Le Délivré
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25 juin 2009  par David Murray

La liberté d’expression maintenant protégée?

L’ouvrage controversé Noir Canada s’est vu remettre le 10 juin dernier le prix Richard-Arès 2008, accordé par la Ligue d’action nationale et attribué depuis 1991 à l’auteur d’un essai publié au Québec qui témoigne d’un engagement à éclairer ses concitoyens sur les grandes questions d’intérêt national. Une récompense qui survient une semaine après que l’Assemblée nationale du Québec eut adopté sa loi modifiant le Code de procédure civile pour prévenir l’utilisation abusive des tribunaux et favoriser le respect de la liberté d’expression et la participation au débat public. C’est la fameuse loi anti-SLAPP tant demandée par les groupes environnementalistes et sociaux et qui visent à empêcher ce qu’on appelle les poursuites-baillons, ces poursuites abusives qui ont pour but de museler certains individus qui ont l’odieux de s’attaquer à de gros intérêts et de dénoncer les pratiques de grandes sociétés privées.

noir_canada

C’est qu’il faut rappeler que les auteurs de l’ouvrage – Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher -, ainsi que la petite maison d’édition qui les publie, Écosociété, font l’objet de deux poursuites du genre de la part de deux géants de l’industrie minière canadienne qui se disent victimes de diffamation, Barrick Gold et Banro. Les deux poursuites, qui totalisent 11 millions de dollars canadiens, ont été déposées à la suite de la publication du livre en avril 2008. Depuis, elles constituent une épée de Damoclès pour Écosociété, dont les maigres ressources ne lui permettent pas de soutenir des procès d’une telle ampleur, sans compter l’atteinte qu’elles posent à la liberté d’expression. Et advenant un processus judiciaire de longue haleine, la maison d’édition serait probablement contrainte de fermer boutique. Qu’à cela ne tienne, les auteurs et Écosociété ont décidé de défendre leur ouvrage sur la place publique et se sont lancés dans une campagne pour que le Québec adopte une loi empêchant ce type de poursuite. Le 3 juin dernier, la province est devenue la première au Canada à se doter d’une telle loi.

Mais ce qui peut paraître paradoxal dans ce dossier, c’est que le livre a obtenu une audience qu’il n’aurait probablement jamais eu sans les deux poursuites, les publications d’Écosociété étant plus souvent qu’autrement confinées à la marginalité. Une audience qui n’est sans doute pas étrangère au fait que l’ouvrage Noir Canada se soit vu attribué le prix Richard-Arès 2008, nonobstant les qualités indéniables de l’ouvrage. On peut aussi dresser un parallèle avec l’essai de Mario Pelletier, La caisse dans tous ses états. En mai dernier, la Caisse de dépôt et placement du Québec envoyait une mise en demeure à Carte blanche, la toute petite maison d’édition qui publie l’ouvrage, pour en empêcher la publication. Encore là, n’eut été de cette injonction, le livre aurait sans doute bénéficié d’une audience beaucoup plus restreinte que ce qui en a résulté.

caisse_pelletier

Aux États-Unis on désigne ce type de censure « effet réfrigérant » sur la liberté d’expression, dont la logique rejoint celle des poursuites-baillons qui fait que la liberté d’expression devant servir le débat public cède le pas devant le droit à la réputation. Il est à espérer que la nouvelle loi anti-SLAPP pourra empêcher ce type de manœuvre qui a pour effet de priver le public de regards critiques sur les agissements de grandes compagnies ou d’institutions publiques. Car bien que les deux exemples cités semblent avoir bénéficié d’une audience qu’ils n’auraient pas eu sans ces affronts, il n’en demeure pas moins que ce genre de manœuvre pèse lourd sur les épaules des petites maisons d’édition qui osent publier des ouvrages critiques et non consensuels et constitue à n’en pas douter un frein pour d’autres qui songeraient à faire de même. C’est malheureusement la qualité du débat public qui en écope.

Bien que ne donnant pas entière satisfaction à la maison d’édition Écosociété, cette nouvelle loi n’en demeure pas moins un pas dans la bonne direction et a dans l’ensemble été très bien accueillie dans les milieux concernés. Reste maintenant à savoir si la loi aura les effets escomptés en ce qui a trait à la protection de la liberté d’expression. À cet égard le cas d’Écosociété et de Noir Canada permettra de tester l’efficacité de la nouvelle loi.

Pour suivre les développements du dossier on peut visiter le http://slapp.ecosociete.org/


22 juin 2009  par Eric Bouchard

Comment se construit le sens en bande dessinée?

Il est facile de dire que dans un texte, la signification se construit à partir des mots. Mais de quelle manière se structure-t-elle dans un bande dessinée ? Nous pouvons nous entendre sur le fait qu’en bande dessinée, le récit fasse office de texte, et qu’éventuellement, les images de bande dessinée puissent contenir des écritures, principalement s’il y a présence de phylactères (bulles). Mais d’une part ces derniers ne sont pas essentiels au récit en bande dessinée (les albums comportent de nombreuses séquences muettes, et des albums peuvent même l’être complètement), d’autre part, ils ne représentent que les dialogues des personnages, soit en quelque sorte leur «bande-son». Les écritures que contiennent les phylactères ne constituent donc pas la nature matérielle du récit, qui est plutôt porté par les réseaux d’images. C’est donc parmi les éléments qui composent les images et par leur agencement que nous retrouverons la manière dont les éléments de signification s’organisent. Ainsi, d’une case à l’autre, c’est à partir de la récurrence ou de l’absence d’éléments visuels que le lecteur comprendra ce qui se passe, le tout étant intimement lié à la notion de champ (ce qui est montré à l’intérieur du cadre).

Mais attardons-nous sur un exemple concret, avec l’épisode «Guérison» de la série manga Dr Koto, de Takatoshi Yamada. Injustement méconnue, cette série met en scène un brillant médecin exilé sur une petite île située à cinq heures des côtes du Japon, où il a la mission, dans une clinique improvisée, d’assurer la santé de la petite population locale. Cependant, dans «Guérison», l’épisode choisi pour illustrer notre propos, les rôles sont inversés : après plusieurs épisodes harassants, où il a notamment été confronté à la mort d’un ami médecin en visite, le Docteur Koto est épuisé et se remet en question ; Monsieur Hara, habitant de l’île et personnage récurrent de la série, vient à sa rescousse.

Avant d’aborder l’analyse, il importe de préciser une distinction importante entre le support de la bande dessinée japonaise de celui de la bande dessinée européenne : tandis que cette dernière est davantage centrée sur les qualités plastiques de l’image, les mangas envisagent généralement le dessin comme assujetti à la narration ; l’image y serait donc plus fortement «codée». Précisons également, à l’intention des non-initiés, que la lecture des mangas s’effectue dans le sens «oriental» de lecture, soit de droite à gauche.

L’épisode précis dont il sera question joue avec les attentes du lecteur, qui retrouve habituellement dans Dr Koto une forte concentration d’images à caractère scientifique : scènes réalistes d’opérations servies à grands renforts  de détails techniques, le tout supportant des séquences tendues où le lecteur retient son souffle – l’enjeu de la santé étant évidemment souvent lié à des conditions d’urgence.

Dans «Guérison», c’est tout le contraire : le caractère contemplatif des images laisse respirer le lecteur, tout comme le docteur qui prend une pause, qui s’échappe du confinement de sa clinique et de ses habituelles contingences. Ces sensations de calme méditatif seraient-elles plus propices à l’interprétation?La méthode qu’utilise donc Monsieur Hara pour remettre le Docteur Koto sur pied consiste à lui faire (re)découvrir les beautés de l’île. Ainsi, de nombreux passages du récit sont construits selon des alternances de champs entre des plans de personnages et de paysages de l’île (ou de plans subjectifs du regard du docteur sur ces paysages). Or, le récit doit produire du sens, et ne pas être qu’un suite d’images juxtaposées, sans liens entre elles. Comment le lecteur interprète-t-il alors de simples paysages où aucun personnage n’apparaît?

Page 156 : une première lecture

Parfois, comme c’est le cas dans la première vignette de la page 156, une automobile est incluse dans un décor. Cette image produit du sens parce que le lecteur a préalablement «lu» que cette voiture est celle à bord de laquelle Monsieur Hara et le docteur sont montés. Nous pourrions donc proposer que c’est l’élément /voiture/ de cette image qui permet au lecteur de comprendre que ce /lieu x/ est le lieu où les personnages se trouvent dans leur ballade.

Par contre, la dernière vignette de la page ne présente qu’un plan du ciel ; qu’y comprend-on? Le lecteur attentif pourrait supposer qu’il s’agit du regard subjectif du docteur, qui, par agacement, lève les yeux au ciel après que Monsieur Hara n’ait pas répondu à sa demande d’indice. Ou encore, de manière plus simple, qu’il s’agit tout simplement de la suite du voyage, la répétition des plans de décors suffisant maintenant à ce qu’on puisse se passer de la représentation de la voiture pour comprendre qu’il s’agit du point de vue du ou des personnages.

Quoi qu’il en soit, c’est bien à partir de l’empreinte des éléments des cases précédentes que nous pourrons interpréter cette image! En effet, dans le cas de la première interprétation, toutes les autres vignettes de la page concourront pour investir la signification de l’/image de ciel/ de la dernière vignette :

– la première, pour que le lecteur comprenne qu’un simple décor puisse représenter le moment partagé par les deux personnages ;

– la deuxième, où le docteur réclame un but à tout ce manège ;

– la troisième où Hara, impassible, regarde devant lui en guise d’unique réponse ;

– la quatrième, où le docteur est dérouté devant ce silence ;

– et enfin la cinquième, où le docteur exprime son agacement et où le voyage automobile est rappelé.

C’est parce que tous ces éléments auront persisté dans l’esprit du lecteur qu’une signification pourra être reconstituée à la dernière vignette, où l’image du ciel est alors : point de vue du docteur sur la nature, réponse à son interrogation de but (voir la nature), et signe de son agacement (il lève les yeux au ciel).

Page 156 : une seconde lecture

Une autre «trace de sens» présente dans cette page est celle du /déplacement/, qui se manifeste d’entrée de jeu dans la première image par un rendu «filé» du décor autour de la voiture. Aux éléments /décor x/ et /voiture/ cités dans la première lecture, s’ajoute ce /traitement filé/, qui colore leur relation. Ces éléments rassemblés construisent la signification que la voiture se déplace à une certaine vitesse dans ce décor.

Maintenant, dans les vignettes 2, 3 et 4, nous remarquons que la représentation de ce qui est extérieur à la voiture n’est plus qu’une surface de lignes grises fines et dynamiques. L’élément /traitement filé/, maintenu sur /ce qui est extérieur à la voiture/ (même s’il n’y a rien de représenté), permet au lecteur de comprendre que les deux personnages ne discutent pas dans une voiture stationnée, que le véhicule est toujours en mouvement. Plus encore, ce /traitement filé/, appliqué strictement au décor ou à son absence jusqu’à maintenant, passe sous la voiture en vignette 5, mais de manière encore plus schématique, et ce, tout en conservant sa signification – signe de la productivité de cet élément de sens.

* * *

L’inventaire exhaustif de toutes les traces de sens présentes dans ce court épisode représenterait une entreprise de taille, une page suffisant à en répertorier plusieurs en action. Néanmoins, quel n’est pas le plaisir que nous pouvons éprouver à décortiquer une lecture! À titre d’anecdote, Roland Barthes a pris, dans S/Z, quelques 250 pages pour «lire» Sarrasine, une nouvelle de Balzac, dans une entreprise visant à en épuiser toutes les significations…

«Guérison» dans Dr Koto t.14, de Takatoshi Yamada, Kana, coll. «Big Kana», 2009, pp. 153-170.


19 juin 2009  par May Sansregret

La promenade des écrivains

À la source de la littérature se trouve souvent l’errance de l’écrivain, qui règle son pas sur son regard. Mais tandis que ses pieds explorent la ville, son esprit se met à vagabonder… De plus en plus contemplatif, l’écrivain subit alors un étrange dédoublement : à la fois ici et ailleurs, il plaque sur les rues et boulevards qu’il arpente un décor fictif, où s’agitent des scènes imaginaires. Quand il rentre chez lui pour écrire, le plan de la ville a été réinventé, familier, mais méconnaissable. (Extrait de la présentation)

Lors d’un séjour à Québec, j’ai été séduite par La promenade des écrivains, une activité littéraire fort originale. Le principe de cette dernière est simple : en compagnie d’un guide, on se balade en petit groupe dans les rues de la ville sur les traces des écrivains. La promenade à laquelle j’ai assisté, intitulée « Québec, ville réelle et fictive », était ponctuée de lectures d’extraits et d’anecdotes sur les auteurs et la ville. J’ai vu avec des yeux nouveaux des lieux maintes fois visités. J’ai découvert des endroits gardés secrets. Et, bien entendu, je me suis imprégnée d’œuvres littéraires, certaines familières, d’autres pas. En deux heures, j’ai voyagé bien au-delà des rues de la Vieille Capitale…

Cet été, La promenade des écrivains offre un parcours thématique qui me fait envie : « Jacques Poulin et les sentiers du réconfort ». Je me promets de retourner à Québec pour l’occasion et, pourquoi pas, de lire (et relire pour certains romans) l’œuvre de l’auteur pendant mes vacances. Si vous passez par Québec, je vous invite à vous informer des promenades en cours. N’hésitez pas à vous y rendre avec vos proches, qu’ils soient lecteurs ou non. Entre l’Histoire et la littérature, les paysages et la balade, chacun y trouve son compte.

Le plus beau, c’est que l’idée de la promenade littéraire peut se déployer au gré de nos lectures.   Il ne faut pas hésiter, je pense, à créer nos propres parcours littéraires et à se rendre sur les lieux où se déroulent nos histoires de prédilection. Pour moi, c’est une façon de vivre, encore et sous une autre forme, la littérature.

Bonnes promenades !

Le site de La promenade des écrivains



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