Le Délivré
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29 juin 2009  par Claude Lussier

Le livre jamais lu

Je ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d’un autre. Il est impossible que d’arrivee nous ne sentions des piqueures de telles imaginations : mais en les maniant et repassant, au long aller, on les apprivoise sans doubte : Autrement de ma part je fusse en continuelle frayeur et frenesie : Car jamais homme ne se défia tant de sa vie, jamais homme ne feit moins d’estat de sa duree.

* * *

« Bon, cette fois c’est vrai, je m’y attaque. Mon agenda est libre, j’ai même loué un chalet pour deux semaines dans le parc de la Mauricie.

– De quoi parles-tu?

– De Montaigne!

– … ?

Les Essais !!

– … ??

– Ben oui, Les Essais de Montaigne. Ça fait vingt ans que j’en parle!

– Je t’en ai jamais entendu parler. »

Impossible. Comment aurais-je pu taire une chose pareille! À ma femme! Elle ne doit plus s’en souvenir. Mais si je lui en ai rabattu les oreilles autant que je le pense, comment peut-elle avoir oublié? Serait-ce que tout cela n’a eu lieu que dans ma tête? Aurais-je gardé secrète cette passion? Une affaire entre Montaigne et moi? Depuis si longtemps?

Alors que j’étais étudiant en philosophie, durant quatre ans, aucune allusion à Montaigne. Ce n’est qu’après, au fil des lectures et des rencontres que l’intérêt pour l’auteur et l’œuvre s’incrustent en moi. Les références, les citations se multiplient, rendant de plus en plus inévitable la rencontre. Il était véritablement la carotte du savoir qui faisait avancer le pauvre âne inculte que j’étais.

Une excuse souvent invoquée pour repousser à plus tard la lecture de l’œuvre était celle de la langue. Le français du 16e siècle est à la limite du compréhensible pour le non-initié que je suis. Mais voilà qu’apparaît une édition en français moderne des Essais, aux éditions Arléa. J’achète! Il n’y a désormais plus d’obstacles entre moi et l’objet de mon désir.

Mais rien n’est toujours aussi simple qu’il n’y paraît. Alors que la dernière embûche est levée, une partie de cache-cache s’installe entre l’œuvre et moi. Le livre est là, dans ma bibliothèque, et il m’attend. Et moi, qu’est-ce que j’attends? C’est comme si une relation ambiguë, mêlant l’attirance et l’aversion, s’était immiscée là où je croyais l’assurance reine. Et puis, l’urgence de notre rencontre se voit constamment repoussée par l’arrivée de nouveaux venus. Et tandis que je ne boude pas mon plaisir, que le contact de ces fraîches parutions m’apporte mon lot de bonheur, mon rendez-vous ne cesse de se décommander.

Soyons honnête, il y a sans doute un peu de paresse dans le fait de remettre encore et encore ma rencontre avec Montaigne.  Mais je me dis aussi que j’aimerais lui accorder le meilleur de moi-même, m’installer dans les conditions optimales pour être un lecteur parfait. Mais il semble que plus le temps passe, et moins je me sens prêt.

Qu’en est-il, de ce livre que je n’ai jamais lu? Son rôle est-il de constamment rester dans la marge, ou en avant, comme la carotte de tout à l’heure? Agit-il comme un fantasme, restant vivant et stimulant du fait même qu’il ne se concrétise pas?

Puis je m’interroge : et si, pendant sa lecture, je n’y comprenais rien? Et si je ne pouvais voir tout ce que les autres, depuis tant de siècles, n’ont pas manqué de reconnaître? Et si je n’étais pas à la hauteur? Vous me direz que je m’en fais pour rien, que je n’ai qu’à me mettre en état de disponibilité, à me laisser lentement imprégner par l’œuvre pour que celle-ci fasse son chemin. Que je dois avoir confiance en moi. Sans doute suis-je mon seul et unique ennemi.

De tous les projets que nous élaborons dans notre vie, beaucoup ne franchissent pas le cap du brouillon, bien que nous ne puissions mettre en doute nos motivations de départ. Mon désir, profond me semble-t-il, d’aborder cette œuvre de morale que sont Les Essais, apparaît et disparaît sans cesse, selon un cycle bien irrégulier. Présentement, je le vois qui se pointe à nouveau. Avec d’autres arguments. Comme celui du temps qui passe, qui passe…

Y a-t-il quelqu’un qui ait réussi à s’y mettre? Et vous-mêmes, quels sont les livres dont vous repoussez la lecture?

* * *

Les Essais, de Michel de Montaigne, Arléa, coll. «Retour aux grands textes», 808 pages.


26 juin 2009  par Véronique Bergeron

Une histoire de catalogues

Je l’avoue, l’album est mon type de livre préféré. À chaque fois que j’en tiens un dans mes mains, je suis excitée à l’idée de savoir quelles merveilles je vais découvrir à l’intérieur. Le mélange des superbes illustrations et des textes puissants me donnent le frisson à chaque lecture!



De plus en plus, j’en découvre certains dont la structure rappelle celle d’un catalogue. Nous n’avons qu’à penser à l’excellent Graines de cabanes, de Philippe Lechermeier, qui nous fait découvrir toutes sortes d’habitations auxquelles Éric Puybaret donne vie avec ses illustrations toujours aussi magnifiques. Du même auteur, il y a aussi le livre des Princesses oubliées ou inconnues, illustré par Rébecca Dautremer, qui nous transporte dans les quotidiens de princesses parfois un peu singulières… Il ne faudrait pas oublier son petit dernier, Fil de fée, construit sur le même principe et illustré cette fois par Aurélia Fronty. Dans un autre registre, il existe L’alphabet des monstres, de Jean-François Dumont, qui se veut une espèce d’encyclopédie recensant les monstres qui hantent les chambres d’enfants une fois les lumières fermées, ainsi que Généalogie d’une sorcière, de Benjamin Lacombe et Sébastien Perez, un coffret qui comprend à la fois un album et un grimoire de sorcières. Je vais terminer ma liste (qui n’est pas exhaustive par rapport à la production, croyez-moi) en citant un de mes coups de cœur de cette année, soit le Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer, de Claude Ponti.

J’entends souvent des commentaires au sujet de ces albums, à savoir que ce ne sont pas des histoires en tant que telles, donc qu’on ne peut les lire à un enfant à l’heure du coucher, par exemple. Je dois dire que je ne suis pas d’accord avec cette affirmation! Oui, j’admets que ce type d’album n’est pas classique, en ce sens que, souvent, l’histoire ne dure qu’une page. Mais quel mal y a t-il à cela, si l’histoire contenue dans ces quelques lignes de texte est fabuleuse et fait rêver l’enfant, les parents, les libraires… tout le monde, finalement? Par exemple, dans Tiroirs secrets, chaque double page est un chef d’œuvre en soi. Les textes poétiques, en parfaite harmonie avec les excellentes photographies d’Olivier Thiébaut, nous transportent dans les recoins les plus secrets de l’âme des quinze personnages hétéroclites exposés. Avec cet album, pas besoin de longs textes pour raconter une histoire, l’auteur le fait en quelques lignes aussi captivantes que bien des livres que j’aie déjà lus.

C’est qu’il y a bien des manières de raconter une histoire! Pourquoi un album catalogue ne pourrait pas en raconter une à sa façon ? Prenons par exemple L’alphabet des monstres, dans lequel l’auteur réussit à construire une histoire au fil des pages : alors que les illustrations racontent la nuit mouvementée du petit garçon qui voit sa chambre toujours un peu plus envahie par des monstres farfelus, le texte donne quant à lui la description du monstre qui vient de se joindre à la fête! Une belle histoire à raconter… Mentionnons également le coffret Généalogie d’une sorcière, qui est assez particulier puisqu’il comprend un récit qui vient supporter un grimoire retraçant dans le temps l’histoire des sorcières de la famille de l’héroïne.

Une autre chose intéressante au sujet de ces albums est le fait que l’on peut les feuilleter sans aucune obligation de le faire dans un ordre préétabli. Le lecteur a toute liberté de lire ce qui lui plaît, quand bon lui semble. Par exemple, Tiroirs secrets présente des personnages différents à chaque page, et le lecteur peut choisir celui qui lui ressemble le plus ou celui qu’il aimerait bien rencontrer… Et que dire du Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer de Claude Ponti? Ce bijou se lit comme on déguste du bon chocolat! Les enfants sont enchantés de voir tous ces parents potentiels, et les plus grands y reconnaîtront un peu des leurs à chaque page.

Les albums catalogue sont un fabuleux tremplin pour l’imaginaire. Dans Tiroirs secrets, les auteurs laissent la dernière page de l’album vide pour donner la chance au lecteur de la remplir lui-même. Que ce soit en imaginant leur cabane, en inventant des monstres ou encore en remplissant un formulaire pour changer de parents, les enfants auront des heures de plaisir à ainsi laisser libre cours à leur imagination débordante!

Des albums comme ceux-là, qui sont un formidable exercice de création, j’en prendrais à la tonne! Car ils nous font voyager dans notre imaginaire et nous laissent ensuite nous y amuser. Pour moi, en tout cas, ça fonctionne! Je rêve de cabanes, de princesses et de tiroirs secrets, et je retrouve la magie qui berçait mon enfance…

* * *

Graines de cabanes, de Philippe Lechermeier, ill. par Éric Puybaret, Gautier-Languereau, coll. «Petits bonheurs», 88 pages.

Princesses oubliées ou inconnues, de Philippe Lechermeier, ill. par Rébecca Dautremer, Gautier-Languereau, coll. «Petits bonheurs», 109 pages.

Fil de fée, de Philippe Lechermeier, ill. par Aurélia Fronty, Gautier-Languereau, 96 pages.

L’alphabet des monstres, de Jean-François Dumont, Kaléidoscope, 58 pages.

Généalogie d’une sorcière (coffret 2 vol.), de Benjamin Lacombe et Sébastien Perez, Seuil jeunesse, 38 et 75 pages.

Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer, de Claude Ponti, École des loisirs, 45 pages.

Tiroirs secrets, de Xabi M. et Olivier Thiébaut, Sarbacane, 40 pages.

* Sur le sujet, je vous invite aussi à consulter cet article de Claude André.


25 juin 2009  par David Murray

La liberté d’expression maintenant protégée?

L’ouvrage controversé Noir Canada s’est vu remettre le 10 juin dernier le prix Richard-Arès 2008, accordé par la Ligue d’action nationale et attribué depuis 1991 à l’auteur d’un essai publié au Québec qui témoigne d’un engagement à éclairer ses concitoyens sur les grandes questions d’intérêt national. Une récompense qui survient une semaine après que l’Assemblée nationale du Québec eut adopté sa loi modifiant le Code de procédure civile pour prévenir l’utilisation abusive des tribunaux et favoriser le respect de la liberté d’expression et la participation au débat public. C’est la fameuse loi anti-SLAPP tant demandée par les groupes environnementalistes et sociaux et qui visent à empêcher ce qu’on appelle les poursuites-baillons, ces poursuites abusives qui ont pour but de museler certains individus qui ont l’odieux de s’attaquer à de gros intérêts et de dénoncer les pratiques de grandes sociétés privées.

noir_canada

C’est qu’il faut rappeler que les auteurs de l’ouvrage – Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher -, ainsi que la petite maison d’édition qui les publie, Écosociété, font l’objet de deux poursuites du genre de la part de deux géants de l’industrie minière canadienne qui se disent victimes de diffamation, Barrick Gold et Banro. Les deux poursuites, qui totalisent 11 millions de dollars canadiens, ont été déposées à la suite de la publication du livre en avril 2008. Depuis, elles constituent une épée de Damoclès pour Écosociété, dont les maigres ressources ne lui permettent pas de soutenir des procès d’une telle ampleur, sans compter l’atteinte qu’elles posent à la liberté d’expression. Et advenant un processus judiciaire de longue haleine, la maison d’édition serait probablement contrainte de fermer boutique. Qu’à cela ne tienne, les auteurs et Écosociété ont décidé de défendre leur ouvrage sur la place publique et se sont lancés dans une campagne pour que le Québec adopte une loi empêchant ce type de poursuite. Le 3 juin dernier, la province est devenue la première au Canada à se doter d’une telle loi.

Mais ce qui peut paraître paradoxal dans ce dossier, c’est que le livre a obtenu une audience qu’il n’aurait probablement jamais eu sans les deux poursuites, les publications d’Écosociété étant plus souvent qu’autrement confinées à la marginalité. Une audience qui n’est sans doute pas étrangère au fait que l’ouvrage Noir Canada se soit vu attribué le prix Richard-Arès 2008, nonobstant les qualités indéniables de l’ouvrage. On peut aussi dresser un parallèle avec l’essai de Mario Pelletier, La caisse dans tous ses états. En mai dernier, la Caisse de dépôt et placement du Québec envoyait une mise en demeure à Carte blanche, la toute petite maison d’édition qui publie l’ouvrage, pour en empêcher la publication. Encore là, n’eut été de cette injonction, le livre aurait sans doute bénéficié d’une audience beaucoup plus restreinte que ce qui en a résulté.

caisse_pelletier

Aux États-Unis on désigne ce type de censure « effet réfrigérant » sur la liberté d’expression, dont la logique rejoint celle des poursuites-baillons qui fait que la liberté d’expression devant servir le débat public cède le pas devant le droit à la réputation. Il est à espérer que la nouvelle loi anti-SLAPP pourra empêcher ce type de manœuvre qui a pour effet de priver le public de regards critiques sur les agissements de grandes compagnies ou d’institutions publiques. Car bien que les deux exemples cités semblent avoir bénéficié d’une audience qu’ils n’auraient pas eu sans ces affronts, il n’en demeure pas moins que ce genre de manœuvre pèse lourd sur les épaules des petites maisons d’édition qui osent publier des ouvrages critiques et non consensuels et constitue à n’en pas douter un frein pour d’autres qui songeraient à faire de même. C’est malheureusement la qualité du débat public qui en écope.

Bien que ne donnant pas entière satisfaction à la maison d’édition Écosociété, cette nouvelle loi n’en demeure pas moins un pas dans la bonne direction et a dans l’ensemble été très bien accueillie dans les milieux concernés. Reste maintenant à savoir si la loi aura les effets escomptés en ce qui a trait à la protection de la liberté d’expression. À cet égard le cas d’Écosociété et de Noir Canada permettra de tester l’efficacité de la nouvelle loi.

Pour suivre les développements du dossier on peut visiter le http://slapp.ecosociete.org/



© 2007 Librairie Monet