Le Délivré
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17 juin 2009  par Eric Bouchard

L’institutionnalisation de la révolte

Les prix littéraires québécois semblent s’être accordés d’une manière plutôt unanime cette année pour récompenser le roman de Catherine Mavrikakis, Le ciel de Bay City. En effet, le roman vient d’emporter le Prix des libraires du Québec, après avoir raflé dernièrement le Prix littéraire des collégiens, et le Grand prix du livre de Montréal en 2008. Cependant, le tout est entouré d’un léger parfum de controverse… D’une part, on accorde maintenant la reconnaissance à une œuvre à laquelle on a par le passé beaucoup reproché la violence ; d’autre part, un passage de son premier roman jetait un regard plutôt acerbe sur les prix littéraires… La chroniqueuse Chantal Guy l’a bien rapporté dans une entrevue publiée le 17 mai sur Cyberpresse :

Pourquoi une si belle réception pour Le ciel de Bay City, cinquième livre de fiction de Catherine Mavrikakis, alors que la force était déjà là dans Deuils cannibales et mélancoliques, son premier roman, publié il y a neuf ans, que réédite Héliotrope ces jours-ci? (…)

Difficile de ne pas lui rappeler ces lignes de Deuils cannibales sur les prix littéraires. «Au Québec, il y a plus de prix littéraires que de livres écrits. (…) Ici chaque livre est salué par une récompense, les critiques prennent constamment des gants blancs pour parler d’un auteur et les journaux sont tellement insipides qu’il faut aller chercher la critique ailleurs, comme une bouffée d’intelligence.» Elle éclate de rire. «Il faut rigoler et il faut bien me le rappeler, mais je suis quand même d’accord avec ce que j’ai écrit. Ce qui m’embête, c’est la culture des prix. Pour être reconnu, il faut avoir des prix, et je trouve ça un peu dommage quand je pense à ceux qui n’en ont pas. (…) Il faut garder une certaine méfiance critique; les gens qui gagnent ne sont pas nécessairement les meilleurs, mais en même temps je n’avais pas envie de répondre par la violence à un acte gentil.» Et puis ça lui fait du bien, même si tous ces honneurs la stressent beaucoup. «Je disais souvent à la blague que j’avais l’impression d’écrire seulement pour mes amis Facebook! Alors c’est vraiment génial d’écrire pour des gens que je ne connais pas.»

Donc Catherine Mavrikakis serait en quelque sorte passée de l’avant-garde (elle écrivait avant tout pour ses pairs) au statut d’artiste établie : reconnue par l’institution, elle «s’adresse» dorénavant au «grand public».

Les prix du Meilleur album des éditions 2006, 2007 et 2008.

Les prix du Meilleur album des éditions 2006, 2007 et 2008.

Si nous allons voir du côté de la bande dessinée et de son Festival d’Angoulême, qui remet chaque année les prix les plus prestigieux, nous sommes tentés de croire que leur attribution peut être commandée par différentes justifications. En effet, depuis les trois dernières années, rarement les Prix de la meilleure bande dessinée auront été aussi peu consensuels : en 2007, NonNonBâ de Shigeru Mizuki; en 2008, Là où vont nos pères, de Shaun Tan; en 2009, Pinocchio, de Vincent Paronnaud, dit «Winshluss». Nous pouvons affirmer sans gêne que chacune de ces trois années aura été riche en œuvres qualitativement supérieures aux lauréats. Pourquoi donc ces choix? Peut-être pourrions-nous présumer que la récompense de chacune d’entre elles relevait de motivations bien particulières : pour NonNonBâ, la volonté d’emmener le grand public à découvrir un autre manga d’auteur que celui, plus convenu, de Taniguchi, et pour Là où vont nos pères, celle de faire comprendre au grand public qu’il existe une bande dessinée muette de qualité s’adressant à un public adulte. En somme, deux années où le prix aurait eu une ambition pédagogique. Dans le cas de Pinocchio, adaptation trash-nauséeuse du conte de Carlo Collodi, faut-il voir la reconnaissance à l’artisan ayant œuvré avec Marjane Satrapi à l’adaptation au cinéma de son chef-d’œuvre Persépolis? Ou la volonté d’attirer l’attention des médias sur l’iconoclaste maison d’édition Les Requins Marteaux, qui depuis plusieurs années développe un catalogue situé volontairement dans la marge en dépit de ses difficultés économiques? On aurait donc remis un prix utilitaire à une maison d’édition cultivant une attitude anti-establishment ?

Quelle peut être la relation entre l’œuvre d’art au sens large et l’institution censée la reconnaître en tant que telle? Peut-elle être incompatible? Transportons-nous maintenant dans le domaine de l’art contemporain. Dans l’édition du 14 mai du journal Voir, Eric Mavrikakis (un autre!) nous livre une critique de la Biennale de Montréal, qui s’est tenue du 1er au 31 mai :

C’est la 6e Biennale de Montréal. Une tentative d’immersion dans le phénomène de la culture libre. Un résultat peu convaincant.

Que dire de cette décevante biennale? Certes, son thème est totalement pertinent, d’une grande intelligence. Malheureusement, il a été dilué, appauvri, mal développé, au point où le visiteur ne retrouvera pas l’aspect subversif qu’il incarne.

Ce point de vue définit quant à lui la relation du public à l’œuvre comme une attente de la subversion. Le spectateur doit être «choqué» pour apprécier son expérience de l’art contemporain. Mais dès lors que le public retrouve dans une œuvre la subversion en tant que satisfaction d’un besoin esthétique, cette œuvre peut-elle encore prétendre à être subversive? Il devient à ce moment très difficile de s’y retrouver, et on tombe rapidement dans une confusion des valeurs et des discours…

Pour en revenir au concept  d’avant-garde, l’histoire de l’art regorge de ces exemples de contradictions… Le Roumain Tristan Tzara, qui aimait bien choquer le public et déconstruire les structures traditionnelles du langage, fonde en 1916 en Suisse un lieu de rassemblement des dissidences, le Cabaret Voltaire, qui mènera au mouvement Dada. En 1920, Tzara diffuse une fausse nouvelle selon laquelle Charlie Chaplin aurait adhéré au mouvement et qu’il participerait à la prochaine représentation. L’effet escompté fonctionne au-delà des espérances : en raison de l’incroyable popularité du comédien, une foule énorme se déplace sur les lieux pour le voir. Mais évidemment, pas de Chaplin sur place ; on y retrouve plutôt une curieuse performance où, sur scène, un orateur lit l’annuaire téléphonique nom par nom, «au milieu d’un furieux désordre de clameurs et de projectiles, après quoi la salle doit être évacuée dans la plus complète obscurité.» (René Lacôte et Georges Haldas : Tristan Tzara, Seghers, 1952)

Bien que Dada ait suscité son lot de controverses durant ses quelques années d’existence, le mouvement a fini par gagner en popularité… Et lorsqu’un beau jour, le public applaudit à tout rompre à une représentation censée le choquer, c’est que le temps est venu de dissoudre le mouvement, qui a totalement perdu sa raison d’être!

La reconnaissance artistique n’est-elle qu’un vaste conflit d’intérêt?


15 juin 2009  par Le Délivré

Monet librairie Sorcière !

La Librairie Monet a l’immense privilège d’être la première librairie en Amérique du Nord promue au rang de Librairie Sorcière! Mais encore, nous direz-vous?

L’Association des Librairies Spécialisées pour la Jeunesse (communément appelée Réseau des Librairies Sorcières) est née en 1982, lorsque les librairies spécialisées en littérature jeunesse de France ont entrepris de se regrouper, afin d’unir leurs forces à la promotion du livre jeunesse et de favoriser l’entraide et la solidarité entre elles.

Les Librairies Sorcières sont engagées : elles assument leur indépendance, revendiquent le rôle culturel et social du libraire et refusent l’uniformisation, ainsi que la vision du libraire comme simple commerçant et celle de l’enfant comme simple consommateur. Elles misent sur la compétence du libraire, et proposent des fonds représentatifs des différents courants de pensée et de formes d’expression. Elles apportent leur soutien à l’édition de création, et affichent leur volonté de faciliter l’accès à la pluralité de la littérature jeunesse au public le plus large possible.

Ce réseau supporte plusieurs actions promotionnelles significatives, notamment : ses Prix Sorcières (annuels), créés en 1986 ; sa revue Citrouille, paraissant trois fois par année ; son site Internet et son blogue ; et enfin sa Quinzaine des Librairies Sorcières, mise en place en 2007.

 

Fière de se joindre à ce réseau où elle retrouve son engagement, la Librairie Monet l’est également de devenir, par la contribution qu’elle y apportera, un porte-étendard de la littérature jeunesse québécoise dans la francophonie!

 Nous vous invitons à venir vous procurer la revue Citrouille, qui sera bientôt disponible gratuitement en librairie.


15 juin 2009  par Carolane Verreault

Le mystère promotionnel

Alors que le dernier roman d’Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, paru en 2002, avait fait beaucoup de bruit lors de sa parution, la sortie d’un nouveau roman dont on ne sait qu’à peine le titre, 1Q84, a su créer un engouement bien plus grand par le mystère qui l’entoure. Le roman, si dense qu’il est publié en deux volumes et compte au-delà de mille pages, fut tiré à plus de 580 000 exemplaires.

Haruki Murakami

Haruki Murakami

La maison d’édition Shinchosha, avec laquelle travaille l’auteur japonais, a décidé de ne faire absolument aucune promotion entourant la sortie du nouveau roman, à l’opposé de ce qui fut le cas lors de la sortie du roman précédent. Malgré tout ce mystère, le roman de Murakami a reçu plus de 20 000 réservations sur les sites de vente par internet avant sa sortie en librairie au Japon le 29 mai dernier (1), ce qui est un record à ce jour pour un auteur japonais.

Est-ce qu’il faut donc comprendre que la meilleure des promotions demeure le coup d’éclat par le mystère?

«À ma connaissance, c’est la première fois que nous publions un nouveau roman sans promotion commerciale [mais] nous constatons un impact sur le marché beaucoup plus important que ce que nous avions imaginé», a déclaré à l’Agence France-Presse Akiko Saito, directrice de publication de la maison d’édition Shinchosha. «Après avoir publié Kafka, nous avons reçu beaucoup de commentaires de lecteurs regrettant d’avoir eu connaissance de l’histoire avant d’avoir lu l’ouvrage», a-t-elle ajouté.

Il semblerait effectivement que le mystère et le néant promotionnel seraient en majeure partie responsables du succès de ce roman dont personne ne connaissait l’intrigue. Cela, ainsi que le rapprochement du titre avec l’œuvre de George Orwell, 1984, qui, selon l’auteur, n’a rien à voir avec ce roman-ci. En effet, alors que le chef-d’œuvre de science-fiction proposait une vision du futur, 1Q84 revisitera vraisemblablement le passé. Ce qui n’en dit pas long sur le récit à envisager.

Murakami , aujourd’hui âgé de 60 ans, a d’abord publié un premier roman, Écoute le chant du vent, en 1979, à la suite de quoi il est parti en Europe, puis aux États-Unis, où il a enseigné la littérature japonaise à l’université de Princeton. C’est son roman La ballade de l’impossible, qu’il publie en 1987, qui lui valut la notoriété et son premier grand succès. Une adaptation du roman au cinéma est d’ailleurs prévue pour l’an prochain. Affecté par le tremblement de terre de Kobe, puis par l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo, Murakami décide de revenir vivre au Japon en 1995.

Fidèles au parcours de l’auteur, qui s’est vu partagé par les cultures, les romans d’Haruki Murakami permettent à celui qui les lit de goûter aux saveurs de l’orient, mais aussi aux clichés américains. Jusqu’à ce jour, treize de ses romans sont traduits en français, mêlant des thèmes tels que la bombe atomique, la quête de liberté, les amours impossibles, le baseball et la musique, sous la forme d’un surréalisme très rafraîchissant. Signalons également que Murakami est pressenti depuis quelques années pour le prix Nobel de littérature…

Mais tout le mystère entourant ce roman sera-t-il un argument suffisant pour vous convaincre de le lire?

(1) Il est à souligner que moins de deux semaines après sa parution, le livre a déjà dépassé le cap du million d’exemplaires vendus.



© 2007 Librairie Monet