Comme à chaque mois, notre équipe de libraires spécialisés en bandes dessinées passe en revue l’ensemble de l’effarante production du mois écoulé pour en repérer les nouveautés incontournables. Voici un aperçu de ces récits complets et autres premiers tomes, question d’aiguiser votre appétit livresque…
À boire et à manger, t.1, Guillaume Long, Gallimard, 142 p., 9782070642687*
Depuis 2009, l’auteur anime un blogue gastronomique sur le site du journal Le Monde, duquel cet album constitue le prolongement. Au menu, un peu de tout : bases culinaires, anecdotes, excursions gourmandes et recettes sur le pouce ; ici, un ludique guide d’identification des filets de poisson ; là, une plantureuse tournée des restaurants de Budapest ; là encore, la préparation intégrale – de la cueillette à la réaction gustative – d’une salade de pissenlits. Le tout est traité avec légèreté et humour, et un style simple et rond, mais expressif. Loin d’une cuisine hautaine et snob, le ton est plutôt décomplexé ; par exemple, l’utilisation d’une tapette à mouche comme ingrédient essentiel à la préparation d’un bon café trouve une étonnante justification ! Notre article ici. (EB)
Haddon Hall : Quand David inventa Bowie, Nejib, Gallimard, 100 p., 9782070642403*
Vers la fin des années soixante, David Bowie, sa femme et une poignée d’amis hippies deviennent les locataires d’Haddon Hall, une vaste demeure londonienne qui devient pour l’occasion la narratrice de cet épisode biographique. En effet, c’est elle qui a été le témoin des longs mois ponctués de réflexions et de déceptions qui menèrent Bowie vers la création de son alter ego, Ziggy Stardust. Graphiquement, la mise en page est très ouverte – il n’y a pas de cases –, et le lecteur se laisse guider par le mouvement des dessins épurés aux couleurs acides propres aux mouvements hippie et glam. L’histoire de Bowie et ses compagnons artistes est accompagnée par plusieurs petits intermèdes, qui ajoutent une pincée d’humour à l’ensemble en expliquant les codes vestimentaires et musicaux de l’époque. Écoutez l’appréciation de Pénélope Bagieu, l’une des auteurs du prochain livre… (IM)
La page blanche, Pénélope Bagieu et Boulet, Delcourt, 176 p., 9782756026725*
Une jeune femme s’éveille au centre-ville de Paris. Elle ne se souvient ni de son nom, ni de ce qui l’a amenée là. Son passé s’est évanoui. Elle réussit, tant bien que mal, à rentrer chez elle. Et c’est là que ses recherches débutent. Pénélope Bagieu et Boulet, bédéistes reconnus surtout pour leurs blogues BD, racontent ensemble l’étrange quête d’identité d’Éloise, inexplicablement frappée d’une amnésie particulièrement sélective – une sorte d’amnésie « de film ». On ne peut se le cacher, l’idée de base du scénario relève du déjà-vu. Toutefois, la personnalité de l’héroïne, son imagination ainsi que son processus de recherche méthodique apportent une grande fraîcheur et un charme unique au récit. Le dessin de Bagieu est, comme toujours, léger, coloré et design. (IM)
Les professionnels, Carlos Giménez, Fluide glacial, 336 p., 9782352071938*
Fluide glacial poursuit la publication de l’imposant travail autobiographique de Carlos Giménez sous forme de copieuses éditions intégrales. Après avoir relaté son enfance ingrate dans un foyer de l’assistance publique (Paracuellos) et son adolescence dans un quartier populaire madrilène (Barrio), Giménez revient sur ses difficiles premières années de métier au sein d’une agence de dessinateurs de bandes dessinées. D’abord plus humoristique que les deux recueils précédents – l’ambiance entre confrères, un mélange d’esprit de corps et de coups de cochon particulièrement tordus, étant restituée sous un formule « gags à chute » –, le récit prend en cours de route une tangente plus dramatique, rejoignant la tonalité générale de l’âpre quotidien de l’Espagne sous Franco. Avec son trait incisif et sa force tragi-comique, ce pionnier de l’autobiographie se révèle une fois de plus incontournable. (EB)
Skibber Bee-Bye, Ron Regé Jr., 2012, Cornélius, coll. « Delphine », 256 p., 9782915492644*
Un frère et une sœur souris, créatifs et en marge de la société, habitent une maison dans un arbre, au fond de la forêt. Ils doivent néanmoins se rendre en ville à l’occasion, que ce soit pour y livrer leur travail de reliure ou encore y faire soigner les effets de piqûres de petites fées cyclopéennes. Chacune de leurs sorties se conclut inévitablement par des sévices : enlèvement, viol ou amour beaucoup trop sucré. Traumatisés et désillusionnés par la folie des hommes, ils concluront un pacte de suicide et trouveront la mort dans un magistral rituel d’automutilation. Il aura fallu attendre douze ans pour qu’enfin nous arrive la traduction française de ce pavé bizarroïde dont la lecture est de l’ordre de l’expérience psychédélique pure. À travers son style mignon/brut si personnel, Regé nous ouvre les portes de son subconscient, lequel contient tout un univers, riche et complexe, poétique. Le blogue de l’auteur. (HB)
La vie avec Mister Dangerous, Paul Hornschemeier, Actes sud BD, 9782742796571*
Venant de rompre une relation amoureuse calamiteuse, Amy n’a plus que sa vie banale de vendeuse dans un magasin de vêtements, son intérêt inavoué pour un ami habitant à l’autre bout du pays et sa passion maniaque pour une série télé absurde de dessins animés, Mister Dangerous, auxquels se raccrocher. Cette « girl next door » vaguement misanthrope tente alors de combler sa solitude à travers des aventures sexuelles qui ne finissent que par la renvoyer à sa propre incapacité à entrer en relation avec autrui. Mais l’avenir est-il si sombre qu’on pourrait le croire ? À travers ce personnage, celui qui nous avait donné le déchirant Adieu, maman nous propose un portrait convaincant d’une génération en perte de repères. Cependant, l’impasse à laquelle le personnage paraît condamné est élevée par une brillante narration réflexive, et révèle au final une construction des plus réjouissantes. (EB)
Békame, t.1, Jeff Pourquié et Aurélien Ducoudray, Futuropolis, 96 p., 9782754804042*
Un jeune Arabe débarqué illégalement dans une ville du Nord de la France se met à la recherche de son frère aîné afin de pouvoir se rendre en Angleterre. Cette chronique sur la perte d’innocence porte un regard lucide sur les dures conditions de vie des immigrants illégaux. L’atmosphère glauque du récit est magnifiée par le style semi-réaliste et la mise en couleurs de Jeff Pourquié, où la tonalité d’ensemble plutôt sombre est sublimée par des couleurs vives inattendues. (RSH)
Dos à la mer, t.1 : Ouest, Olivier Thomas, Olivier Berlion, Antonin Varenne, 2012, Emmanuel Proust, 55 p., 9782848103846*
Le jour même où il se fait licencier, le destin d’un soudeur de chantier maritime bascule alors qu’il se retrouve embarqué dans la cavale d’une ex-terroriste basque recyclée dans le banditisme. Le dessinateur Olivier Thomas, remarqué pour sa personnalité graphique sur la saisissante série Sans pitié, chez le même éditeur, œuvre ici dans la grisaille industrielle d’un scénario conçu par Olivier Berlion, routier de la BD mainstream (Tony Corso, Le cadet des Soupetard), et Antonin Varenne, jeune révélation de la littérature policière (Fakirs, Prix du meilleur polar des lecteurs du Point 2010). Ensemble, ils réussissent un polar classique de très bonne tenue, là où la majorité de leurs collègues bédéistes semblent incapable de nous livrer autre chose que personnages inconsistants ou poncifs ronflants ; c’est déjà un exploit en soi. (EB)
Le chant de mon père, Keum Suk Gendry-Kim, 2012, Sarbacane, 158 p., 9782848654997*
À trente-neuf ans, Gusoon reçoit la visite de sa mère, qu’elle n’a pas vu depuis son départ définitif de la Corée pour la France, seize ans plus tôt. Au fil du séjour et de promenades dans Paris, Gusoon questionne sa mère pour reconstituer sa mémoire familiale en bonne partie voilée, acte de mémoire qui deviendra le récit principal du livre, soit les nombreux coups du sort rencontrés par une famille de paysans montée à Séoul en 1977 en croyant y trouver fortune. L’ensemble est touchant, mais surtout enchanté par le pinceau de l’auteure, qui fait évoluer des personnages aux traits simples dans de gracieux décors aux larges touches évoquant l’art traditionnel. Un premier album très réussi. (EB)
Les enfants de la mer, t.1, Daisuke Igarashi, 2012, Sarbacane, 321 p., 9782848655000*
Ruka, une jeune sportive rebelle, se voit suspendre de son équipe de handball pour l’été en raison de son tempérament explosif. Partie voir la mer à Tokyo, cette fille d’océanographe y rencontre Umi et Sora, deux frères, qui préfèrent de loin parcourir les fonds marins que de rester sur la terre ferme. Et pour cause : ceux-ci ont grandi en compagnie de dugongs, mammifères marins proches du lamantin, et ils initieront doucement Ruka aux mystères de la mer… On se laisse irrésistiblement envelopper par ce récit aquatique, mi conte écologique, mi rêverie éveillée. Igarashi y dépeint avec finesse et sensibilité une nature somptueuse, et parvient agréablement à faire cohabiter les discours scientifique et fantastique. Une série voisine de l’univers de Hayao Miyazaki, une veine « littéraire » en plus. (EB)
Big crunch, t.1 : Cosmos ne répond plus, Rémi Gourrierec, 2012, Delcourt, coll. « Shampooing », 192 p., 9782756019338*
Dans un avenir rapproché, d’étranges cas d’« émergence » surviennent aléatoirement au sein de la population, transformant pour quelques instants l’individu touché en monstre animé d’une pulsion destructrice. Pourtant, tous peuvent continuer à vaquer à leurs occupations, car Cosmos intervient rapidement pour immobiliser toute personne subissant une métamorphose, limitant ainsi les dégâts. Mais un soir, Virgile, Oscar et Elias découvrent Cosmos inanimé dans leur cuisine, et nul autre que leur père sous le déguisement… Qui protégera maintenant la ville ? Pourraient-ils assurer la relève ? Big crunch intègre avec bonheur le thème du super-héros et une narration de type manga au sein d’une chronique adolescente à la française. En plus de nous livrer un feuilleton accrocheur, Gourrierec révèle une forte présence graphique, clairs-obscurs et trames offrant des images d’une belle densité. (EB)
Du chez-soi, Ariane Dénommé, 2012, La mauvaise tête, 158 p., 9782923942018*
Impossible de passer outre la venue de ce nouvel éditeur québécois de bandes dessinées, qui se lance avec deux titres : l’intégrale de la trilogie La muse récursive de David Turgeon (9782923942025), dont le tome 1 avait été publié par la défunte librairie Fichtre !, et Du chez-soi, une satire de l’acte de consommation immobilière. Dans celle-ci, l’auteure, à travers une chronique quotidienne discrète, explore avec subtilité le caractère factice des joies et aisances que font miroiter l’accession à un certain standing domiciliaire, alors que semble ne subsister que le désenchantement après que les acheteurs aient été « digérés » par l’engrenage de la transaction. Le propos construit sur le non-dit est assuré par une narration en « collection de scènes » rappelant le cinéma direct, et appuyé par un traitement graphique sobre (cependant un peu mou) et des personnages aux visages minimalistes, le tout évoquant par ailleurs le travail de Ruppert & Mulot. (EB)

RÉÉDITIONS, INTÉGRALES, RÉFÉRENCE, ETC.
La Pastèque réédite Louis Riel (9782922585964), l’incontournable biographie du père du Manitoba qu’a réalisée le Torontois Chester Brown, et lui rend sa couverture d’origine ruinée lors de sa première traduction par Casterman. Cet éditeur poursuit de son côté la réédition de l’œuvre du grand plasticien Lorenzo Mattotti, avec une intégrale rassemblant Le Signor Spartaco, Docteur Nefasto et Labyrinthes, réalisés avec Jerry Kramski (9782203036765). Signalons en outre les rééditions de Maüs d’Art Spiegelman, avec une nouvelle couverture (Flammarion, 9782081278028), de Bleu(s), premier album de Will Argunas, sur la violence faite aux enfants (Des ronds dans l’O, 9782917237281), et enfin de Rose et Isabel, aventure féministe sur fond de Guerre de sécession, du talentueux et trop peu connu Ted Mathot (Akileos, 97823557400886).
À l’occasion de la parution d’Iznogoud président, premier album de la reprise des aventures du grand méchant vizir après le décès de Jean Tabary, le nouvel éditeur de la série lance conjointement Iznogoud (IMAV, 9782915732405), un album anniversaire compilant 25 histoires publiées de 1962 à 1978, période pendant laquelle René Goscinny pilote le scénario. En terminant, mentionnons ce volumineux ouvrage qu’est Les 1001 BD qu’il faut avoir lues dans sa vie, publié sous la direction de l’éminent Paul Gravett (Trécarré, 9782895685975). Si de nombreux titres qu’il propose sont malheureusement épuisés, cet ouvrage a néanmoins le mérite de prétendre à un portrait international du 9e art. (EB)
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Sélection et rédaction d’Isabelle Melançon, Hélène Brosseau, Eric Bouchard et Réjean St-Hilaire.
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