolique helvète. Dans Prochain épisode, un esprit tordu emprisonné pour ses activités séditieuses, qui écrit un roman d’espionnage pour ne pas sombrer encore plus profondément dans cette folie. Il poursuit donc en Suisse un présumé agent ennemi qui se fait passer pour un spécialiste de Scipion l’Africain (encore l’Antiquité). La prose d’Hubert Aquin allie une minutieuse justesse à un sens aiguisé de la description. Il faut d’ailleurs aller consulter les notes de références en fin de texte pour bien saisir certaines allusions à l’histoire du Québec.

Pour on ne sait quelle raison, Julio Popper, roumain polyglotte, a abouti en Patagonie ; depuis, il y dirige une mine d’or d’une main de fer. Dans ce dernier refuge des hommes, toutes les nationalités se rencontrent, mais les dialogues se font rarement avant les coups de Remington. En cette fin de XIXe siècle, les légendes et les mythologies amérindiennes sont encore bien vivantes, et Popper est l’un des rares à leur accorder de l’importance. En basant Cavalier Seul sur une histoire véritable, Patricio Mann construit une superbe fable autour de ce personnage et sur l’imaginaire des terres du Sud. L’auteur parle entre autres de la culture Selk’nam, du voyage de Ferdinand de Magellan autour du monde et d’une librairie de Bucarest, qui forment un ensemble diversifié et merveilleux. Une histoire complexe sur un solide fond d’érudition, de connaissance du monde, de paléontologie, d’art, de géographie, de connaissances maritimes, d’histoire et d’anthropologie.

Au fin fond de l’Amazonie colombienne, un dentiste arrache les dents sur le quai, à la descente du bateau. Un vieux range son dentier après chaque repas pour ne pas l’user trop rapidement. Qu’arrive-t-il lorsqu’on nous retire tous les outils que nous avons fabriqués ? Dans l’Amazonie, la mort est certaine si on ne connaît pas la Nature, comme les Shuars. C’est ce que vous découvrirez dans Le vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda

Terre des hommes décrit probablement les expériences les plus périlleuses que j’ai lues. Antoine de Saint-Exupéry raconte dans ce roman les aventures des pilotes de l’Aéropostale française, qui transportent le courrier entre la Métropole, l’Amérique du Sud et l’Afrique. Crash ! «L’homme se découvre face à l’obstacle», déclare-t-il dès les premières lignes, «chose qu’il ne fait pas dans les livres». Il y a cette fraîcheur du journal de bord, des grands espaces pour réfléchir au peu de mots que le pilote à besoin pour exprimer cette Terre des hommes.

* * *

Vies parallèles, Plutarque, Gallimard, coll. « Quarto », 2291 p.
Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar, Gallimard, coll. « Folio », 364 p.
Julien, Gore Vidal, Seuil, coll. « Points », 736 p.
Voyage d’un Européen à travers le XX e siècle, Geert Mak, Gallimard, coll. « Le Promeneur », 1057 p.
Pancho Villa : Roman d’une vie, Paco Ignacio Taibo II, Payot, 944 p.
Naissance et déclin des grandes puissances, Paul Kennedy, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot », 752 p.
La théorie des cordes, José Carlos Somoza, Actes Sud, coll. « Babel », 600 p.
Prochain épisode, Hubert Aquin, BQ, 289 p.
Cavalier seul, Patricio Mann, Phébus, coll. « Libretto », 280 p.
Le vieux qui lisait des romans d’amour, Luis Sepulveda, Seuil, coll. « Points », 120 p.
Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry, Gallimard, coll. « Folio », 181 p.


26 novembre 2010  par Morgane Marvier

Dix livres fétiches : Mon parcours polar

Notre Salon Le crime est à la page a été officiellement lancé hier soir. La Librairie Monet, ou du moins sa salle d’exposition, arbore maintenant la couleur noire, et Le délivré se penchera sur la question au cours du mois de décembre, sous différentes facettes. Et c’est moi qui me lance la première, puisqu’il paraît que je suis la « Madame Polar » de la Librairie ! Ce n’est pas que je sois la seule à en lire (d’ailleurs, beaucoup de mes collègues viennent voir du côté mauvais genre assez souvent), mais c’est certain que je suis celle qui en dévore le plus, ça devient boulimique…

Pour l’occasion, j’ai eu envie de me lancer dans le même exercice que mes collègues Éric et Rhéa, en vous présentant pour ma part les dix polars qui m’ont influencée en tant que lectrice et qui ont fait de moi une passionnée du genre. Ils ne sont peut-être pas tous excellents au niveau littéraire – et je ne relirai probablement pas ceux du début avec autant de plaisir -, mais ce sont eux qui m’ont ouvert au roman policier, qui m’ont fait découvrir un genre qui aujourd’hui est devenu un peu plus qu’un simple divertissement pour moi.

On commence par la Bibliothèque Verte (eh oui, jeunesse oblige) et l’héroïne de Caroline Quine avec Alice et le carnet vert. Alice Roy (Nancy Drew, en anglais) a dix-huit ans, une voiture, un copain et elle est détective privée : de quoi faire rêver à une indépendance prochaine ! Avec ses deux amies, Marion et Bess, elle se lance dans des enquêtes qui pourraient parfois mal tourner. Mais rassurez-vous, nous sommes dans la Bibliothèque Verte et tout finit bien à la fin.

Difficile de lire du roman policier sans être passée tout d’abord par la case Agatha Christie. Ah, Hercule Poirot et ses fameuses cellules grises ! Le polar à l’anglaise, avec peu de sang mais du thé et des scones à volonté ! C’est peut-être Le meurtre de Roger Ackroyd qui m’a le plus marqué. Impossible de vous dire pourquoi sans dévoiler la fin – ce qui serait terrible pour un policier -, mais disons simplement que ce roman m’a appris qu’on pouvait jouer avec les codes du genre et faire un pied de nez au lecteur en le surprenant mais sans le décevoir.

Lorsqu’on est adolescent, on aime bien se faire peur. En tout cas, moi, j’aimais ça. Et Mary Higgins Clark est passée maître dans l’art du thriller. Une jeune femme en détresse, du danger, de la peur, un sauveur (si possible, beau…) De quoi passer des nuits blanches sous la couette, lampe de chevet allumée, pour finir avant le matin La clinique du docteur H. Clark m’a embarqué dans un monde qui paraissait bien loin pour une adolescente française, mais c’est aussi pour cela que c’est tellement bon : on peut retrouver son bon vieux chez-soi le lendemain matin.

Le roman policier, pour beaucoup, cela a un léger accent américain. Michael Connelly avec Le Poète a marqué beaucoup de lecteurs, dont moi. La recherche de la vérité sur la mort de son frère va mener le journaliste Jack McEvoy à découvrir une véritable série de meurtres de policiers. Probablement mon premier tueur en série en littérature si on exclut les divers ogres et barbe-bleue ! Et ce titre est toujours une référence du genre.

Mais le tournant absolu, la grande claque définitive, c’est James Ellroy qui me l’a donné avec Le Dalhia noir. Je me souviens encore les heures nocturnes à lire, l’horreur des meurtres racontés, la corruption de tous et l’immense plaisir provoqué par l’écriture brute et violente. On ne sort pas indemne de cette lecture, pas plus que de celle des autres titres d’Ellroy ; on comprend mieux le monde. C’est un réveil plutôt agressif mais tellement nécessaire. Le polar devient un instrument de description d’une réalité et de critique sociale. C’est là que j’ai définitivement été harponnée.

Et puis il y a eu le polar français aussi, avec Fred Vargas et L’homme aux cercles bleus. J’ai tout de suite aimé sa touche de fantaisie, le côté excentrique de son héros Adamsberg, qui s’éloignait du détective hard-boiled américain tout en restant pourtant totalement dans le roman policier. L’enquête était là, mais plus proche de notre réalité, sans toutefois y être vraiment.

La découverte suivante fut latino-américaine, et plus précisément mexicaine avec Paco Ignacio Taibo II (et j’en donne un aperçu ici). Je crois en avoir dévoré au moins trois d’affilée, en commençant par Jours de combat, qui marque ma rencontre avec Héctor Belascoarán Shayne, le détective borgne et boiteux. C’est avec lui que j’ai compris que le polar pouvait aussi être déjanté, un peu fou. Qu’il pouvait être le moyen de découvrir une société, de parler politique et de rêver à un monde meilleur. Comme Ellroy mais d’une autre manière, il m’a appris à me replacer dans un contexte, à mieux réfléchir, à voir plus loin que mon petit bout de vie.

Je crois que je ne peux pas faire l’impasse sur Ian Rankin et Rébus, son détective bourru que j’ai découvert dans L’Étrangleur d’Édimbourg. Il est le premier qui m’a donné le goût des enquêteurs obstinés, talentueux, terriblement seuls et légèrement alcooliques (je suis sûre que d’autres noms vous viennent tout de suite à l’esprit). Rankin a aussi une telle manière de décrire la ville d’Édimbourg qu’on y sent la pluie, l’odeur du fish and chips et celle des pubs enfumés. Ce sont les polars qui me disent dans quel monde je vis, la réalité de ceux qui se sont perdus et la violence quotidienne de notre société.

Mo Hayder, de son côté, nous éloigne totalement de notre ordinaire. Avec Tokyo, elle nous plonge dans l’horreur absolue, petit bout par petit bout, jusqu’à ce que le récit dépasse tout ce qu’on pouvait imaginer. Et pourtant, elle aussi ne fait que nous dire de quoi l’homme est réellement capable puisqu’elle parle des exactions qu’ont commises les Japonais pendant la guerre. Les femmes en polar ont vraiment l’imagination noire…

J’admets que je triche un peu sur mon dernier choix, puisque je ne l’ai pas lu en entier (heureusement !) et que ce n’est pas vraiment un polar non plus. Néanmoins, il marque ma plongée définitive dans le grand bain du roman policier. Il s’agit des deux gros volumes du Dictionnaire des littératures policières, dirigé par Claude Mesplède chez Joseph K. C’est cet ouvrage qui m’a fait me rendre compte à quel point ma connaissance du genre était infime et combien j’avais envie d’en apprendre davantage. L’acheter a été pour moi une façon de dire « Bonjour, je m’appelle Morgane et je suis fan de polar. » C’est la bible du genre, autant pour lire sur les auteurs qu’on connait déjà que pour découvrir ceux qu’on va lire bientôt.

Et puis comme le dit si bien Daniel Pennac dans sa préface : «  Ce dictionnaire si minutieusement achevé est un roman sans fin. »

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Voilà donc dix livres ou auteurs qui ont dessiné ma direction de lectrice. En tout cas, les dix qui m’apparaissent maintenant car je suis sûre que d’autres que j’aurais pu nommer également me viendront dès demain. Et puis, il m’aurait fallu citer tant d’autres auteurs qui constituent ma bibliothèque pour la rendre plus noire encore, comme James Sallis, Jo Nesbo, Craig Johnson, Jean-Bernard Pouy, Jean-Claude Izzo, R.J. Ellory, Arnaldur Indridason, André Marois, Daniel Pennac et j’en oublie.

Mais on voit à travers ces dix livres ce qui m’attire tant dans ce genre littéraire : sa capacité à me faire déconnecter de mon quotidien, à m’emporter dans un autre monde à la fois angoissant et passionnant. En même temps, c’est aussi parce qu’il décrit une réalité sociale et humaine qu’il m’intéresse. J’aime qu’un auteur s’en serve pour critiquer le monde qui nous entoure, pour montrer la noirceur de l’âme humaine tout autant que le courage en chacun de nous, et qu’il me fasse réfléchir sur la notion de justice. En fait, le polar me permet de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons, et ce n’est pas rien finalement.

Tout ça en partant d’une détective de dix-huit ans avec une voiture !

* * *

Alice et le carnet vert, Caroline Quine, Hachette jeunesse, coll. « Bibliothèque Verte », 185 p.
Le meurtre de Roger Ackroyd, Agatha Christie, diverses éditions.
La clinique du docteur H, Mary Higgins Clark, Le livre de poche, 311 p.
Le poète, Michael Connelly, Seuil, coll. « Points », 565 p.
Le Dahlia noir, James Ellroy, Rivages, coll. « Rivages-Noir », 504 p.
L’homme aux cercles bleus, Fred Vargas, Viviane Hamy, coll. « Chemins nocturnes », 213 p.
Jours de combat, Paco Ignacio Taibo II, Rivages, coll. « Rivages-Noir », 266 p.
L’Étrangleur d’Édimbourg, Ian Rankin, Le livre de poche, 285 p.
Tokyo, Mo Hayder, Presses de la cité, coll. « Sang d’encre », 429 p.
Dictionnaire des littératures policières (2 volumes), Claude Mesplède (dir.), Joseph K, 1088 p. ch.


25 octobre 2010  par Rhéa Dufresne

Dix livres fétiches : Mes classiques en album

Il y a peu de temps, mon collègue du côté de la bande dessinée signait un papier intitulé Dix livres fétiches. Trouvant l’idée bien intéressante, j’ai décidé de m’en inspirer et de vous présenter mon Top dix du classique en album. On voudrait tant avoir lu les grands classiques, mais la production littéraire étant plus qu’abondante, même un lecteur compulsif n’arrive pas  à suivre le rythme et à tout lire, alors imaginez le temps qu’il reste pour les classiques… L’album présente alors un compromis plus qu’intéressant et, dans la plupart des cas, une occasion d’initier les plus jeunes lecteurs à toutes ces histoires merveilleuses qui sont, très souvent, à l’origine de celles que nous lisons aujourd’hui.

À tout seigneur, tout honneur : mon coup de foudre avec les classiques en album, je le dois  au grand Barbe-Bleue. Ce classique de Charles Perrault n’en est pas à sa première reprise, mais celle-ci est vraiment exceptionnelle. Chacune des illustrations de Quarello est un tableau ; les couleurs sont magnifiques, on oscille constamment entre lumière et mystère, et la perspective est particulièrement bien exploitée. Il est ressort un effet de grandeur et de majesté qui dépasse largement le format de la page. On est sans cesse pris d’une irrésistible envie de caresser les pages et de revenir en arrière pour mieux sentir toute l’atmosphère et la tension qui règnent dans cet album.

Autre grand homme, mais de tempé-  rament tout à fait opposé : Sherlock Holmes. Dans L’aventure du Ruban moucheté, le grand détective est fidèle à lui-même et entraîne son cher Watson dans la campagne anglaise afin de résoudre un autre mystère. Encore une fois, le format de l’album joue pour beaucoup dans le plaisir de lecture. Christel Espié nous fait même le cadeau de quelques doubles pages sans texte qui nous ménage une petite pause lecture, juste ce qu’il faut pour assimiler les indices et tenter à notre tour de démasquer le criminel sans scrupule.

J’ai déjà parlé du Cyrano de Taï-Marc Le Thanh (voir Petits formats, grands plaisirs), mais il est absolument inconcevable qu’il n’apparaisse pas à nouveau puisqu’il est question de classiques et que celui-ci est incontournable ! Dans cette adaptation, l’auteur s’est permis quelques libertés avec le texte, mais l’essence même de l’histoire est intacte. Vous y retrouvez Christian toujours aussi bête, Roxane légèrement aveugle… ou naïve, peut-être, et bien sûr Cyrano, ce magnifique poète d’une grandeur d’âme sans égale. Enfin, un petit mot pour souligner les illustrations de Rebecca Dautremer, qui nous transportent aux côtés d’un Cyrano tout à fait séduisant, gros nez ou non !

Les classiques regorgeant d’hommes ex- ceptionnels, j’en profite pour vous parler du Don Quichotte de Rosa Navarro Durán, publié conjointement par La Bagnole et Soulières éditeur. Parce qu’il est beaucoup plus volumineux que les albums précédents, vous aurez tout le temps nécessaire pour faire quelques pas en compagnie de ce merveilleux fou. L’imaginaire et la fantaisie de Don Quichotte est tout à fait accessible aux enfants qui comprennent immédiatement qu’on peut très bien prendre des moulins à vent pour des géants. De plus, les illustrations de Francesc Rovira apporte une douce légèreté au texte. Voilà une belle occasion d’introduire les plus jeunes à ce grand classique.

Chez Magnard Jeunesse existe la collec- tion Contes et classiques, dans laquelle vous trouverez deux albums qui valent le détour. D’abord, l’adaptation du Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne par Cyril Farudja, qui nous place sur les traces d’un Phileas Fogg toujours en quête d’aventure. Les illustrations y rendent à merveille le Londres du XIXe siècle et toutes les contrées mystérieuses que découvrira le grand aventurier. Vient ensuite celle de Robinson Crusoé, qui devra pour sa part faire preuve de beaucoup de courage et d’inventivité pour survivre sur son île, ma foi pas si déserte que ça ! Ici, le format à l’italienne convient parfaitement à l’histoire et contribue à mettre en valeur les paysages marins et insulaires dessinés par Vincent Dutrait.

Pour une incursion chez les géants et les Lilliputiens, suivez Gulliver dans ses incroyables voyages avec l’adaptation d’Anne Bouin publiée par Milan. Bien présentée par de courts chapitres et de grandes illustrations en double page, cette histoire est rendue accessible aux plus jeunes qui pourront sans mal suivre le grand explorateur dans ses aventures. La lecture de cet album est un voyage en lui-même !

Autre adaptation destinée aux  jeunes, celle des Trois Mousquetaires de Guillaume Frolet chez Auzou. Les jeunes garçons apprécieront particuliè- rement de faire la connaissance de ces chevaliers hors du commun qui ont rapidement compris que l’union fait la force. La facture visuelle se rapprochant du dessin animé, les jeunes lecteurs se sentiront peut-être davantage interpellés par cet album. Il faut y voir là l’occasion de présenter aux jeunes lecteurs les célèbres héros de Dumas.

Les amateurs d’histoires d’amour (qui ne finissent pas toujours bien), après s’être plongés dans Cyrano, pourront poursuivre leur lecture avec l’adaptation de Roméo et Juliette de Michel Piquemal publiée chez Albin Michel. Bien que très courte, cette version du célèbre classique est écrit avec beaucoup de sensibilité et rend bien justice à l’original. Les magnifiques illustrations de Nathalie Novi sont parfaitement adaptées à l’époque et donnent une douceur qui allège le côté dramatique de l’histoire.

Enfin, un petit avant goût de Noël… Je sais qu’on y est pas encore tout à fait mais, comme il fait partie des classiques, je me donne le droit de vous introduire à la magnifique adaptation de David Monserrat du célèbre Conte de Noël de Dickens, l’histoire du vieux Scrooge… Pour changer de la version Disney tout en se mettant dans l’ambiance, planifiez donc à votre horaire de décembre la lecture de cet album. Les illustrations de Javier Andrada sont superbes, et vous n’aurez aucun mal à vous imaginer directement témoins des frasques du vieux pingre. Et qui sait si un flocon n’ira pas atterrir sur le bout de votre nez.

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Barbe-Bleue, adapt. De Maurizio A.C. Quarello, Milan jeunesse, 2010, 43 p.
Les enquêtes de Sherlock Holmes : L’aventure du ruban moucheté, adapt. de Christel Espié, Sarbacane, 2009, 63 p.
Cyrano, adapt. de Taï-Marc Le Thanh, ill. de Rébecca Dautremer, Gauthier-Languereau, 2005, 33 p.
Les aventures de Don Quichotte, adapt. de Rosa Navarro Durán, ill. de Francesc Rovira, La Bagnole/Soulières, 2010, 196 p.
Le tour du monde en 80 jours, adapt. de Cyril Farudja, Magnard Jeunesse, coll. «Contes et classiques», 2005, 65 p.
Robinson Crusoé, adapt. de Vincent Dutrait, Magnard Jeunesse, coll. «Contes et classiques», 2004, 65 p.
Les Voyages de Gulliver, adapt. d’Anne Bouin, ill. d’Antoine Ronzon, Milan, coll. «Albums», 2001, 56p.
Les trois mousquetaires, adapt. de Guillaume Frolet, ill. du studio Escletxa, Auzou, 2010, 32 p.
Roméo et Juliette, adapt. de Michel Piquemal, ill. de Nathalie Novi, Albin Michel, 2006, 40 p.
Un conte de Noël, Charles Dickens adapt. de David Monserrat, ill. de Javier Andrada, Oskar jeunesse, 2007, 37 p.


5 juillet 2010  par Éric Lacasse

Dix livres fétiches : Éric Lacasse

Dix livres fétiches : une nouvelle rubrique qui reviendra périodiquement sur Le délivré. Dans celle-ci, un libraire de l’équipe se confie sur les dix titres qui l’ont marqué à vie : les dix titres qu’il emmènerait sur cette inévitable île déserte, qu’il sauverait d’un incendie, qu’il planquerait en cas de perquisition. Et comme le fait si justement remarquer notre libraire bandes dessinées Éric Lacasse, dix titres, c’est aussi une manière de se présenter…

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Un peu comme on découvre la personnalité de quelqu’un en jetant un œil sur les livres composant sa bibliothèque, vous faire partager mes ouvrages fétiches me présente fort bien. Voici dix de mes plus foudroyants coups de cœur à vie : dix bandes dessinées inspirantes, comme autant de nourritures terrestres m’ayant permis de goûter la vie différemment par la suite. Vous aurez bien sûr compris qu’il s’agit ici d’une sélection toute personnelle…

Julie Doucet est l’artiste qui me procura mon premier véritable électrochoc. De ceux qui ébranlent les bases des plus tenaces perceptions. Autant au niveau de la forme que du fond, la bande dessinée pris alors pour moi le chemin troublant de l’exploration intimiste. À la suite de quoi les Valium, Crumb et autres Joe Matt s’alignèrent sans répit pour le plus grand bonheur de ce nouveau plaisir coupable. De tous les ouvrages publiés par Julie Doucet, Changements d’adresses demeure celui que je relis avec le plus de délectation, entre autres choses parce qu’elle nous y révèle une partie de son cheminement créatif.

Xavier Mussat aussi nous ouvre les portes de ses inspirations avec Sainte Famille. Dans un style tout en rondeur, Mussat nous entraîne au cœur du déséquilibre socio-familial à l’origine de ses pulsions créatrices. Bédéiste tourmenté à la recherche d’une saine réalité, c’est dans un foisonnement de symboles et de métaphores visuelles qu’il découvrira le sens et le sacré de son existence.

Parlant de sacré, s’il y a un auteur devant lequel je suis à genoux, c’est bien le divin Blutch. Bien plus qu’un trait d’une force exceptionnelle jumelée à une composition à couper le souffle, ce sont les sujets choisis et leur traitement qui cristallisent toute mon admiration pour cet artiste. Bien que Blotch le Roi de Paris, Vitesse Moderne et Péplum m’aient tous formidablement déstabilisés et éblouis, Le petit Christian demeure mon album fétiche. Sans doute parce qu’on y explore l’imaginaire complètement débridé du petit Christian, gamin fabulateur et conteur en devenir.

En matière d’histoires aussi imprévisibles que fantasques, La jonque fantôme vue de l’orchestre de Jean-Claude Forest, fait office à mes yeux de pur chef-d’œuvre. Pour dire vrai, cet album est sans doute l’œuvre qui hante de la façon la plus incisive mes fantasmes de lecteur. Car, au travers cette «fenêtre hygiénique» que trimballent les personnages principaux de villes en villages, ce n’est rien de moins que du pur plaisir anticipé qui nous est offert en spectacle. Allégresse que l’on ressent d’ailleurs à chacune des planches comme autant de fenêtres ouvertes sur l’émerveillement.

Avec Ma vie mal dessinée, Gipi pousse quand à lui à l’extrême l’idée d’introspection jusqu’à nous faire voir les facettes les plus sombres de son âme. Une âme caractérisée par une psyché sans visage et au travers laquelle abordages amoureux et piraterie se confondent dans la crainte d’un éventuel naufrage. Porté par un visuel tout fait d’encre et de grafignes, c’est la terra incognita d’un écorché vif qui s’offre à notre regard. Foudroyé et déstabilisé tout comme l’est l’auteur devant cette ligne de vie terrifiante, mais qui a tout de même fait de lui ce qu’il est devenu. Grandiose.

Magistral aussi est pour moi l’album Cages de Dave McKean. Alternant les styles graphiques au fil des pages, McKean fera pour nous l’ombre et la lumière sur quelques pensionnaires du Meru House, un immeuble en réparation, cintré d’échafaudages. Dans cette cage à l’échelle humaine s’ébattent, entre autres spécimens, un romancier vivant cloîtré chez lui, un peintre en panne d’inspiration, un jazzman qui a trouvé la vibration capable de faire voltiger les cailloux et une botaniste qui fait pousser une forêt dans son appartement. Autant de regards mélancoliques et graves, qui ne sont en fait que la vision diffractée d’un créateur confronté au doute.

À l’ombre des coquillages, de José Roosevelt, est aussi une œuvre qui a pour thème les tourments de la création ; tiens donc ! Dans cet album, nous emboîtons le pas à trois singuliers personnages, Juanalberto, Vi et Ian, qui, chacun de leur côté, sont habités par une même et persistante intuition : aller à la rencontre du «Peintre». Le «Peintre» en question étant au final nul autre que Roosevelt lui-même, attendant patiemment que les idées qu’il vient d’avoir quittent leurs mondes respectifs afin d’arriver jusqu’à lui. Un fantastique essai sur la créativité, par celui qui nous avait déjà donné La table de Vénus et Derfal le Magnifique.

Ma principale source d’éblouissement en provenance du pays du soleil levant se situe dans l’œuvre d’Usamaru Furuya. En particulier grâce à un fascinant diptyque intitulé La musique de Marie, sorte de fable utopiste dans laquelle l’auteur nous révèle le prix à payer afin de vivre en harmonie permanente.  D’autres titres traitant d’important problèmes sociaux, tels que Le cercle du suicide et L’âge de déraison, sont venus par la suite confirmer à mes yeux l’importance de ce perspicace conteur nippon.

Avec sa façon toute personnelle d’agencer mots et images, l’auteure britannique Posy Simmonds occupe une place de choix au panthéon de mes idoles. Avec Tamara Drewe, Simmonds nous entraîne dans un coin reculé de la campagne anglaise à la rencontre d’une faune bigarrée d’écrivains en résidence. Du roman policier au journal à potins, en passant par les courriers personnels et les textos, nous découvrons avec le plus grand amusement que toute forme d’écriture est bonne pour colporter des idées. Drôle, rafraîchissante : cette bande dessinée est un pur enchantement.

Bon nombre de coups de cœur se sont produits au cours de mes dix années en librairie. Mais il serait injuste de passer sous silence mon premier véritable vertige devant une œuvre dessinée, vers 17 ans, lorsque j’ai découvert l’album La tour de François Schuiten et Benoît Peeters . Plongeon qui alors me permit d’entrevoir le colossal travail de construction que devait demander une bande dessinée.

Au moment de conclure cette liste d’appréciation, certaines choses me frappent. Parmi celles-ci, je me rends compte que la majorité de mes albums fétiches de bandes dessinées n’ont été concoctés que par un seul individu, et que les processus créatifs semblent être pour moi une source d’intarissables curiosités… Exercice révélateur.

Au plaisir de vous rencontrer en librairie.

* * *

Changements d’adresses, Julie Doucet, L’assossiation, coll. «Ciboulette», 54 p.
Sainte Famille, Xavier Mussa, Ego comme X, 88 p.
Le petit Christian, Blutch, L’association, coll. «Ciboulette», 54 p.
La jonque fantôme vue de l’orchestre, Jean-Claude Forest, Casterman, 102 p.
Ma vie mal dessinée, Gipi, Futuropolis, 144 p.
Cages, Dave McKean, Delcourt, 496 p.
À l’ombre des coquillages, José Roosevelt, La Boîte à Bulles, 192 p.
La musique de Marie (2 t.), Usamaru Furuya, Casterman, coll. «Sakka», 248 p.
Tamara Drewe, Posy Simmonds, Denoël Graphic, 134 p.
Les cités obscures : La Tour, François Schuiten et Benoît Peeters, Casterman, 112 p.



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