Le Délivré
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2 juillet 2009  par May Sansregret

Ma bibliothèque en boîtes

La semaine dernière, j’ai déménagé. Ça impliquait beaucoup de boulot, dont la tâche de mettre mes livres dans des cartons. Et des livres, j’en ai quelques-uns! Je pensais terminer la mise en boîte de mes protégés de papier en une seule soirée, mais ce fût beaucoup plus long…

Pour la libraire que je suis, impossible de mettre dans une même boîte des livres mal assortis. Mes albums pour la jeunesse : ensemble! Mes bandes dessinées : ensemble! Et ainsi de suite… J’ai aussi créé de toutes pièces des liens entre certains livres, leur point commun me donnant la justification nécessaire à leur jumelage. J’ai enrubanné des boîtes à peine remplies, parce que l’ensemble était homogène. Je me suis désespérée lorsqu’un groupe de livres n’entraient pas dans la même boîte. Bref, l’harmonie devait régner dans chaque carton, comme autant de petites autarcies, heureuses et vivantes.

Si le délai de la mise en boîte fût dépassé, c’est aussi en raison des retrouvailles littéraires! Eh oui, en faisant des boîtes, j’ai redécouvert ma bibliothèque. Tant les livres lus, avec leur lot de souvenirs, que ceux à lire. Je n’ai pas pu éviter de bouquiner ici et là. Tic tac, tic tac, pendant ce temps, les heures défilaient. Pour pallier à la situation, je me suis créé une boîte « Livres à garder à portée de main ». Tout ce qui me faisait envie y trouvait sa place. Comme ma bibliothèque sera inaccessible le temps des rénovations de ma nouvelle maison, cette boîte s’avère indispensable!

D’ici la remise en tablette de mes livres, ma bibliothèque en boîtes s’impose dans le nouveau décor et s’impatiente. Elle prend diverses formes : un train au nombre incalculable de wagons, un paysage urbain fait essentiellement de gratte-ciel ou encore, un archipel proposant au voyageur un parcours insulaire inusité. Que de mouvement pour cette grande dame habituée au calme et à la lenteur. Or, chambouler sa bibliothèque lui donne de la vigueur, transforme son visage et vous surprend.

Je me demande maintenant combien de temps il me faudra pour tout replacer, le moment venu?

* * *

Miss Charity, de Marie-Aude Murail, illustration de Philippe Dumas, École des loisirs, 562 p.

Le Maître des dragons, de Fabrice Colin, Albin Michel, coll. « Wiz », 619 p.

La Louve de mer, t.2 : La République des forbans, de Laurent Chabin, Hurtubise, coll. « Atout », 193 p.

20th Century boys, t.8, de Naoki Urasawa, Panini, 208 p.

Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Nil, 390 p.

Garder la flamme, de Jeannette Winterson, 10-18, coll. « Domaine étranger », 206 p.

La Lune seule le sait, de Johan Heliot, Gallimard, coll. « Folio SF », 365 p.


29 juin 2009  par Claude Lussier

Le livre jamais lu

Je ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d’un autre. Il est impossible que d’arrivee nous ne sentions des piqueures de telles imaginations : mais en les maniant et repassant, au long aller, on les apprivoise sans doubte : Autrement de ma part je fusse en continuelle frayeur et frenesie : Car jamais homme ne se défia tant de sa vie, jamais homme ne feit moins d’estat de sa duree.

* * *

« Bon, cette fois c’est vrai, je m’y attaque. Mon agenda est libre, j’ai même loué un chalet pour deux semaines dans le parc de la Mauricie.

– De quoi parles-tu?

– De Montaigne!

– … ?

Les Essais !!

– … ??

– Ben oui, Les Essais de Montaigne. Ça fait vingt ans que j’en parle!

– Je t’en ai jamais entendu parler. »

Impossible. Comment aurais-je pu taire une chose pareille! À ma femme! Elle ne doit plus s’en souvenir. Mais si je lui en ai rabattu les oreilles autant que je le pense, comment peut-elle avoir oublié? Serait-ce que tout cela n’a eu lieu que dans ma tête? Aurais-je gardé secrète cette passion? Une affaire entre Montaigne et moi? Depuis si longtemps?

Alors que j’étais étudiant en philosophie, durant quatre ans, aucune allusion à Montaigne. Ce n’est qu’après, au fil des lectures et des rencontres que l’intérêt pour l’auteur et l’œuvre s’incrustent en moi. Les références, les citations se multiplient, rendant de plus en plus inévitable la rencontre. Il était véritablement la carotte du savoir qui faisait avancer le pauvre âne inculte que j’étais.

Une excuse souvent invoquée pour repousser à plus tard la lecture de l’œuvre était celle de la langue. Le français du 16e siècle est à la limite du compréhensible pour le non-initié que je suis. Mais voilà qu’apparaît une édition en français moderne des Essais, aux éditions Arléa. J’achète! Il n’y a désormais plus d’obstacles entre moi et l’objet de mon désir.

Mais rien n’est toujours aussi simple qu’il n’y paraît. Alors que la dernière embûche est levée, une partie de cache-cache s’installe entre l’œuvre et moi. Le livre est là, dans ma bibliothèque, et il m’attend. Et moi, qu’est-ce que j’attends? C’est comme si une relation ambiguë, mêlant l’attirance et l’aversion, s’était immiscée là où je croyais l’assurance reine. Et puis, l’urgence de notre rencontre se voit constamment repoussée par l’arrivée de nouveaux venus. Et tandis que je ne boude pas mon plaisir, que le contact de ces fraîches parutions m’apporte mon lot de bonheur, mon rendez-vous ne cesse de se décommander.

Soyons honnête, il y a sans doute un peu de paresse dans le fait de remettre encore et encore ma rencontre avec Montaigne.  Mais je me dis aussi que j’aimerais lui accorder le meilleur de moi-même, m’installer dans les conditions optimales pour être un lecteur parfait. Mais il semble que plus le temps passe, et moins je me sens prêt.

Qu’en est-il, de ce livre que je n’ai jamais lu? Son rôle est-il de constamment rester dans la marge, ou en avant, comme la carotte de tout à l’heure? Agit-il comme un fantasme, restant vivant et stimulant du fait même qu’il ne se concrétise pas?

Puis je m’interroge : et si, pendant sa lecture, je n’y comprenais rien? Et si je ne pouvais voir tout ce que les autres, depuis tant de siècles, n’ont pas manqué de reconnaître? Et si je n’étais pas à la hauteur? Vous me direz que je m’en fais pour rien, que je n’ai qu’à me mettre en état de disponibilité, à me laisser lentement imprégner par l’œuvre pour que celle-ci fasse son chemin. Que je dois avoir confiance en moi. Sans doute suis-je mon seul et unique ennemi.

De tous les projets que nous élaborons dans notre vie, beaucoup ne franchissent pas le cap du brouillon, bien que nous ne puissions mettre en doute nos motivations de départ. Mon désir, profond me semble-t-il, d’aborder cette œuvre de morale que sont Les Essais, apparaît et disparaît sans cesse, selon un cycle bien irrégulier. Présentement, je le vois qui se pointe à nouveau. Avec d’autres arguments. Comme celui du temps qui passe, qui passe…

Y a-t-il quelqu’un qui ait réussi à s’y mettre? Et vous-mêmes, quels sont les livres dont vous repoussez la lecture?

* * *

Les Essais, de Michel de Montaigne, Arléa, coll. «Retour aux grands textes», 808 pages.


26 juin 2009  par Véronique Bergeron

Une histoire de catalogues

Je l’avoue, l’album est mon type de livre préféré. À chaque fois que j’en tiens un dans mes mains, je suis excitée à l’idée de savoir quelles merveilles je vais découvrir à l’intérieur. Le mélange des superbes illustrations et des textes puissants me donnent le frisson à chaque lecture!



De plus en plus, j’en découvre certains dont la structure rappelle celle d’un catalogue. Nous n’avons qu’à penser à l’excellent Graines de cabanes, de Philippe Lechermeier, qui nous fait découvrir toutes sortes d’habitations auxquelles Éric Puybaret donne vie avec ses illustrations toujours aussi magnifiques. Du même auteur, il y a aussi le livre des Princesses oubliées ou inconnues, illustré par Rébecca Dautremer, qui nous transporte dans les quotidiens de princesses parfois un peu singulières… Il ne faudrait pas oublier son petit dernier, Fil de fée, construit sur le même principe et illustré cette fois par Aurélia Fronty. Dans un autre registre, il existe L’alphabet des monstres, de Jean-François Dumont, qui se veut une espèce d’encyclopédie recensant les monstres qui hantent les chambres d’enfants une fois les lumières fermées, ainsi que Généalogie d’une sorcière, de Benjamin Lacombe et Sébastien Perez, un coffret qui comprend à la fois un album et un grimoire de sorcières. Je vais terminer ma liste (qui n’est pas exhaustive par rapport à la production, croyez-moi) en citant un de mes coups de cœur de cette année, soit le Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer, de Claude Ponti.

J’entends souvent des commentaires au sujet de ces albums, à savoir que ce ne sont pas des histoires en tant que telles, donc qu’on ne peut les lire à un enfant à l’heure du coucher, par exemple. Je dois dire que je ne suis pas d’accord avec cette affirmation! Oui, j’admets que ce type d’album n’est pas classique, en ce sens que, souvent, l’histoire ne dure qu’une page. Mais quel mal y a t-il à cela, si l’histoire contenue dans ces quelques lignes de texte est fabuleuse et fait rêver l’enfant, les parents, les libraires… tout le monde, finalement? Par exemple, dans Tiroirs secrets, chaque double page est un chef d’œuvre en soi. Les textes poétiques, en parfaite harmonie avec les excellentes photographies d’Olivier Thiébaut, nous transportent dans les recoins les plus secrets de l’âme des quinze personnages hétéroclites exposés. Avec cet album, pas besoin de longs textes pour raconter une histoire, l’auteur le fait en quelques lignes aussi captivantes que bien des livres que j’aie déjà lus.

C’est qu’il y a bien des manières de raconter une histoire! Pourquoi un album catalogue ne pourrait pas en raconter une à sa façon ? Prenons par exemple L’alphabet des monstres, dans lequel l’auteur réussit à construire une histoire au fil des pages : alors que les illustrations racontent la nuit mouvementée du petit garçon qui voit sa chambre toujours un peu plus envahie par des monstres farfelus, le texte donne quant à lui la description du monstre qui vient de se joindre à la fête! Une belle histoire à raconter… Mentionnons également le coffret Généalogie d’une sorcière, qui est assez particulier puisqu’il comprend un récit qui vient supporter un grimoire retraçant dans le temps l’histoire des sorcières de la famille de l’héroïne.

Une autre chose intéressante au sujet de ces albums est le fait que l’on peut les feuilleter sans aucune obligation de le faire dans un ordre préétabli. Le lecteur a toute liberté de lire ce qui lui plaît, quand bon lui semble. Par exemple, Tiroirs secrets présente des personnages différents à chaque page, et le lecteur peut choisir celui qui lui ressemble le plus ou celui qu’il aimerait bien rencontrer… Et que dire du Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer de Claude Ponti? Ce bijou se lit comme on déguste du bon chocolat! Les enfants sont enchantés de voir tous ces parents potentiels, et les plus grands y reconnaîtront un peu des leurs à chaque page.

Les albums catalogue sont un fabuleux tremplin pour l’imaginaire. Dans Tiroirs secrets, les auteurs laissent la dernière page de l’album vide pour donner la chance au lecteur de la remplir lui-même. Que ce soit en imaginant leur cabane, en inventant des monstres ou encore en remplissant un formulaire pour changer de parents, les enfants auront des heures de plaisir à ainsi laisser libre cours à leur imagination débordante!

Des albums comme ceux-là, qui sont un formidable exercice de création, j’en prendrais à la tonne! Car ils nous font voyager dans notre imaginaire et nous laissent ensuite nous y amuser. Pour moi, en tout cas, ça fonctionne! Je rêve de cabanes, de princesses et de tiroirs secrets, et je retrouve la magie qui berçait mon enfance…

* * *

Graines de cabanes, de Philippe Lechermeier, ill. par Éric Puybaret, Gautier-Languereau, coll. «Petits bonheurs», 88 pages.

Princesses oubliées ou inconnues, de Philippe Lechermeier, ill. par Rébecca Dautremer, Gautier-Languereau, coll. «Petits bonheurs», 109 pages.

Fil de fée, de Philippe Lechermeier, ill. par Aurélia Fronty, Gautier-Languereau, 96 pages.

L’alphabet des monstres, de Jean-François Dumont, Kaléidoscope, 58 pages.

Généalogie d’une sorcière (coffret 2 vol.), de Benjamin Lacombe et Sébastien Perez, Seuil jeunesse, 38 et 75 pages.

Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer, de Claude Ponti, École des loisirs, 45 pages.

Tiroirs secrets, de Xabi M. et Olivier Thiébaut, Sarbacane, 40 pages.

* Sur le sujet, je vous invite aussi à consulter cet article de Claude André.



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